Formé à l’École de Cirque de Québec, le duo circassien Agathe et Adrien achève la tournée française de son spectacle N.Ormes. Cette performance acrobatique à couper le souffle, teintée d’autant de douceur que de force politique, nous fait éprouver l’art délicat de « porter » l’autre et interroge avec finesse les représentations genrées et normatives qui y sont associées. Détour par les embruns et le Théâtre Archipel à Granville où l’on a pu découvrir ces variations d’étreintes acrobatiques entre techniques ébouriffantes de main-à-main, jeux icariens et danse contemporaine.
Corps jumelés
Les normes genrées des corps de cirque se délitent avec gaieté, pour explorer toute l’amplitude de la relation acrobatique qui unit les deux interprètes, ici sur un véritable pied d’égalité.
Au centre du plateau, un brouillard épais sépare deux corps qui se rapprochent, en costumes blancs. Les deux interprètes se rencontrent dans la lumière et se prennent dans les bras : pas de voltige ni de saut périlleux pour ouvrir ce bal, mais un simple slow, ténu, à la tendresse identificatoire. Cette première image agit comme le début d’une routine amoureuse, ou plus largement d’une rencontre entre deux corps attirés l’un à l’autre par la nécessité de se toucher, de se porter. Les acrobates Agathe et Adrien déploient alors toute leur dextérité individuelle et partagée, à travers des portés et des figures de main-à-main spectaculaires.

S’ils traversent d’abord les schémas classiques du porteur masculin et de la voltigeuse féminine, les rôles s’inversent rapidement : le corps d’Agathe devient lui aussi la base solide et robuste sur laquelle se dépose la légèreté du corps d’Adrien. Les normes genrées des corps de cirque – encore très actives aujourd’hui, même dans le cirque contemporain – se délitent avec gaieté, pour explorer toute l’amplitude de la relation acrobatique qui unit les deux interprètes, ici sur un véritable pied d’égalité.
Cette ressemblance se déploie autant à travers les costumes que par les corps eux-mêmes et leurs musculatures. Agathe et Adrien jouent d’ailleurs de cette perturbation des standards physiques à travers une simple comparaison visuelle, passant l’un devant l’autre et reproduisant les mêmes mouvements. Ces effets de miroirs sont bluffants parce qu’ils nous laissent avec le constat que rien ne distingue réellement ces deux corps, ces amas d’os et de muscles, à part les normes genrées dont nos regards sont empreints. À la lumière de cette corporalité partagée, différencier les costumes semble tout à fait incongru : leurs deux poitrines s’habillent alors d’un même bandeau noir.
Lâcher-prise
Agathe et Adrien explorent toutes les nuances de leur lien et des relations dans lesquelles il faut apprendre à porter et à se laisser porter. De cette confiance honnête et lucide, qui n’élude pas les zones d’ombre, le duo s’empare pour pousser les limites de leurs capacités d’envols.
À ce rapprochement physique répond cependant aussi l’affirmation d’une individualité personnelle, dans des récits sans parole d’une grande finesse : que se passe-t-il quand l’autre part ? Quand on se retrouve seul·e, à devoir à la fois porter et se faire porter ? Le main-à-main est une pratique par définition très peu solitaire : à une première main répond toujours une autre. Ici, Agathe et Adrien explorent ces solitudes choisies dans deux solos sensibles et clownesques, pour évoquer le plaisir d’avoir toute l’attention sur soi mais les limites de cet esseulement, la vacuité, l’épuisement… Puis le duo se ravive, par un effet doublé du corps de l’un qui s’allonge sur celui de l’autre : comme pour lui offrir à nouveau son poids, et quelque chose à porter.
Dans les pratiques acrobatiques, il y a toujours la question de la manipulation du corps : l’autre n’est-il qu’une marionnette ? Un objet inerte auquel on ne donne vie que par le mouvement ? Agathe et Adrien ouvrent ces réflexions par la traversée d’une succession de situations émotionnelles qu’ils traduisent par le corps : la relation d’un· porteur·euse et d’un·e voltigeur·euse est fondée sur l’équilibre très précis entre le besoin de stabilité et d’immuabilité d’une part, et de vie, d’initiative et de réflexe d’autre part. Par là le cirque rappelle son caractère résolument humain et vivant, mais aussi ce qu’il abrite de risques.

Il faut pouvoir être sûr·e d’avoir confiance : tester la stabilité de l’autre, lui tendre des pièges, l’affronter parfois. Sentir aussi qu’on peut se défaire des étreintes, qu’on a des portes de sortie. Avec acuité, Agathe et Adrien explorent toutes les nuances de leur lien et des relations dans lesquelles il faut apprendre à porter et à se laisser porter. De cette confiance honnête et lucide, qui n’élude pas les zones d’ombre, le duo s’empare pour pousser les limites de leurs capacités d’envols. À travers les jeux icariens, discipline qui consiste pour le porteur à faire bondir et tourbillonner en l’air le voltigeur assis sur ses pieds, Agathe et Adrien créent des images saisissantes et presque magiques. On est bien dans l’essence du « jeu », du plaisir partagé et harmonieux, auquel on accède par cette délicatesse de la co-création.
Récits de corps identificatoires et images profondément poétiques s’allient dans N.ormes, et s’offrent avec générosité à un public conquis. La création sonore, qui réserve des moments tantôt gracieux, tantôt éclatants, vient sublimer la partition chorégraphique pour créer un ensemble puissant et aérien. Aux acrobaties se mêle ainsi la danse, produisant des effets mémorables de lévitation et de simultanéité, qu’Agathe et Adrien révèlent en forces vives et, surtout, hors-normes.
N.Ormes
Création et interprétation – Agathe Bisserier et Adrien Malette-Chénier
Co-production – Acting for Climate Montréal
Création lumière – Claire Seyller
Costumes – Sophie El Assaad
Création sonore – Simon Leoza
Regards extérieurs mouvement – Stacey Désilier et Claudel Doucet
Regards extérieurs dramaturgie – Stéphane Crête et Agathe Foucault
Prochaines dates
16 décembre : Théâtre de l’Hôtel de Ville (Saint-Barthélémy-d’Anjou)
18 décembre : Maison du Théâtre et de la Danse (Épinay-sur-Seine)
19 décembre : Théâtre Jean Marais (Saint-Gratien)
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