Festival Le Mans fait son cirque : accords vivants

ZUSAMMEN / Cie EquiNote

Sous le grand chapiteau de la cie EquiNote, on s’affaire : la fête est terminée, il faut ranger les guirlandes, les fanions et les bottes de paille. Tous·tes les membres de la troupe mettent la main à la pâte, même les compagnons à quatre pattes : sept chevaux, deux chiens et huit êtres humains forment cet « ensemble » artistique mis en scène par Émilie Capliez. Alors que le jour se lève, la journée de travail commence : les artistes répètent, s’entraînent, échouent, s’encouragent, s’en veulent, s’engueulent, se rabibochent autour d’une soupe ou d’un poème. Un jour comme un autre, pour celles et ceux qui ont troqué la chaise de bureau pour un mât chinois ou un cheval galopant.

© Christian Audiau

Ici, le quotidien se construit en harmonie de cœurs battants, sans distinction d’espèces. Une horizontalité du rapport entre humains et non-humains, défendue jusque dans la dramaturgie du spectacle : ce sont « les caractères, les mouvements et la singularité du langage » des animaux qui inspirent les numéros auxquels nous assistons. L’énergie indomptée de Zusammen nous entraîne dans un étourdissant élan collectif, où la majesté équine, la malice canine et l’agilité humaine se confondent. Le spectacle mêle intelligemment acrobaties périlleuses et scènes de vie, conçues comme un détour sensible par l’utopie ici bien manifeste d’une « humanimalité », une harmonie fondée autour des caractéristiques propres à tous les êtres vivants.

La cie EquiNote va ainsi explorer un grand nombre d’états intermédiaires, à travers des tableaux bigarrés aux accents tantôt clownesques, tantôt enchanteurs. Une rockstar impétueuse qui se cabre à moto, un Père Noël à ski tracté par deux drôles de rennes, des hommes-serpents compétitifs, un faune chimérique en équilibre, un poète icarien aux bras de plumes…  Toutes ces créatures s’inscrivent dans une spontanéité poétique et acrobatique saisissante, et traversent un nombre infini de déclinaisons du mouvement organique comme seul ordre de présence. À ces foisonnantes explorations acrobatiques, se mêlent des compositions scéniques lumineuses, comme la cavalcade de Sarah Dreyer et ses changements de costumes magiques debout sur un cheval au galop, la parade nocturne d’un éléphant fabuleux, ou encore une étonnante séquence collective chorégraphique, aux accents de comédie musicale circassienne.

Zusammen est une joyeuse plongée dans les « forces collectives » qui unissent humains et animaux, servie par les multiples talents acrobatiques, incarnés et musicaux de huit bipèdes et la présence résolument vivante de leurs homologues quadrupèdes. On se laisse emporter avec enthousiasme dans cette généreuse chevauchée.

PRÉVIENS LES AUTRES / Galapiat Cirque

Un chant s’élève entre les bancs, dans l’intimité de la yourte du Galapiat Cirque. Jonas Séradin y fredonne le regret de celui qui n’a pas su aider, qui n’a rien dit. De cette culpabilité de l’inaction, l’artiste tisse le fil d’un anti-spectacle : ce qui devait se jouer devant nous, c’était le monologue d’un gardien de phare en lutte contre les algues vertes, avec des costumes épatants et une scénographie participative. Mais l’envie s’est affaiblie, le budget s’est amoindri, et son corps d’acrobate n’est plus au rendez-vous. Que faire alors, de ce temps qui nous réunit ici et maintenant ?

Avec l’aide de son acolyte Ivan Aubrée, d’une table, d’un guitariste choisi au hasard, de bancs de bois détournés et d’une soixantaine de spectateur·rices multifonctions, Jonas Séradin fabrique un mouvement collectif éphémère mais bien vivant. De son corps fatigué, Jonas peut nous offrir encore quelques morceaux de virtuosité : une formidable démonstration de jonglage buccal de balles de ping-pong, et la promesse d’un équilibre pour lequel il aura besoin de nous. À partir de maintenant, il faudra tout construire ensemble : ici, comme ailleurs, l’équilibre d’un seul nécessite la participation de tous·tes. Au fur et à mesure, la témérité infuse les rangs, et nous voilà devenu·es les porteur·euses et voltigeur·euses d’un cirque à échelle humaine.

© Yanis Lucas

Jonas Séradin et Ivan Aubrée s’appuient avec justesse et finesse sur les forces décuplées par l’organisation collective. Par la création de microgroupes d’abord, dans lesquels nous troquons notre passif statut de spectateur·ice pour la poétique mission de faire danser un petit morceau de papier à la lueur d’une bougie. Puis dans la construction collaborative d’une pyramide sociale anticapitaliste fondée sur la coopération et le choix de personnes de confiance. Une expérience matérielle de la solidarité, qui quitte le monde des idées pour redevenir un geste concret.

D’une simplicité déconcertante, chaque tableau prend une épaisseur symbolique bouleversante. Sans démagogie et dans une horizontalité singulière, Préviens les autres sublime la rupture du quatrième mur et offre un rempart actif à la solitude et l’apathie, transformant le public d’un soir en un groupe d’action militante et poétique.

PAIN D’CHIEN / Cirque sans noms

Dans les échos lointains des vieilles mélodies du cirque traditionnel, une troupe de clowns mélancoliques nous accueille au sein de son petit chapiteau calfeutré. Accompagnés d’un musicien multi-instrumentiste, ces trois baladins jouent la mélodie mystérieuse de la monstration d’extraordinaire propre au cirque, dans une atmosphère à la fois surannée et sublime.

© Marvin Grall

L’endroit semble presque un peu hanté : un clown aigri se téléporte et se démantibule, des ballons s’échappent vers un ciel inaccessible, des objets tombent, se déplacent, s’animent… C’est un monde peuplé de fantômes, peut-être de leurs propres vies passées : les trois maître·sses de cérémonie, mutiques et le regard sombre, semblent coincé·es dans un état d’entre-deux, vivant·es sans l’être tout à fait. Tout est « presque » en vie : une peluche de chat malicieux, des poupons innocents, des pantins qui se confondent avec un acrobate en rébellion contre sa manipulation… Un monde dont on n’est pas sûr de pouvoir sortir (on se demande même si le musicien ne serait pas retenu là contre son gré), flirtant avec le cauchemard, qui parvient pourtant à créer l’émotion avec une remarquable subtilité.

Le Cirque sans noms fait de ce « cirque accidentel » une expérience humaine et collective traversée d’empathie. Dans cette atmosphère assombrie on se sent pourtant plus que bienvenu·es, gâté·es par toutes ces tentatives faussement maladroites de nous faire rêver. Il y a bien sûr la prouesse en promesse, celle qui frôle le danger pour le simple plaisir de nous épater : un fouet qui claque au-dessus d’une tête immobile, des lancers de couteaux enflammés, du jonglage chorégraphique de bébés, de la voltige marionnettique en déséquilibre, une rampe improvisée pour cycliste intrépide, des lévitations prodigieuses… Et une image qui perce le cœur : celle de l’inconscient résolu qui, pour récupérer un simple ballon, construit pas à pas, au-dessus du vide, son pont vers le rien, entre le supplice de la planche et la foi obstinée du funambule.

De ces tableaux insolites, les artistes du Cirque sans noms fabriquent l’éblouissement : les multiples inventions circassiennes, musicales et magiques à l’œuvre font de ce Pain d’chien un formidable cirque de l’imaginaire.

TROPISME POÉTIQUE / Cie Blizzard Concept

Dans le bassin vide de l’ancienne piscine des Sablons (reconvertie en Cité du Cirque depuis 2008), nous sont donnés à voir d’étranges phénomènes naturels. Dans le cadre du Mans fait son Cirque, la compagnie de magie nouvelle Blizzard Concept y présente l’installation Tropisme Poétique, exploration imaginaire issue d’un travail de recherche sur « le rythme et la temporalité du monde végétal », et notamment une étonnante espèce de plante dansante. Celle-ci, originaire d’Asie du Sud, a le mystérieux pouvoir de se mouvoir, sous l’impulsion du vent, de l’eau, des objets, et parfois même de la musique.

© Antoine Terrieux

Ici, cinq plantes nous sont présentées, comme les divinités oubliées d’un monde muet mais bien vivant. Par d’invisibles procédés techniques et magiques, elles se mettent à gigoter, onduler et danser, sur les mélodies d’une bande-son envoûtante, dans une liberté surprenante qui appelle à l’humilité du regard humain et anthropocentré. La compagnie Blizzard Concept pose ici la question de l’intention : à quel endroit du geste commence-t-elle ? Que racontent les mouvements de ces présences végétales ? Sont-elles animées d’émotions, cherchent-elles à nous plaire ?

On passerait bien de longues heures à les observer, pour se familiariser avec leur ballet. Mais ces « âmes en quête de caresses » gardent pour elles leurs bien mystérieux secrets. Tropisme Poétique est un joli rappel que tout ce qui peut se mouvoir peut émouvoir, et que l’on gagnerait, nous aussi, à nous laisser parfois porter par nos frémissements enfouis et spontanés.


De ces quelques propositions de la programmation foisonnante de la vingt-cinquième édition du Festival Le Mans fait son Cirque, on retient de drôles d’échos : une humilité généreuse, une attention portée au vivant, qu’il soit humain, animal ou même végétal, un cirque qui n’oublie pas sa fonction sociale et politique derrière les rêveries qu’il met en piste. L’humanité se propage, de chapiteau en chapiteau, par l’impulsion de ces artistes-artisans qui métamorphosent les utopies en mondes tangibles et partagés.

Vingt-cinq ans de partage, d’émotions intimes et spectaculaires, célébrées cette année par une riche programmation de spectacles, concerts, propositions en plein air, mais aussi la création d’un livre : Les Souvenirs, 25 histoires de cirque. Deux artistes et une journaliste ont mis en mots et en images les récits de celles et ceux qui ont traversé ce festival de près ou de loin – habitant·es du quartier, habitué·es, équipes du Plongeoir, artistes… –, anecdotes sensibles et composites qui confirment une même évidence : l’importance du cirque comme « art de la relation ».

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