NOX, GIGI & SILLAGES : des corps et des voix sous les pins

NOX : NOUVEAU JOUR

Cachée dans un tas de matière duveteuse, la danseuse Léa Vinette semble se réveiller d’une longue hibernation. Tout en lenteur, elle émerge de ce monde cotonneux qui semblait la protéger, mais aussi l’empêcher d’exister pleinement. Il faut tout réapprendre : s’appuyer sur ses jambes, se tenir droite, attraper l’invisible vertical, comme si tout était oublié depuis longtemps. Dans cet apprentissage, on distingue une étrangeté : tous les mouvement sont teintés de ce sentiment de « vallée de l’étrange », dans leur caractère saccadé et séquencé, ainsi que dans les regards interrogateurs de la danseuse. Il y aussi les gestes appris par cœur, ceux que l’on reproduit tous·tes sans trop savoir pourquoi, comme ces applaudissements fugaces ou encore cette main sur la hanche qui ne la quitte pas.

© Benjamin Rullier

Avec patience et ténacité, Léa Vinette nous donne à voir l’éveil d’un corps à sa propre réalité. Son visage, très expressif, émeut particulièrement : son regard se charge de fierté, de défi et d’exaltation, à mesure qu’elle déploie l’amplitude poétique de son mouvement et de son élan de vie. Du coeur de sa poitrine semble naître une pulsion avide, qui entraîne le reste du corps dans des enchaînements chorégraphiques captivants. Une contagion matérialisée également par cette couleur bleue, qui teinte d’abord ses doigts puis son visage, au fil de sa découverte. Ce soulèvement, la danseuse le partage avec émotion avec les gradins, dans lesquels elle vient aussi puiser son énergie, dans nos regards et notre attention.

Cette « violence gracieuse » dessinée par Léa Vinette se dévoile au gré d’une création musicale protéiforme, des notes de Vivaldi aux roulements de tambours en passant par le précieux silence, dans lesquels elle offre toute la richesse de son parcours de puissance et de désir. Pensée au départ pour être jouée à la tombée de la nuit, cette version in situ en plein jour séduit tout autant, par l’énergie aérienne qu’elle dégage et la remarquable présence de son interprète.

GIGI : ICI TU ES CHEZ TOI

Vêtu d’un jean, un t-shirt gris, une casquette et des chaussettes bleues, un homme arrive devant nous et se présente dans toute sa déconcertante réalité : « Bonjour, je suis la deuxième partie ». Ici, pas de détour, pas de fiction, mais seulement une question posée au public et pour lui-même : quand est-ce que la proposition artistique va arriver ? Personne ne saurait le dire, mais le chorégraphe et interprète Joachim Maudet nous propose de l’attendre ensemble. Alors débute le bal de la patience et du presque rien : pour combler le vide, il nous livre une succession d’anecdotes parsemées de micro-gestes dansés, du rythme de ses mains tapotant ses cuisses aux oscillations de son visage sémillant.

Une chorégraphie de la banalité qui a pourtant quelque chose de fascinant : Joachim Maudet explore minutieusement ces légers décalages entre discours et mouvement, dans les interstices desquels se cache toute la poésie de l’humanité et de notre besoin de faire groupe social. Le chorégraphe poursuit avec ce spectacle son exploration des lieux communs, des conversations d’ascenseur et du small talk, ces grandes vérités qu’on croit vidées de sens mais qui racontent pourtant tout de ceux qui les délivrent. Ici, la logorrhée exaltée de ce personnage débordant rend hommage aux grandes questions de l’existence (l’astrologie, le désir d’être une star et la dualité entre la place fenêtre et la place couloir). Celle-ci se complète d’un absurde strip-tease, qui a presque quelque chose de magique : ses vêtements le quittent sans qu’il s’en aperçoive vraiment, à l’initiative de son corps de plus en plus autonome et tragiquement libre.

GIGI, c’est un éclatement de l’identité : à mesure que le discours se perd dans ses propres cheminements lyriques, on voit naître un drame intime, celui d’un individu qui n’arrive plus à synchroniser corps et parole. Celui-ci finit même par devenir autre, incarnant fabuleusement la statue de la Liberté d’abord, puis rien de moins que Dalida. Sa propre parole s’efface à mesure que Gigi l’amoroso gagne du terrain : les dernières tentatives de discours se font évincer par Dalida, qui prend totalement possession de sa voix. Le corps aussi finit par lâcher dans un effondrement inévitable, livrant une magnifique image finale pour ce personnage à terre, dont une main et une chaussette bleue sont le dernier espoir.

SILLAGES : RADIO TRAMPOLINE

© Charlie Meun

À l’ombre des grands pins, la compagnie Nevoa nous accueille tout autour de son trampoline, scène circulaire et surélevée dont nous sommes au plus près. L’acrobate Léo Ricordel nous y attend patiemment, marchant le long de ce chemin giratoire qui n’a ni début ni fin. Il est bientôt rejoint par une autre acrobate, Erika Matagne, qui court en sens inverse. De cette double trajectoire naît déjà l’élan qui portera tout le spectacle : les deux interprètes multiplient les parcours et les rencontres sur ce trampoline, dans un ballet bondissant d’une grande délicatesse. Tout près d’eux, la musicienne Zoé Kammarti est la gardienne de ce tempo effréné, grâce à une création sonore hypnotique mêlant musique électronique, interprétation live et enregistrements de voix.

Au fil de ses voyages, la compagnie Nevoa a récolté un grand nombre de paroles, constituant une bibliothèque vivante d’instantanés sonores : interrogé·es à propos de leurs rêves et de leurs regrets, des inconnu·es ont livré des morceaux de leurs pensées au micro des acrobates, qui illustrent de leurs corps toutes ces vies invisibles. À travers un geste, une manière de tomber, un rattrapage de justesse, le cirque se fait narrateur de parcours très divers, avec humilité et délicatesse. Des rêves de jeux olympiques à ceux d’îles paradisiaques, en passant par des retrouvailles avec un être aimé, on se plonge dans des dizaines d’histoires croisées, dont le savant assemblage saisit souvent d’émotion.

Sur leur trampoline, les deux acrobates et la musicienne (qui se prête elle aussi vaillamment au jeu du rebondissement) nous entraînent dans un très joli rythme commun en quête de contact humain. L’étendue de leur talent acrobatique se déploie à travers des figures périlleuses mais aussi des moments plus doux, mêlant des pas de valse, des mains qui se serrent, une caresse sur la tête. Le contact est toujours promis, la confiance aussi. De tous ces chemins de vie non linéaires, la compagnie Nevoa trace des trajectoires littérales qui s’entrecroisent et se répondent, dans une démarche de cirque documentaire qui impressionne et parfois bouleverse.

À l’ombre des pins de La Respelid, ces trois propositions de danse et cirque de la programmation du Train Bleu trouvent un écrin particulièrement riche pour déployer leur émotion en plein air. Récits de corps et de liberté, NOX, GIGI et SILLAGES saisissent par la sincérité de leurs interprètes et leur remarquable écoute du monde.

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