A Théâtre Ouvert, Léna Bokobza-Brunet présente sa création, Médusée, une autofiction où elle évoque les violences sexuelles qu’elle a subies, et son combat pour s’en sortir. Dans une sorte de seule-en-scène pas-si-seule, elle mêle récit, paillettes, musique pop et références mythologiques pour tracer les contours de son histoire.
Le choc de la Méduse
« Est-ce qu’on a toutes un serpent enfoui dans nos cheveux ? »
C’est une métaphore qu’on a vue revenir plusieurs fois dernièrement à propos des histoires de violences sexuelles portées sur scène. A raison, puisque l’image est si puissante qu’on ne peut guère l’épuiser : après Méduses de Mélie Néel, Léna Bokobza-Brunet se présente elle aussi à nous médusée, avec toutes les ramifications troubles de ce mot. On est médusée quand on se trouve dans l’état de sidération le plus souvent rapporté par les victimes de viol, celui qui fait dire à la police et à la justice : « mais pourquoi vous n’avez pas dit non ? ». A partir de cet état d’oubli de soi et de divorce avec son propre corps, Léna Bokobza-Brunet a choisi de creuser dans ce mot pour y retrouver les racines d’une figure mythologique qu’elle s’approprie pour en récupérer la force : Médusa, la déesse à la tête de serpents, celle qui d’un seul regard transforme les hommes en pierre. La mythologie, bien souvent, nous fournit des armes de compréhension si tant est qu’on veuille bien gratter le vernis des livres pour trouver la racine des symboles. Pour qui, ou plutôt à qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes ? « Un serpent vit en moi depuis quelques années », dit Léna-Médusa en ouverture de pièce. Les serpents vivent à l’intérieur du corps, ils sont à la fois trace de l’acte, parasite intérieur, chose qu’on porte en soi et qui pourrit ou qui fait mal ; mais ils deviennent aussi une partie de soi, celle qui fait peur, celle qu’on voudrait cacher pour être « normale ». Et à force de vivre avec eux, ils se transforment parfois en alliés, de ceux qui sifflent et se dressent, nous font passer pour folles, mais nous protègent aussi de leur saine colère. « Est-ce qu’on a toutes un serpent enfoui dans nos cheveux ? C’est comme un rite de passage ? » demande Léna-Médusa à Athéna, la déesse muette, qui ignore nos appels à l’aide.

Pourquoi donc la déesse Médusa est-elle si crainte des hommes dont ils fuient le regard mortel ? Que sait-elle donc, cette déesse, pour que sa seule lucidité les cloue littéralement sur place ? Médusa nous prévient : ça ne concerne pas les femmes… Et au fond, cette mort n’est pas une vraie mort. Médusa n’est qu’un miroir qui ne ment pas. « Mes yeux ne vous tueront pas, ne vous figeront pas. Je reflète la violence. Je suis le monstre de ceux qui ne veulent pas voir ». Rappelons quand même que la vraie Méduse, la Gorgone, était auparavant une très belle femme, fille de la Terre et de l’Océan – rien que ça. Violée par Poséidon dans le temple d’Athéna, celle-ci s’en fâche et la punit en couvrant la tête de la victime de serpents hideux, et en l’affligeant de son don mortel. Peut-être Méduse avait-elle bien trop percé à jour les sales mystères des dieux.
Déesse pop
La présence des sœurs gorgones donne à la comédienne la force de se saisir de toute cette noirceur.
De cette puissance matrice mythologique, Léna Bokobza-Brunet tire un spectacle qui se déroule comme une grande confession musicale. Dès le départ, Médusa nous apparaît en créature de cabaret : le monstre est sublime, en talons haut, body brillant, paillettes, ongles longs, serpents dorés sur le front. Elle assume quasi-seule le récit, offert face public et souvent au micro, en témoignage ; mais elle est accompagnée de ses sœurs gorgones (Pauline Chagne et Léa Moreau, incroyables), deux nymphes aux longs cils perchées sur leurs rochers, deux écoutes discrètes qui sourient et chantent, chantent et sourient. On sent que c’est leur présence, tout autant que les serpents magiques et l’aura de la déesse, qui donnent à la comédienne la force de se saisir de toute cette noirceur, d’affronter chaque partie du texte, même les plus frontales. Si le texte s’assume assez clairement en opposition aux hommes, les sœurs prennent le relais pour panser les plaies, pleurer, se battre et construire le monde du futur.

Les numéros de danse et de chant viennent ponctuer régulièrement les parties du texte, comme une sorte d’exemple en acte : Léna Bokobza-Brunet démarre en effet le spectacle en parlant de son monde d’adolescente peuplé par les chansons pop, Walt Disney, Twilight, et globalement tous les films romantiques remplis d’histoires toxiques, de types sombres et compliqués et d’emprise mal déguisée. Ici, la créature de cabaret se ressaisit aussi de ce patrimoine rose bonbon pour en proposer une lecture décalée, ironique, en traduisant la plupart des chansons anglo-saxonnes en français, ce qui a souvent le don de pas mal dissoudre le voile sentimental. Pourtant, comment ignorer que j’ai moi aussi tapé du pied et secoué la tête… Il faut dire que Léna et moi sommes de la même génération. De tous ces modèles de relation, il nous faut maintenant nous défaire, apprendre à les reconnaître et à jeter notre regard de pierre quand il le faut.
J’ai eu l’impression qu’on nous montrait l’envers du décor d’un cabaret.
Et il y aurait presque une double lecture du spectacle en le voyant en premier lieu à travers le prisme de ces chansons mi-goguenardes mi-libératrices, avec un soupçon de mélancolie – car on y parle surtout d’amour, et d’espoir de l’amour. J’ai eu l’impression qu’on nous montrait l’envers du décor d’un cabaret : lorsqu’une créature à paillettes chante l’amour, en creux, c’est peut-être aussi de cela qu’elle nous parle, toute cette violence tue. Il nous faut bien écouter, comme les sœurs gorgones. C’est la faute à la culture pop, alors ? Elle a en tout cas sa part de responsabilité dans la patiente culture de nos imaginaires. Avec ce spectacle très personnel, Léna Bokobza-Brunet tente d’ouvrir un autre pan de récits et d’images à réinvestir ensemble.
Médusée
Texte et mise en scène Léna Bokobza-Brunet
Avec Léna Bokobza-Brunet, Pauline Chagne, Léa Moreau
Assistanat à la mise en scène Flavien Beaudron
Collaboration artistique Leïla Loyer-Kassa
Dramaturgie Aurélia Marin
Création et régie lumières Jérôme Baudouin
Régie son Timothée Vierne
Scénographie Sarah Barzic
Costumes Marnie Langlois
Ongles Violette Conti
Coiffe Hercule Bourgeat
Création sonore Léa Moreau
Création vidéo Ophélie Demurger
Arrangements musicaux Léa Moreau et Pauline Chagne
Chorégraphie Bérénice Renaux
Regard extérieur Fabien Chapeira
À partir de 14 ans
Attention : cette pièce traite de violences sexuelles
Du 8 au 18 décembre à Théâtre Ouvert (Paris)
Du 19 au 21 mai 2026 à la Comédie de Caen
Les 20-21 juin à la Maison Maria Casarès
