L'Entremondes ou le lac de l'oubli © Nicolas Blandin

L’Entremondes ou le lac de l’oubli : tuer le père, ou presque

Un trône vide

Le père vient de mourir. Vive le père ? Réuni·es chez le notaire pour signer l’acte qui règlera la succession, Véronique l’ex-femme, Antoine et Thomas les fils, sont à l’aube d’un règlement de compte familial. Alors qu’ils s’étaient mis d’accord pour ratifier le document qui les rendra propriétaires de la société léguée par leur père décédé, l’un des frères bat en retraite : il refuse de signer, d’être redevable à l’État et à ce père auquel il répugne être toujours lié. C’est le moment pour les trois survivant·es de faire un point sur leurs différends familiaux, de « plonger », comme leur propose le notaire, dans le passé pour se remémorer ce qui les unit mais aussi ce qui les sépare, ce qui les hante et les tourmente, ce qui, en elleux, les ronge au point qu’aujourd’hui iels ne se comprennent plus. Quelles traces le père a-t-il laissé ? Quel héritage ses enfants souhaitent-ils accepter de lui ? Comment peut-on dialoguer avec le mari par-delà la violence, par-delà le divorce et la mort ? Qu’est-ce que ces absences répétées, brutales et douloureuses, ont imprimé dans le corps et le cœur de la veuve et des orphelins ?

Pour convoquer ces temps révolus, ces âges du vivant et de la présence du père, Antoine et Thomas décident de jouer aux chevaliers. Parce que, déjà, c’est comme ça qu’ils s’appellent, dignes héritiers du nom de leur père, Mathias Chevalier, mais aussi parce qu’enfants c’était leur jeu favori : brandir leur épée face à un destin incertain, se battre pour une noble cause, révéler, par leur prose et leurs discours héroïques, la vérité nue. Les deux fils aujourd’hui en conflit vont se jeter à corps perdus dans leur enfance et leur adolescence pour mieux comprendre l’origine de leur discorde et être mieux à même de réparer leurs blessures, dans un dialogue constant avec les deux figures tutélaires de leur royaume de jeunesse : la parole fantasmée de leur père, roi d’un empire qu’il fantasme solide, immuable, viril, et la parole vraie de leur mère, reine abandonnée d’un monde dévasté, gangrené par la brutalité du despote tout-puissant.

L'Entremondes ou le lac de l'oubli © Nicolas Blandin
Camille Lockhart © Nicolas Blandin

Le théâtre amoureux de ses personnages 

C’est elle dont on se souviendra. Cette mère esseulée, sur les épaules de laquelle tout l’univers familial repose, la maison, les repas, le linge, les devoirs. Superbe Camille Lockhart qui nous fait croire à tout d’elle : sa peine et ses joies tendres, sa haine et ses nuances, ses pertes de repères et sa douleur au cœur. Dans une pièce qui peut se perdre en des scènes trop délayées et qui dilue son propos dans un temps trop long, c’est elle qui imprime la rétine : on l’écouterait des heures parler au téléphone avec sa copine Odile, on la regarderait longtemps danser un slow bleu sur la voix de Christophe, on suivrait encore et encore son regard errant dans le vague, qui se demande comment on a bien pu en arriver là. C’est par elle que la pièce vaut le détour, et par la direction des autres acteurs, Eugène Marcuse et Félix Martinez dans les rôles des deux frères, ainsi que Charles Van De Vyver lui-même dans les rôles du notaire et du père. Tous·tes sont justes, tous·tes sont touchant·es, tous·tes prennent du plaisir et, par là, en donnent. L’esthétique minimaliste, enfin, fait de L’Entremondes ou le lac de l’oubli un objet théâtral dans son plus simple appareil : un seul costume par comédien·ne, une table, quatre chaises, pas d’accessoire, des bruitages faits à la bouche, du hors-champs en direct depuis les coulisses posent le décor de la pièce en laissant toute la place à l’interprétation des acteur·ices et c’est un vrai bonheur.

On peut reprocher à la pièce de noyer parfois son sujet, on pourrait même pointer quelques faiblesses du texte. Pourtant, c’est une joie de voir ces acteur·ices au plateau, et ces portraits de famille : le père qui violente comme sans faire exprès, l’aîné qui compense en croyant apaiser, le cadet qui sombre dans l’incompréhension, la mère qui tient la baraque, coûte que coûte. Un théâtre qui fait la part belle aux personnages, c’est assez rare pour être célébré, et le public ne s’y est pas trompé puisque la salle Marie Curie du Théâtre de la Reine Blanche où est représenté en ce moment L’Entremondes ou le lac de l’oubli était comble. Et c’est mérité. 

L'Entremondes ou le lac de l'oubli © Nicolas Blandin
Eugène Marcuse et Félix Martinez © Nicolas Blandin

L’écriture de Charles Van De Vyver, sa mise en scène, sa scénographie et sa direction d’acteur·ices piquent la curiosité et on a hâte de voir ce que le dramaturge créera à l’avenir : un théâtre humble et délicat mais aussi vif et retors, qui ne fait l’économie ni de la violence des hommes, ni des blessures des femmes et des enfants. Un théâtre précieux.

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