La Gueule ouverte de Julien Gaspar-Oliveri qui se joue en ce moment à La Commune d’Aubervilliers parle, sans jamais le nommer, d’inceste. Dans une mise en scène épurée, où le texte (et ses lacunes) est roi, ce spectacle court déploie la violence de son propos sous une lumière crue et fait la part belle à la jeunesse, et à la vie qui, malgré tout, triomphe toujours.
Indicible
Quand on arrive, la scène est déjà ouverte : dans un dispositif bi-frontal, une moitié du public fait face à l’autre moitié, les acteur·ices joueront au centre, entreront de tout côté, et la lumière, reflétée par le sol et les murs recouverts de plastique blanc, ne s’éteindra jamais tout à fait. Des corps, des paroles, un accessoire (une pochette cartonnée bleue à détruire méthodiquement) : La Gueule ouverte c’est du théâtre minimal, et de ce quasi rien se dégage une monumentale force. Six corps : celui de Jeanne, de Liza, de Gomidas, de Tanguy, de Mani, de Sarah. Des paroles multiples, uniques, construites en boucles autour d’une seule, qui revient comme une rengaine, une ritournelle anxiogène, une anaphore anodine d’abord puis dangereuse très vite : « papa ». « Papa je t’aime, papa tu me manques, papa je ne suis pas ton fils, merci papa merci papa merci papa. »
C’est ce silence assourdissant autour de cette parole qui la rend d’autant plus fracassante. La gueule ouverte sur cette absence, sur ce qu’il est impossible de dire.
On sait alors que la figure du père sera au centre de la pièce, mais que jamais le terme du crime ne sera dit, car pèse sur lui, non pas le tabou de le faire, mais le tabou de le dire : l’inceste. C’est ce silence assourdissant autour de cette parole qui la rend d’autant plus fracassante. La gueule ouverte sur cette absence, sur ce qu’il est impossible de dire. Pourtant, la violence est là, insidieuse, douloureuse, qui fracasse les corps, les âmes, les cœurs. Les vies des personnages sont déviées, déviantes : Sarah qui a mal au corps, Tanguy qui cherche sa mère, Mani adulte qui rejoue sans cesse l’acte sexuel imposé à Mani enfant. La fratrie qui s’est perdue pour ne jamais se retrouver, parce que le père a violé, le père a quitté, le père est mort, merci papa merci papa merci papa. La gueule ouverte sur cette parole qui ne dit rien, en même temps qu’elle dit tout : la répétition, le ressassement, parler tout autour plutôt que dans le sujet, raconter les maux de la tête, les symptômes plutôt que la cause, appeler à l’aide des êtres absents, remplir des conversations téléphoniques de considérations creuses, vaines, parler administratif, vie concrète, mais jamais ô grand jamais dire l’inceste.

Au bout du fil, au bout du conte, quand Mani, Tanguy, Sarah mais aussi Liza, Gomidas, Jeanne, quand toustes ont déroulé tous les mots qu’iels ont en elleux, il n’y a plus rien d’autre que le silence du crime. C’est là, quand on se rend compte que la parole ne suffit plus, quand on reconnaît sa béance, qu’il faut faire place au corps : se dévêtir, faire apparaître la chair, la vérité nue de la peau. Et les six interprètes de se ruer à travers le plateau, sauvagement, de se jeter les uns sur les autres et contre les murs, dans une course folle au contact, dans le bruit mat des corps contre les corps, des pas contre le sol, des souffles et des cœurs qui battent. Le recours au corps quand la parole fait défaut.
Invivable
Ça n’est pas une vie que la vie des incesté·es. C’est une survie.
Ils sont incroyablement vieux ces êtres fracassés : ils portent en eux toutes les douleurs, tous les supplices, tous les génocides du monde. Toustes sont en perpétuelle souffrance, c’est comme s’iels avaient mille ans et que les siècles avec leurs guerres, leurs tortures et leurs folies avaient roulé sur elleux. Les coulures que forment la sueur et les pleurs sur leur visage et leur corps sont autant de plaies, de cicatrices à vif. Ça n’est pas une vie que la vie des incesté·es. C’est une survie. Et les corps de ces jeunes acteur·ices en jeu représentent cette vérité crue avec une grande justesse.
Longtemps, je me souviendrai de Sarah (Murcia), le visage rougi par la peine, les traits déformés parce qu’elle est démunie, perdue, parce qu’elle appelle à l’aide dans le silence, parce qu’elle demande de l’eau dans le désert, de sa gueule ouverte sur son corps devenue blessure géante, béante, un corps ouvert offert, comme un gant retourné, qui lui est impossible de refermer sur soi, dont elle ne sait que faire. Et de Tanguy (Malaterre) aussi, le corps cassé en deux sur sa lente et muette agonie, le visage gris, un survivant plus mort que vivant. Mani (Choukrane), enfin, qui se débat avec pudeur, avec dignité, dans le grand marasme de sa vie, porte en lui toute la misère et toute la violence, et ne sait ni faire avec ni faire sans. Les arcs narratifs annexes — le serveur Reality sur lequel déposer sa parole de malade, le Canal Supplice sur lequel appeler à l’aide, avec comme une dénonciation de la non prise en charge des victimes et de la virtualisation des rapports humains —, je ne m’en souviendrai pas, ils sont, selon moi, des détours à la parole directe des incesté·es, et apportent peu à l’économie générale de la pièce.
Ce qui imprime la rétine et habite les tympans c’est l’incarnation de la violence par ces interprètes au plus près de la douleur et de la colère, mais aussi et surtout au plus près de la vie : car iels sont si jeunes, ces acteur·ices qui s’emparent de ce sujet si lourd, et vieux comme le monde, ils sont si jeunes ces personnages qui nous livrent leurs tourments et mettent à nu leurs viscères. Et toustes, alors même que le suicide n’est jamais loin, nous apportent la preuve et l’espoir que, malgré tout, la vie continue, bon an mal an, clopin-clopant, la vie est plus forte. Et souffle, sur la scène du crime, un souffle de vie que rien ne peut arrêter.

Julien Gaspar-Oliveri, qui nous avait déjà bouleversé·es avec sa série Ceux qui rougissent, est décidément un formidable directeur d’acteur·ices et très fin créateur d’espaces : les comédien·nes nous emportent et la scène nous déporte, en des lieux tout à la fois physiques, mentaux et émotionnels. Le théâtre devient un territoire safe de soin mais aussi une porte ouverte vers d’autres inconnus, une aire sacrée en perpétuel mouvement.
La Gueule ouverte
Texte & mise en scène — Julien Gaspar-Oliveri
Assistante à la mise en scène — Liza Alegria Ndikita
Création lumière — Sebian Falk
Création sonore — Tom Menigault
Costumes — Floriane Gaudin
Avec — Liza Alegria Ndikita, Gomidas Calis, Mani Choukrane, Jeanne Guinebretière, Tanguy Malaterre, Sarah Murcia
Production — Arnaud Bertrand & Baptiste Caillaud / 984 Productions
Diffusion — Isabelle Pradissitto / 984 Productions
À La Commune (Aubervilliers) jusqu’au 21 mars 2026.
Durée 1h30.
La série Ceux qui rougissent est disponible sur Arte jusqu’au 22 février 2027.
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