Conférences spectaculaires : l’art de la joie

Le théâtre de la Bastille programmait ce printemps une anthologie des Conférences spectaculaires d’Hortense Belhôte. Actrice, autrice et enseignante en histoire de l’art, elle développe depuis 2019 une série de spectacles inclassables, hilarants et instructifs, qui touchent autant à l’histoire du football féminin qu’à la randonnée en montagne ou aux dessous du règne de Louis XIV. Pleins Feux était là pour découvrir Et la marmotte et 1664.

La conférence idéale

Hortense Belhôte nous accueille en salle, circulant parmi le public dans sa tenue de non-prof, plutôt comme une sportive prête pour le marathon. C’est vrai que ces spectacles sont de vrais tours de force, une heure de plateau tambour battant dans une proposition hybride qui mélange les codes. L’artiste s’est forgé ce nom de « conférence spectaculaire », qui porte bien son nom : en dialogue avec d’autres formes qui renouvellent le cadre de la conférence (conférence performée, « conférences gesticulées » de Franck Lepage), les spectacles d’Hortense Belhôte assument leur cadre d’origine. L’adresse est frontale, il y aura un grand powerpoint projeté pendant tout le spectacle, activé avec une télécommande, et il s’agit avant tout d’explorer un sujet de manière exhaustive, même si tous les outils sont évidemment subvertis – le powerpoint est truffé de photos personnelles, de blagues, de montages volontairement douteux et mal découpés, de superpositions en collage qui donnent à voir tant le fourmillement d’un esprit au travail que les différentes strates qui s’activent lorsqu’on plonge dans un sujet.  

Avec Hortense Belhôte, la recherche est passionnante et passionnée : nerveuse et élastique, la comédienne bondit d’un bout à l’autre du plateau, saute d’une phrase à l’autre avec un débit serré qui m’a complètement galvanisée, et rayonne d’une énergie communicative. Conférence spectaculaire, donc. Le public, absolument ravi d’être ramené à l’état d’une classe d’élèves plus ou moins sages – Hortense Belhôte a même organisé des « partiels karaoké » certains soirs au théâtre – participe de bon cœur aux questions-réponses, levés de doigt, exercices collectifs et distribution de bons points. C’est la conférence idéale d’une prof un peu timbrée (mais les chercheurs ne sont-ils pas tous ?), qui mouille le maillot pour nous prouver que la recherche, décidément, c’est la fête.

(c) Fernanda Tafner

Esprit en escalier

Là où Hortense Belhôte excelle le plus à mon sens, c’est dans sa manière de tisser ensemble l’intime et la connaissance, les anecdotes personnelles et l’Histoire : c’est là qu’elle vient nous attraper en amenant du concret, et en rappelant aussi en sous-main à quel point toute recherche est située, toute connaissance filtrée par nos propres récits. Les réflexions sur les explorations en montagne dans Et la marmotte deviennent aussi le théâtre d’une histoire familiale sur le pays Toy, ce petit territoire des Hautes-Pyrénées où la mère d’Hortense Belhôte a grandi, et sur le destin des femmes en montagne à cette époque ; 1664 est le prétexte pour mélanger une visite virtuelle du château de Vaux-le-Vicomte avec les rouages du règne de Louis XIV et les vicissitudes d’une jeune comédienne en quête de sens. La pensée de l’artiste se déroule en rhizomes : un élément en amène un autre, c’est un fil qu’on tire et qui déroule par associations d’idées plusieurs strates, dévoilant le palimpseste de bouts de savoir, de souvenirs, de chansons, d’images et de citations qui peuvent s’agglomérer autour d’un sujet. La simple date de 1664 ouvre ainsi tout un champ d’imaginaire, car elle recouvre à la fois pour Hortense Belhôte son sujet de master 2 en histoire de l’art du XVIIe, et par association d’idées, la fameuse bière 1664 et toute une période de mal-être et d’addictions diverses.

Que cherche la recherche ?

Pour moi qui suis passée par la case de la thèse, et qui ai donc pu découvrir ce que cela fait de vivre six années avec le même sujet, c’était assez bouleversant. Un sujet est un monde, qui se contient lui-même avec tout son réseau de correspondances mystérieuses, et s’accroche à nos vies par les angles parfois les plus inattendus et les moins « scientifiques ». D’ailleurs, qui peut vraiment dire pourquoi il s’intéresse à tel sujet, quelles ramifications secrètes l’ont mené à se lancer dans telle recherche ? On en apprend parfois davantage sur soi que sur le sujet lui-même – ou du moins, la connaissance de soi qui en résulte a une valeur particulière.

Chez Hortense Belhôte, cet art permanent de la digression nous donne à voir une quête de connaissance filtrée par le prisme d’une conscience en train de se former, et en l’occurrence une conscience queer, féministe, artistique. La conférence spectaculaire est aussi un seule-en-scène, une réflexion sur un parcours de vie qui nous pousse à choisir un médium plutôt qu’un autre : sous quel mode transmettre les savoirs et pourquoi ? Qu’est-ce que cela change de s’éloigner d’une méthode universitaire, d’un certain rapport à la connaissance pour privilégier la subjectivité, les ponts improbables, l’incarnation, l’humour, et un ensemble de références absolument non hiérarchisé, qui va de chercheur·euses très sérieux·ses à la pop culture ? Hortense Belhôte finit par créer avec nous un langage : tous les éléments même les plus incongrus finissent par tisser ensemble un réseau de références communes avec le public. On rentre dans la tête de l’artiste, là où il n’y a plus de système dominant de production du savoir, mais un joyeux bordel tout aussi opérant. C’est intelligent, drôle, touchant et généreux, c’est une œuvre de service public.

(c) Fernanda Tafner

Conférences spectaculaires. Une anthologie
Conception – Hortense Belhôte
Regard extérieur – Mickaël Phelippeau et Marcela Santander Corvalán (Une histoire du football féminin)
Collaboration artistique – Marie Quiblier, Léa Sallenave et Les Films de la Villeneuve (Et la marmotte ?) Lou Cantor, Mickaël Delis, Mathieu Grenier, Chloé Lamiable et Béatrice Massin (1664)
Production, administration et diffusion – Manon Crochemore et Mathilde Lalanne – Fabrik Cassiopée

Vu au théâtre de la Bastille dans le cadre de l’anthologie des Conférences spectaculaires en avril 2026.