Dans la cour d’honneur du palais des Papes, Julien Gosselin présentait cette année au festival d’Avignon sa nouvelle création, Maldoror. Inspirée des textes de Lautréamont et de Roberto Bolaño, sur qui il avait déjà travaillé pour son gigantesque spectacle 2666, elle nous plonge dans une réflexion troublante sur la banalité du mal, la poésie, la persistance du fascisme, la formation d’un écrivain et nos liens systémiques, politiques et intimes avec la violence.
Les racines du mal
Nous allons descendre dans les abîmes, à tous les sens du terme.
Le début du spectacle donne le ton. C’est une ouverture typique de Gosselin, avec un gros texte projeté sur un écran, le célèbre début des Chants de Maldoror : « plût au ciel que le lecteur […] trouve, sans se désorienter, son chemin abrupt et sauvage, à travers les marécages désolés de ces pages sombres et pleines de poison […] », et si le lecteur (ou le spectateur) n’aborde pas cette œuvre avec rigueur et logique, et en gardant son sang-froid, « les émanations mortelles de ce livre imbiberont son âme comme l’eau le sucre ». Sur scène et à l’écran, on voit un homme au visage résolu – l’excellent Guillaume Bachelé, fidèle de Gosselin – se faire harnacher par les technicien·nes ; à mesure que le texte défile, il entamera alors une lente descente dans un puits creusé sous la Cour d’Honneur. Un peu littéral, mais efficace pour nous faire dresser les poils sur les bras, à l’orée de cette longue traversée de 5h30 dont on sait qu’elle nous mènera jusqu’au cœur de la nuit avignonnaise : la puissance des mots de Lautréamont annonce un programme théâtral très grec, très antique, le fameux mélange de « terreur » et de « pitié » propres à nous mener à la catharsis d’Aristote. Nous allons descendre dans les abîmes, à tous les sens du terme. Et bien sûr, le frisson qui m’a parcourue était de crainte et d’excitation. Est-ce ce sentiment précis que Gosselin questionnera pendant tout ce spectacle, cette expectative coupable, cette envie d’aller regarder du côté où c’est noir ? Le positionnement du spectacle n’est pas clair, et nous partageons sans doute avec le metteur en scène une certaine fascination pour ces abîmes.

J’ai eu la chance, pour traverser cette longue aventure avec un minimum d’éléments de contexte, d’avoir déjà rencontré les livres de Bolaño. Même si je n’ai pas lu Etoile distante, sur lequel se base en partie le spectacle, j’ai eu la chance de tomber en amour pour Les Détectives Sauvages il y a peu, et nombre des obsessions de Bolaño ne m’étaient donc pas inconnues : les cercles de jeunes poètes, au Chili ou au Mexique, le désir de créer une avant-garde, le courant littéraire du « réal-viscéralisme » et ses mystérieux chefs de file, la violence d’un régime politique où des gens disparaissent. Plusieurs éléments ressortent différemment dans Etoile distante. Déjà, le fait qu’on soit dans les années 1970 au Chili, soit un lieu qui de notoriété publique a servi de refuge aux nazis tentant d’échapper aux procès de Nuremberg. C’est la racine du mal, implantée et déplacée au-delà des mers et infectant un nouveau pays, comme une maladie ramenée dans les cales d’un bateau par des colons inconscients, et décimant la population locale. Et deuxièmement, l’exploration de l’idée de l’incarnation du mal dans une figure précise, qui trouve dans Etoile distante un traitement très direct. L’incipit de Lautréamont pouvait déjà nous faire attendre le monstrueux et l’horrible, à l’image de ce Maldoror qui donne son titre au spectacle. Ce sera à peu près tout ce qui sera repris de Lautréamont, aucun des éléments narratifs des « chants » du poète ne sera adapté tel quel par Gosselin. La narration se repose surtout sur Bolaño ; mais Maldoror est le nom symbolique du mal, l’ogre dissimulé, le monstre prêt à surgir.
La haine et la violence peuvent-elle engendrer la création poétique, et dans quels liens incestueux cohabitent-t-elles ?
Pour circonscrire ce mal, Gosselin fait un trajet en trois temps, et encadre son sujet par un biais presque tragicomique : dans la première partie, on assiste à une série d’entretiens avec des auteurs fictifs, tous issus d’un autre ouvrage parodique et grinçant de Bolaño, La littérature nazie en Amérique. Il s’agit de mettre en scène des gens mourants qui parlent, et qui appartiendraient tous·tes à cette engeance impossible à imaginer (ou justement non) : des poètes ou des écrivains fascistes. Quels mots utilisent-ils, pour parler de leur pensée et de leur œuvre ? Quels mots peuvent bien exister pour cela ? « Par moments, la douceur doit s’effacer au profit de la cruauté », postillonne l’une des autrices au regard fou, l’extraordinaire Jeanne-Louis Calixte. Ce ne sont que des gens malades, impotents, dans des fauteuils roulants bardés de perfusions, des cancéreux de la gorge parlant via des tuyaux d’une voix déformée par le vocoder – une des grandes passions de Julien Gosselin – qui leur donnent des voix obscènes de petites filles monstrueuses. Mais c’est presque drôle tout en étant affreux. Tous ces nazis ne font plus bien peur, ils sont à l’article de la mort, rongés par la haine autant que par le cancer, ou bien est-ce que la cruauté nous fait pourrir de l’intérieur ? Devant le calme et la froideur de celleux qui les questionnent, ils ont un air misérable et pathétique, un monde finissant dans l’humiliation des corps qui lâchent. Pourtant ce sont bien eux la racine du mal, et aussi la racine du spectacle. Car si ces poètes-là sont moqués comme étant de faux poètes, incapables de reconnaître leurs liens avec le nazisme, consumés dans la lâcheté et le fanatisme, les questions qu’ils incarnent vont par la suite nous tourmenter plus sérieusement : la haine et la violence peuvent-elle engendrer la création poétique, et dans quels liens incestueux cohabitent-t-elles ?

Poésie et violence
C’est beau et collant comme des soirées adolescentes, c’est plein d’une énergie de jeunesse.
Que cherche la littérature ? « La littérature c’est le danger », répondent les réal-viscéralistes. La deuxième partie du spectacle explose dans une proposition polymorphe, entre cinéma, théâtre et performance. On y suit une bande de jeunes poètes encore sur les bancs de l’université, et qui passent leur temps à écrire, faire la fête, s’engueuler sur des questions profondes en hurlant sur de la musique trop forte, en fumant des cigarettes et en s’embrassant toutes les cinq minutes. C’est beau et collant comme des soirées adolescentes, c’est plein d’une énergie de jeunesse, rythmée par la création électronique géniale de Guillaume Bachelé et Maxence Vandevelde, jouée en direct, et avec au cœur de tout cela l’émouvant Jeremy Lewin, qui campe Bolaño en pleine initiation littéraire. Ce cortège de fous sublimes fend la foule en dansant, au milieu des spectateur·ices ravi·es de monter sur scène pour incarner, le temps d’un acte, une foule de figurant·es tantôt convives de la fête, tantôt participant·es d’une soirée de poésie. Le dispositif de multi-écrans et de film en direct, qui mélange le loin et le près, la vue d’ensemble du théâtre et les gros plans de cinéma, est comme toujours maîtrisé à la perfection par l’équipe technique ; il est ici augmenté par la présence du public, qui participe à cet acte immersif en buvant des coups et en assistant de près à ces scènes festives où le drame se noue. Il y a toujours tant à voir, de tous les côtés. Je ne suis pas montée sur le plateau, qui ne pouvait de toute manière pas accueillir toute la Cour d’honneur ; mais depuis ma place, j’avais l’impression de voir un immense puzzle passionnant, et une sensation de voyeurisme exacerbée par le lien avec mes camarades spectateur·ices, accueilli·es dans la fable.

Davantage que de violence « absolue », presque mythologique ou prophétique, c’est la banalité du mal qui m’a semblé ici dépeinte.
L’expérience se transforme complètement, car plus rien n’est frontal. Et tout, lieux et chronologie semblent se confondre dans un même magma de performances, de discussions enflammées au coin des toilettes, de danse, de grandes vérités sur l’art et la vie, sans voir la violence qui est déjà là, le monstre invité à la fête. Davantage que de violence « absolue », presque mythologique ou prophétique, c’est la banalité du mal qui m’a semblé ici dépeinte, et ce sentiment de malaise profond de voir un camarade de classe dériver progressivement vers le crime – et pire encore, au nom de la poésie. Cela avait pour moi de lointaines réminiscences de tueries de masse dans des lycées où des adolescents qu’on connaît par cœur, des amis presque, soudainement propagent l’horreur autour d’eux. D’où cela vient-il et comment cela arrive-t-il ? Mais si on répète sans cesse que « la littérature, c’est le danger », que veut-on dire exactement ? Comment ne pas imaginer que l’un de ces apprentis poètes, dans sa quête d’absolu, finisse par prendre cette formule au pied de la lettre ? Et davantage que cela : peut-on créer du beau quand on vit dans un pays de violence, où l’armée fait disparaître des gens d’un jour à l’autre ? La notion du beau et du vrai se déplace-t-elle alors ? Que peut-on créer lorsqu’on a dans les veines le sang d’un héritage fasciste, comme le monstre de cette histoire, Alberto Ruiz-Tagle alias Carlos Wieder ? Achille Reggiani, magnétique, campe incroyablement bien ce poète dont on devine la violence sous-jacente, et chez qui on cherche à déchiffrer les prémices du crime. « Si nous nous sommes rencontrés, c’est que nous portons tous une lourde charge de désespoir », affirme l’un des poètes. Alors pour révolutionner la poésie chilienne, l’un d’eux finira peut-être par tuer des gens, au nom de l’art, au nom d’un art qui soit intrinsèquement, viscéralement ( !) lié à la vie que l’on mène au Chili à cette période-là.

Une oasis d’horreur…
Au Chili, on écrit en tenant la main du crime, aussi tendrement que celle d’un ami.
Que retenir alors de ces 5h30 passées à tenter de se frayer un chemin dans cette quête d’absolu poétique où les frontières du bien et du mal se dissolvent, où le « monstre » n’est que le visage de quelque chose qui pourrit lentement dans les entrailles du pays comme dans le corps souffreteux des faux poètes nazis ? On le sait bien, le monstre qu’on « montre » est aussi notre reflet, le Mr Hyde que nous craignons de reconnaître. La quête de Bolaño vieillissant au troisième acte, rongé par le souvenir de son ancien camarade et le besoin dévorant de le retrouver, est probablement la plus profonde et la plus dérangeante. Je reste hantée par une image : celle de Carlos Wieder presque fantôme, qui vient tenir la main de Bolaño alors qu’il écrit. Au Chili, on écrit en tenant la main du crime, aussi tendrement que celle d’un ami. C’est l’apprentissage amer du jeune Bolaño comme peut-être celui de Gosselin, qui se repose tant sur la parole des poètes et des écrivains pour mûrir son œuvre.

Je ne sais quoi penser, cependant, de la leçon de poésie finale délivrée par Gosselin par la voix et le corps de la comédienne Victoria Quesnel. Celle-ci nous propose un survol de l’histoire de la poésie qui prend la forme d’un trajet de Baudelaire à Mallarmé, fermé comme une boucle, dont l’aboutissement en serait donc : « La chair est triste hélas, et j’ai lu tous les livres ». Bien sûr, quand la puissante Victoria Quesnel déclame Brise marine dans la cour du palais des Papes à quasi 4h du matin, il y a de quoi se sentir un peu bouleversée. C’est alors l’occasion de nous donner un étrange petit cours de littérature : il n’y a plus de salut dans ce poème de Mallarmé, puisque ni le sexe ni les livres ne nous sont plus d’aucun secours contre l’Ennui, cet ennemi mortel. Le voyage alors semble être la seule issue – « fuir, là-bas fuir ! ». Mais pour Gosselin, la réponse était dans la question, et le ver dans le fruit. Le voyage qu’appelle Mallarmé de ses vœux ne serait qu’un mirage, un vain espoir que le vieux Baudelaire au rictus morose avait déjà réduit à néant : « Amer savoir, celui qu’on tire du voyage ! / Le monde, monotone et petit, aujourd’hui / Hier, demain, toujours, nous fait voir notre image : / Une oasis d’horreur dans un désert d’ennui ! ». Et Baudelaire conclut le poème (Le Voyage) par cet appel : « Au fond de l’Inconnu pour trouver du Nouveau ! ». La quête de ce « Nouveau » justifierait alors, pour se rafraîchir et continuer l’acte créateur, d’aller chercher la Mort et son poison, l’Enfer, ses gouffres, tout plutôt que l’éternel désert de la vie humaine dont toutes les joies sont proscrites, tous les plaisirs usés.
Il n’y a pas d’issue, aucune lumière dans la moiteur de ce Chili de littérature, et j’y soupçonne, peut-être à tort, un soupçon de complaisance.
Bon ! Charmante perspective, après cette longue et tortueuse traversée, que de quitter la Cour d’honneur avec ces vers imprimés dans la tête. On ne peut pas dire que j’étais réjouie de cette conclusion, ni même d’accord, cela pourrait même me mettre en colère. Mais c’est sain, la colère, plus sain que la fascination gluante du premier acte et son frisson coupable – quelles histoires horribles va-t-on me raconter aujourd’hui ? Gosselin écrit avec son temps. Ce n’est pas un créateur optimiste, et il n’est pas là pour raconter de belles histoires lénifiantes sur un monde sauvé par la poésie. Cependant cela me semble dangereux justement d’essentialiser dans cette conclusion « la poésie » à deux auteurs français du XIXe, pris dans leurs propres logiques historiques. Il me semble aussi dangereux de postuler une fin de la poésie, de la littérature ou de l’art, qui ne pourrait aboutir que dans le chaos ou la noirceur. Il ne s’agit pas ici de faire de la morale, je ne crois pas que l’art soit là pour ça, mais bien pour nous mettre face à nos contradictions, nos zones d’ombre, les endroits où l’on frôle le monstre. Gosselin y parvient presque un peu trop bien. Quelque chose m’est resté collé dessus, presque un dégoût d’avoir passé tant de temps à chercher, comprendre, décortiquer cet homme qui pourrait passer pour une légende, le bon poète maudit si romantique qui a toujours louvoyé dans nos fantasmes. Il n’y a pas d’issue, aucune lumière dans la moiteur de ce Chili de littérature, et j’y soupçonne, peut-être à tort, un soupçon de complaisance. De cette longue traversée, on pourrait presque conclure que la poésie est impossible, ou du moins que son point ultime, dans certains cas, pourrait être le crime – l’aboutissement d’un geste créateur ? En bonne littéraire moi aussi, je crains que comme Lorenzaccio, à malaxer l’horreur, on s’en retrouve couvert. Je ne peux nier que Maldoror m’a hantée et habitée depuis. Mais je crois que je ne veux pas de cette conclusion, et peut-être que c’est ça au fond, le geste du spectacle – nous forcer à le secouer de nos épaules comme un manteau trop lourd, et à réagir.
Maldoror
Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel
Adaptation et mise en scène – Julien Gosselin
Scénographie – Lisetta Buccellato
Lumière – Nicolas Joubert
Vidéo – Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol
Musique – Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde!
Dramaturgie – Eddy D’aranjo, Marie-José Malis
Costumes – Caroline Tavernier
Son – Théo Jonval
Script – Antoine Hespel
Étalonnage – Laurent Ripoll
Assistanat création costumes – Géraldine Ingremeau
Assistanat à la mise en scène – Lucile Rose, Zoé Benguigui
Traduction et surtitrage – Zoé Benguigui
Décor, costumes, accessoires – les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe
Production – Odéon Théâtre de l’Europe
Créé dans la Cour d’honneur du Palais des Papes pour le festival d’Avignon 2026
Prochaines dates
15 janvier au 6 février 2027 – l’Odéon Théâtre de l’Europe (Paris)
13 et 14 février – Maison de la Culture d’Amiens
20 au 23 mars – la Comédie de Genève (Suisse)
14 et 15 mai – De Singel, Anvers (Belgique)
Octobre 2027 – Onassi Stegi, Athènes (Grèce)
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