L'infiltré © Pauline Le Goff

L’infiltré : et la lumière fut

Universalité, mon amie

Océan nous parle. Tour à tour maître de conférence, fils de famille bien sous tout rapport, adolescente des années 80, mais aussi professeur de théâtre et rappeur rageur, il expose et explose pendant 1h40 des sujets qui lui tiennent à cœur et à corps : les catégories de genres, les athlètes intersexes dans le sport de haut niveau, la colonisation et la réification des corps colonisés, l’invisibilisation voire la négation par la société hétéronormative des personnes trans, intersexes, non-binaires, l’invisibilisation voire la négation par la société néocoloniale des cultures non-blanches… Tout un tas de thèmes chers aux luttes féministes et antiracistes, qui — pour certains — peuvent nous paraître comme ça un peu obscurs mais qui sont tout à fait limpides quand c’est Océan qui s’en empare car l’auteur-comédien-metteur-en-scène mène son spectacle avec une grande intelligence : il part et parle de lui pour mieux nous ouvrir et nous faire réfléchir à des questions plus vastes. 

Océan est un homme trans blanc d’une quarantaine d’années. Son corps et l’âme qui l’habite sont le point de départ de sa réflexion sur le monde. C’est à travers ses yeux d’individu particulier qu’il voit son environnement, qu’il perçoit ce qui l’entoure et qu’il peut former sa pensée, pensée qu’il nous propose, à nous public, et qu’il nous transmet. L’une des grandes réussites du spectacle est là : Océan porte une parole universelle, une parole qui atteint non seulement les personnes qui lui ressemblent — les hommes trans blanc d’une quarantaine d’années — mais aussi celles qui ne lui ressemblent pas — moi qui suis une femme cis d’une trentaine d’années, les ados qui sont venu·es en sortie scolaire, les femmes racisées qui lui ont réservé une standing ovation, les femmes trans à qui il rend hommage à plusieurs reprises dans le spectacle, et toustes les autres bien sûr. 

L'infiltré © Pauline Le Goff
© Pauline Le Goff

Grande réussite et tour de force qui tord le cou à l’universalisme français qui n’admet d’universelle que la parole portée par des hommes blanc cis hétéro vieux et riche (j’exagère) (à peine). En effet, à combien d’artistes et militant·es a-t-on déjà reproché d’être partisan·es (et donc de parti pris) (et donc pas universel·les) parce qu’iels ne rentraient pas dans cette catégorie d’homme-blanc-cis-hétéro-vieux-riche ? Merci et bravo à Océan de faire de la pensée mais aussi du corps et de l’expérience de celleux qui se trouvent « à la marge », des pensées, des corps et des expériences dans lesquels, toustes, nous pouvons nous reconnaître.

Intersectionnalité, mon amour

L’infiltré fait converger les luttes : en abordant des sujets allant de l’existence d’un troisième sexe dans les sociétés non-blanches aux comportements néocoloniaux de la gauche contemporaine, en passant par le traitement médiatique des violences urbaines et les unes de magazines des années 80, le spectacle incarne l’importance de la mise en commun des combats, qu’ils soient féministes, anti-racistes, anti-fascistes, décoloniaux. Parler de et penser ensemble toutes les formes de discriminations, de dominations et de violences permettent non seulement de mettre à jour tous les mécanismes à l’œuvre dans nos sociétés (capitalistes, patriarcales, racistes, fascistes, LGBTQUIA+phobes) (eh oui ça fait beaucoup) mais aussi de mieux organiser les discours et les luttes pour les combattre. Les sujets sont vastes et la tâche est grande, et le spectacle pâtit parfois de cette ambition : quelques longueurs, des bascules entre différentes scènes un peu abruptes, un positionnement des voix qui nous parlent tantôt clair tantôt flou, la pièce mériterait certains réajustements et resserrements. 

Néanmoins, tout est là, vivant, et c’est déjà beaucoup, et c’est déjà une victoire. En effet, avez-vous déjà vu un spectacle incarné par une personne trans ? Dont l’unique interprète à la scène est une personne trans ? Qui parle de son vécu et de ses rêves, de ses désirs et de ses espoirs ? Qui a le courage de déconstruire des discours qui lui sont une violence directe et de critiquer les comportements néocoloniaux de sa propre famille ? Et, au-delà du cas précis de L’infiltré, connaissez-vous des personnes trans ? Savez-vous même ce qu’est la transidentité ? Pouvez-vous citer une personne trans célèbre ? Une personne trans qui va bien ? Rassurez-vous, Océan est là pour tout expliquer, clairement, calmement, et cependant sans jamais oublier jamais la violence, nécessaire à la lutte, car c’est bien gentil de faire de l’éducation mais à un moment il faut se battre — l’heure est venue.

L’infiltré est un spectacle total et nécessaire : c’est une joie de voir qu’il se déploie sous de nombreuses formes, au plateau donc, mais aussi en atelier scolaire puisque les jeunes ayant participé au clip final sont monté·es sur scène à la fin du spectacle (gloire à elleux !), de plus les références dont s’est inspiré Océan pour structurer son propos sont en ligne sur le site des Plateaux Sauvages (livres, podcasts, films à découvrir), et enfin une tournée dans toute la France s’annonce à partir de la fin du mois et jusqu’en mai pour déployer la voix et les combats des personnes trans. On espère que d’autres salles auront l’intelligence et les moyens aussi (coucou les subventions publiques est-ce qu’on pourrait arrêter de les couper il en va de notre survie — survie des personnes du monde de la culture mais aussi des personnes minorisées) de programmer ce spectacle à qui l’on souhaite une vie prospère mais aussi de vieillir très vite car on se réjouit à l’idée d’un monde où les violences à l’encontre des femmes, des communautés LGBTQUIA+ et des personnes non-blanches n’existent plus et où donc, les spectacles tels que L’infiltré ne serviront plus car nous vivrons ensemble dans l’entente et l’amour et seront simplement les témoins d’une époque révolue où les discriminations et les dominations étaient reines. Alors, pour que les nouvelles Queens de notre monde nouveau soit la joie, la paix et les amours plurielles, allez voir L’infiltré, seul·e, en famille, avec vos ami·es, vos allié·es : c’est déjà un pas vers un avenir plus radieux.

L'infiltré © Pauline Le Goff
© Pauline Le Goff

Océan a, comme de nombreuses personnes trans, retiré une lettre au prénom qui lui avait été donné à la naissance, d’autres en ont ajouté une : cette lettre en moins, cette lettre en plus, renvoient à la légende d’Abraham que raconte le comédien à la fin de son spectacle, elles sont le signe tangible, audible, visible de la séparation, de l’avant et de l’après, du passage de la fusion à la relation. Ces lettres, si infimes soit-elles, par leur absence ou par leur présence, permettent de faire entrer la lumière, dans le mot et dans le monde, une lumière pour faire comprendre mais aussi révéler l’Autre, les autres autour de nous et l’autre en soi. L’infiltré permet ce passage de la nuit au jour.

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