Dans la cour du lycée Saint Joseph, le festival d’Avignon accueillait pour la seconde fois le célèbre groupe britannique Forced Entertainment, connu depuis les années 80 pour ses performances radicales et son sens de l’absurde. Mené par Tim Etchells, le collectif présente ici « Everything must go », un spectacle cauchemardesque et hypnotisant, où une humanité en déroute tente de communiquer des messages délivrés par une voix artificielle.
Glitches & loops : le bug du futur
Il y a quelque chose d’une fête qui aurait mal tourné, dans l’arrière-salle d’un bar miteux.
C’est un monde de fin du monde : sur scène, des écrans diffusent les mêmes images en boucle, toujours proches du glitch, une bande-son nous obsède de rires et d’applaudissements enregistrés comme dans une sitcom, et nos six performeur·euses vêtu·es de perruques bon marché et de costumes enfilés à la va-vite évoluent sur un sol en damier jonché de bouteilles vides et de gobelets en plastique. Il y a quelque chose d’une fête qui aurait mal tourné, dans l’arrière-salle d’un bar miteux. On tente de démêler une logique dans les déplacements des personnages, qui semblent obéir à une sorte de chorégraphie mystérieuse. Mais cela manque cruellement de conviction, les sourires sont forcés et les gestes mal assurés. Il faut performer, mais pourquoi, pour qui ? Tous les artifices du divertissement sont là – et en même temps, on n’en attendait pas moins d’un collectif nommé Forced Entertainment – mais tout se construit sur un principe de boucle, visuelle, sonore ou chorégraphique, comme un gigantesque bug. Toute une partie du spectacle se déroule d’ailleurs sur fond d’un orchestre symphonique en train de s’accorder ; quelque chose est sur le point de commencer, mais ne commence jamais… Les performeur·ses nous maintiennent ainsi dans un état d’alerte, en attente d’une résolution ou d’une ouverture, et ils étirent cet état jusqu’à une forme de transe, à la fois pour eux et pour le public. Après un temps de cette introduction qui mime un show applaudi par des fantômes, nous rentrons dans le cœur du sujet : les performeur·euses se mettent à prendre en charge en lip-sync des textes diffusés en voix off.

Les voix
« What do I owe you for all this damage? », « you shouldn’t do too much thinking at night »… Les voix off sont elles aussi prises dans un système de boucles, lancées et reprises par plusieurs comédien·nes, et dans une insistance qui semble refléter une angoisse de bien se faire comprendre, d’être bien entendu. Ce sont des fragments de conversation, des paroles rapportées, souvent introduites par « and the guy said », « and the woman said », des choses qu’on a prélevées dans la réalité et qu’on vient présenter sur un plateau pour les considérer au microscope, les décortiquer jusqu’à la nausée, jusqu’à la folie. Sans contexte, ces fragments deviennent des obsessions : parce qu’elles sortent de nulle part, elles m’ont semblé gagner une signification profonde, comme des maximes ou les énigmes de la Pythie.
C’est aussi la dissonance qui nous met mal à l’aise : les comédien·nes se battent avec des voix qui ne leur appartiennent pas, tentent de les incarner, de leur redonner figure humaine.
De quoi parlent ces voix ? D’abord de communication (« who’s asking you to speak ? », « you’re not listening, you don’t know how to listen », « the words are not good enough »), de théâtre aussi (une conversation autour de Brecht, Artaud et Stanislavski appelle de ses vœux un théâtre qui parle un peu moins de la souffrance, « less about pain »). Les voix off sont lentes, rêveuses, comme des gens endormis, saouls ou drogués – après coup, j’apprends que ce sont des voix générées par IA, sur des textes de Tim Etchells, et je comprends mieux ma sensation d’étrangeté. Bien sûr, c’est aussi la dissonance entre le corps et la voix qui nous met mal à l’aise : les comédien·nes se battent avec des voix qui ne leur appartiennent pas, tentent de les incarner, de leur redonner figure humaine. La parole se musicalise par la répétition, les mots perdent leur sens à force d’être répétés, ou alors se chargent d’une force énorme ; on les contemple sous tous les angles, comme des objets alien, et les mêmes textes ne produisent pas les mêmes effets en fonction des performeur·ses qui s’en emparent. Sans voix propre, ils luttent pourtant avec obstination. Une chose est sûre : comme l’assène la phrase la plus répétée du spectacle, « we’re getting into deep water now, this is deep water ».

Le corps en résistance
Les gradins craquent alors qu’une partie des spectateur·ices quitte la cour du lycée St Joseph, bruyamment, comme il est de coutume à Avignon. Et je ne peux pas leur en vouloir ; c’est vrai qu’il faut pouvoir goûter cette plongée dans les « deep waters » de ce cauchemar futuriste, ne pas se laisser submerger par l’angoisse suscitée par les boucles qui ne nous parlent que trop bien de nos prisons technologiques. Mais le collectif ne nous laisse pas en plan dans cet enfer : si les voix sont mécaniques, les corps, eux, tentent de trouver des solutions. J’ai eu l’impression de les voir se défendre contre un ennemi non identifiable, avec une suite d’actions : monter sur des chaises, répéter une suite de gestes, communiquer une énergie désespérée aux voix endormies. Les propositions physiques construisent ou déconstruisent l’espace, et certaines prises de parole soudaines causent des effets sur tout le groupe, comme les ondes à la surface de l’eau quand on lance un caillou. Et surtout, c’est souvent très drôle, peut-être parce que très anglais, très absurde, quelque part entre le ministery of silly walks des Monty Python et les fêtes tordues de Brazil.

Qui sont ces gens ? Ce qui reste de l’humanité prise dans un glitch absurde, tentant de performer encore quelque chose qui ressemblerait à une fête ? Des perroquets qui ont perdu leur parole propre et s’échangent des morceaux de langage sans savoir ce qu’ils signifient ? De drôles de dieux prophétisant le futur ? Pour moi, il y avait quelque chose de l’envoûtement gluant des vidéos « satisfaisantes » d’Internet, qui aurait à voir avec la lenteur du débit des voix off. Je ne savais pas exactement pourquoi, mais j’étais hypnotisée, le cerveau étiré comme du chewing-gum. « We are buried deep in mud, the mud of progress », martèle l’une des voix, et c’est bien le sentiment qui m’a habitée physiquement pendant tout le spectacle, la sensation de lutter contre une matière épaisse, comme dans ces cauchemars où nos mouvements sont inexplicablement ralentis.
A travers ces intonations robotiques, on parvient à déceler comme un cœur prisonnier dans la machine, usant de codes secrets et de déguisements pour nous parvenir.
Par moments, un vent prophétique vient balayer les perruques laides et des gobelets. On dirait que c’est fait exprès, sur des phrases qui sonnent comme des prophéties : « Bring the system down ! ». Car au fond de toute cette ironie tragique, j’y ai trouvé des moments de grâce : « don’t lose track, don’t lose heart », plaident ces pantins désespérés et souriants, de cette voix digitale qui n’est pas la leur. Mais c’est peut-être d’autant plus bouleversant qu’à travers ces intonations robotiques, on parvient à déceler comme un cœur prisonnier dans la machine, usant de codes secrets et de déguisements pour nous parvenir. Loin d’embrasser un discours catastrophiste sur la technologie, le collectif s’en saisit pour proposer un vrai moment de performance – au milieu du cauchemar, quelque chose de profondément humain résiste, fragile et courageux.
Everything must go
Une création collective de Forced Entertainment
Avec Robin Arthur, Seke Chimutengwende, Richard Lowdon, Claire Marshal, Cathy Naden, Terry O’Connor
Mise en scène – Tim Etchells
Texte, composition sonore et création sonore – Tim Etchells
Lumière – Nigel Edwards
Scénographie – Richard Lowdon
Vidéo – Tim Etchells & Hugo Glendinning
Régie générale – Alex Fernandes
Traduction en français pour le surtitrage – Aurélie Cotillard
Administration de production – Jim Harrison
Production – Eileen Evans
Un spectacle à voir au festival d’Avignon, cour du Lycée Saint-Joseph, les 20, 21 et 22 juillet 2026 à 22h.
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