Pour sa vingt-cinquième édition anniversaire, le festival sarthois Le Mans fait son Cirque porté par Le Plongeoir – Pôle National Cirque du Mans célèbre son quart de siècle dans une atmosphère joyeuse et caniculaire. Rendez-vous majeur du cirque contemporain, le festival accueille chaque année un grand nombre de spectateur·rices néophytes ou passionné·es dans différents lieux de la ville ainsi que le long de la promenade Newton, métamorphosée pour l’occasion en champ fleuri de chapiteaux. De la yourte intimiste au large chapiteau, en passant par une ancienne piscine transformée en musée enchanté, chaque espace devient refuge, écrin d’une poésie circassienne généreuse et vivante.
ZUSAMMEN / Cie EquiNote
L’énergie indomptée de Zusammen nous entraîne dans un étourdissant élan collectif, où la majesté équine, la malice canine et l’agilité humaine se confondent.
Sous le grand chapiteau de la cie EquiNote, on s’affaire : la fête est terminée, il faut ranger les guirlandes, les fanions et les bottes de paille. Tous·tes les membres de la troupe mettent la main à la pâte, même les compagnons à quatre pattes : sept chevaux, deux chiens et huit êtres humains forment cet « ensemble » artistique mis en scène par Émilie Capliez. Alors que le jour se lève, la journée de travail commence : les artistes répètent, s’entraînent, échouent, s’encouragent, s’en veulent, s’engueulent, se rabibochent autour d’une soupe ou d’un poème. Un jour comme un autre, pour celles et ceux qui ont troqué la chaise de bureau pour un mât chinois ou un cheval galopant.

Ici, le quotidien se construit en harmonie de cœurs battants, sans distinction d’espèces. Une horizontalité du rapport entre humains et non-humains, défendue jusque dans la dramaturgie du spectacle : ce sont « les caractères, les mouvements et la singularité du langage » des animaux qui inspirent les numéros auxquels nous assistons. L’énergie indomptée de Zusammen nous entraîne dans un étourdissant élan collectif, où la majesté équine, la malice canine et l’agilité humaine se confondent. Le spectacle mêle intelligemment acrobaties périlleuses et scènes de vie, conçues comme un détour sensible par l’utopie ici bien manifeste d’une « humanimalité », une harmonie fondée autour des caractéristiques propres à tous les êtres vivants.
Toutes ces créatures s’inscrivent dans une spontanéité poétique et acrobatique saisissante, et traversent un nombre infini de déclinaisons du mouvement organique comme seul ordre de présence.
La cie EquiNote va ainsi explorer un grand nombre d’états intermédiaires, à travers des tableaux bigarrés aux accents tantôt clownesques, tantôt enchanteurs. Une rockstar impétueuse qui se cabre à moto, un Père Noël à ski tracté par deux drôles de rennes, des hommes-serpents compétitifs, un faune chimérique en équilibre, un poète icarien aux bras de plumes… Toutes ces créatures s’inscrivent dans une spontanéité poétique et acrobatique saisissante, et traversent un nombre infini de déclinaisons du mouvement organique comme seul ordre de présence. À ces foisonnantes explorations acrobatiques, se mêlent des compositions scéniques lumineuses, comme la cavalcade de Sarah Dreyer et ses changements de costumes magiques debout sur un cheval au galop, la parade nocturne d’un éléphant fabuleux, ou encore une étonnante séquence collective chorégraphique, aux accents de comédie musicale circassienne.
Zusammen est une joyeuse plongée dans les « forces collectives » qui unissent humains et animaux, servie par les multiples talents acrobatiques, incarnés et musicaux de huit bipèdes et la présence résolument vivante de leurs homologues quadrupèdes. On se laisse emporter avec enthousiasme dans cette généreuse chevauchée.
PRÉVIENS LES AUTRES / Galapiat Cirque
Un chant s’élève entre les bancs, dans l’intimité de la yourte du Galapiat Cirque. Jonas Séradin y fredonne le regret de celui qui n’a pas su aider, qui n’a rien dit. De cette culpabilité de l’inaction, l’artiste tisse le fil d’un anti-spectacle : ce qui devait se jouer devant nous, c’était le monologue d’un gardien de phare en lutte contre les algues vertes, avec des costumes épatants et une scénographie participative. Mais l’envie s’est affaiblie, le budget s’est amoindri, et son corps d’acrobate n’est plus au rendez-vous. Que faire alors, de ce temps qui nous réunit ici et maintenant ?
À partir de maintenant, il faudra tout construire ensemble : ici, comme ailleurs, l’équilibre d’un seul nécessite la participation de tous·tes.
Avec l’aide de son acolyte Ivan Aubrée, d’une table, d’un guitariste choisi au hasard, de bancs de bois détournés et d’une soixantaine de spectateur·rices multifonctions, Jonas Séradin fabrique un mouvement collectif éphémère mais bien vivant. De son corps fatigué, Jonas peut nous offrir encore quelques morceaux de virtuosité : une formidable démonstration de jonglage buccal de balles de ping-pong, et la promesse d’un équilibre pour lequel il aura besoin de nous. À partir de maintenant, il faudra tout construire ensemble : ici, comme ailleurs, l’équilibre d’un seul nécessite la participation de tous·tes. Au fur et à mesure, la témérité infuse les rangs, et nous voilà devenu·es les porteur·euses et voltigeur·euses d’un cirque à échelle humaine.

Jonas Séradin et Ivan Aubrée s’appuient avec justesse et finesse sur les forces décuplées par l’organisation collective. Par la création de microgroupes d’abord, dans lesquels nous troquons notre passif statut de spectateur·ice pour la poétique mission de faire danser un petit morceau de papier à la lueur d’une bougie. Puis dans la construction collaborative d’une pyramide sociale anticapitaliste fondée sur la coopération et le choix de personnes de confiance. Une expérience matérielle de la solidarité, qui quitte le monde des idées pour redevenir un geste concret.
D’une simplicité déconcertante, chaque tableau prend une épaisseur symbolique bouleversante. Sans démagogie et dans une horizontalité singulière, Préviens les autres sublime la rupture du quatrième mur et offre un rempart actif à la solitude et l’apathie, transformant le public d’un soir en un groupe d’action militante et poétique.
PAIN D’CHIEN / Cirque sans noms
Dans les échos lointains des vieilles mélodies du cirque traditionnel, une troupe de clowns mélancoliques nous accueille au sein de son petit chapiteau calfeutré. Accompagnés d’un musicien multi-instrumentiste, ces trois baladins jouent la mélodie mystérieuse de la monstration d’extraordinaire propre au cirque, dans une atmosphère à la fois surannée et sublime.

L’endroit semble presque un peu hanté : un clown aigri se téléporte et se démantibule, des ballons s’échappent vers un ciel inaccessible, des objets tombent, se déplacent, s’animent… C’est un monde peuplé de fantômes, peut-être de leurs propres vies passées : les trois maître·sses de cérémonie, mutiques et le regard sombre, semblent coincé·es dans un état d’entre-deux, vivant·es sans l’être tout à fait. Tout est « presque » en vie : une peluche de chat malicieux, des poupons innocents, des pantins qui se confondent avec un acrobate en rébellion contre sa manipulation… Un monde dont on n’est pas sûr de pouvoir sortir (on se demande même si le musicien ne serait pas retenu là contre son gré), flirtant avec le cauchemard, qui parvient pourtant à créer l’émotion avec une remarquable subtilité.
Dans cette atmosphère assombrie on se sent pourtant plus que bienvenu·es, gâté·es par toutes ces tentatives faussement maladroites de nous faire rêver.
Le Cirque sans noms fait de ce « cirque accidentel » une expérience humaine et collective traversée d’empathie. Dans cette atmosphère assombrie on se sent pourtant plus que bienvenu·es, gâté·es par toutes ces tentatives faussement maladroites de nous faire rêver. Il y a bien sûr la prouesse en promesse, celle qui frôle le danger pour le simple plaisir de nous épater : un fouet qui claque au-dessus d’une tête immobile, des lancers de couteaux enflammés, du jonglage chorégraphique de bébés, de la voltige marionnettique en déséquilibre, une rampe improvisée pour cycliste intrépide, des lévitations prodigieuses… Et une image qui perce le cœur : celle de l’inconscient résolu qui, pour récupérer un simple ballon, construit pas à pas, au-dessus du vide, son pont vers le rien, entre le supplice de la planche et la foi obstinée du funambule.
De ces tableaux insolites, les artistes du Cirque sans noms fabriquent l’éblouissement : les multiples inventions circassiennes, musicales et magiques à l’œuvre font de ce Pain d’chien un formidable cirque de l’imaginaire.
TROPISME POÉTIQUE / Cie Blizzard Concept
Dans le bassin vide de l’ancienne piscine des Sablons (reconvertie en Cité du Cirque depuis 2008), nous sont donnés à voir d’étranges phénomènes naturels. Dans le cadre du Mans fait son Cirque, la compagnie de magie nouvelle Blizzard Concept y présente l’installation Tropisme Poétique, exploration imaginaire issue d’un travail de recherche sur « le rythme et la temporalité du monde végétal », et notamment une étonnante espèce de plante dansante. Celle-ci, originaire d’Asie du Sud, a le mystérieux pouvoir de se mouvoir, sous l’impulsion du vent, de l’eau, des objets, et parfois même de la musique.

Ici, cinq plantes nous sont présentées, comme les divinités oubliées d’un monde muet mais bien vivant. Par d’invisibles procédés techniques et magiques, elles se mettent à gigoter, onduler et danser, sur les mélodies d’une bande-son envoûtante, dans une liberté surprenante qui appelle à l’humilité du regard humain et anthropocentré. La compagnie Blizzard Concept pose ici la question de l’intention : à quel endroit du geste commence-t-elle ? Que racontent les mouvements de ces présences végétales ? Sont-elles animées d’émotions, cherchent-elles à nous plaire ?
On passerait bien de longues heures à les observer, pour se familiariser avec leur ballet. Mais ces « âmes en quête de caresses » gardent pour elles leurs bien mystérieux secrets. Tropisme Poétique est un joli rappel que tout ce qui peut se mouvoir peut émouvoir, et que l’on gagnerait, nous aussi, à nous laisser parfois porter par nos frémissements enfouis et spontanés.
De ces quelques propositions de la programmation foisonnante de la vingt-cinquième édition du Festival Le Mans fait son Cirque, on retient de drôles d’échos : une humilité généreuse, une attention portée au vivant, qu’il soit humain, animal ou même végétal, un cirque qui n’oublie pas sa fonction sociale et politique derrière les rêveries qu’il met en piste. L’humanité se propage, de chapiteau en chapiteau, par l’impulsion de ces artistes-artisans qui métamorphosent les utopies en mondes tangibles et partagés.
Vingt-cinq ans de partage, d’émotions intimes et spectaculaires, célébrées cette année par une riche programmation de spectacles, concerts, propositions en plein air, mais aussi la création d’un livre : Les Souvenirs, 25 histoires de cirque. Deux artistes et une journaliste ont mis en mots et en images les récits de celles et ceux qui ont traversé ce festival de près ou de loin – habitant·es du quartier, habitué·es, équipes du Plongeoir, artistes… –, anecdotes sensibles et composites qui confirment une même évidence : l’importance du cirque comme « art de la relation ».
Le Festival Le Mans fait son Cirque se poursuit jusqu’au dimanche 31 mai 2026.
ZUSAMMEN
Mise en piste – Émilie Capliez
Assistance à la mise en piste – Denis Lejeune
Interprétation – Sarah Dreyer (voltige et dressage équestre), Alfred Gilleron (mât chinois, sangles), Vincent Welter (voltige et dressage équestre), Simon Martin-Kantorowicz (équilibre, acrobatie), Perrine Delsalle (dressage équestre) et David Koczij (composition et interprétation musicale)
Technique son – Maxime Didier
Technique lumière – Gnousse Francfort
Chevaux – Apollon, Circo, Jasmin, Jet, Kamino, Popeye et Quimper
Chiens – Coquine et Niro
Dramaturgie – Juliette De Beauchamp
Scénographie – Alban Ho Van
Création lumière – Bruno Marsol
Costumes – Marion Kuenemann et Julie Keyser
Regard chorégraphique – Yan Raballand
Coordination artistique et équestre – Sarah Dreyer et Vincent Welter
Prochaines dates :
Jusqu’au 31 mai : Festival Le Mans fait son Cirque – Le Plongeoir, Pôle national cirque (Le Mans)
Du 4 au 28 août : Haras National de Cluny
Du 2 au 11 octobre : L’Azimut (Antony-Châtenay-Malabry)
Du 10 au 16 décembre : Espace 110 (Ilzach)
Du 16 au 18 avril 2027 : La Coupole (Saint-Louis) – co-accueil avec La Comète – Hésingue, Le RiveRhin de Village-neuf, Le Triangle – Huningue, L’Espace Rhénan – Kembs
Du 21 au 24 mai 2027 : Le Théâtre – Scène Nationale (Bourg en Bresse)
PRÉVIENS LES AUTRES
Conception et interprétation – Jonas Séradin et Ivan Aubrée
Régie générale – Nicolas Gastard
Soutien à l’écriture et regards extérieurs – Tanguy Hoanen, Andréa Martinez et Chloé Derrouaz
Montage de production – Ivan Aubrée
Prochaines dates :
Du 26 au 30 mai : Le Canal Théâtre du Pays de Redon (35)
Du 1er au 13 juin : tournée dans l’agglomération de Dinan (22)
29 et 30 août : Mably (42)
Du 11 au 13 septembre : Village de Cirque (75)
Du 18 au 23 septembre : Guingamp (22)
16 et 17 octobre : Port-Saint-Louis du Rhône (13)
Du 6 au 8 novembre : Alès (30)
Du 16 au 29 novembre : Clermont l’Hérault (34)
Du 26 au 28 mars 2027 : Villages en Scène – Loire Layon Aubance (49)
Du 9 au 11 avril 2027 : Les Nuits d’Eole – Montigny Lès Metz (57)
Du 16 au 18 avril : Cirqu’Onflex – Dijon (21) – options
24 et 25 avril 2027 : L’Azimut – Antony-Châtenay-Malabry (92)
20 et 21 mai 2027 : CDN de Lorient (56)
25 et 26 mai 2027 : La Mouche Théâtre – Saint-Genis-Laval (69)
28 et 29 mai 2027 : Théâtre du Parc – Andrézieux-Bouthéon (42)
1er et 2 juin 2027 : Théâtre du Bordeau – Saint-Genis-Pouilly (01)
Du 4 au 6 juin 2027 : Parade(s) – Nanterre (92)
Du 29 juin au 1er juillet 2027 : Théâtre du Fil de l’Eau – Pantin (93)
PAIN D’CHIEN
Interprètes - Amandine Morisod, Yann Grall, Johann Candoré et Kayan Boukhliq
Musique - Kévin Laval
Régie - Steve Duprez
Chargée de production – Tiphaine Verlhac
TROPISME POÉTIQUE
Création – Antoine Terrieux
Développement - Thomas Martin
Médiation - Thomas Martin, Antoine Terrieux et Sarah Froidurot
Regard artistique – Sarah Froidurot
Production et diffusion – Sarah Froidurot et Jordan Enard, Baron production
Administration – Margaux Duchène, Baron production
Contribution graphique - Camille Vacher
Contribution technique - Samuel Youde
Bande sonore – Max Richter
Prochaines dates :
Du 14 au 18 octobre : Festival Illusion (Danemark)
Mai-juin 2027 : Muséum d’Histoire Naturelle de Toulouse (31)
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