Festival JT26 : figures de femmes

Faire la nique

© Rodolphe Escher

« Pourquoi t’es tout en noir ? – Parce que c’est une pièce politique ». Au début de Faire la nique, on pourrait presque être un peu inquiète. Plateau nu, comédiennes en noir qui font des blagues méta, j’ai craint un moment de rester dans cette ligne dépouillée et un peu abstraite. Mais la proposition d’Apolline Clavreuil et du collectif La Vivace a une longueur d’avance sur nous. « Pourquoi c’est tout noir ? » redemande Violette, la fausse ingénue. « C’est un peu triste ». Le plateau nu était un leurre. Au signal d’une des comédiennes, la vraie fête débute : les coulisses sont en réalité remplies d’objets et de morceaux de décor, on installe un rideau en travers, des morceaux de sculpture, un instrument de musique, et nos quatre guides – Violette, Rosa, Blue et Grün – sont quatre avatars portant leurs couleurs comme quatre génies sortis d’une palette de peintre. Elles nomment les choses (rideau ! ampli ! table ! piñata !) et elles apparaissent, comme un jeu de grandes déesses qui créent leur monde devant nous. Exit le temps suspendu et la fausse abstraction du début : librement inspiré des œuvres de Niki de Saint Phalle, Faire la nique sera évidemment coloré, punk, salissant, joyeux, explosif, et délicieusement misandre.

Sous forme d’un patchwork de scènes qui s’enchaînent à un rythme soutenu, la pièce déroule d’abord les sujets habituels des pièces féministes : les violences médicales, notamment en ce qui concerne la prise en compte des états psychologiques (le fameux coup de « l’hystérie »), la lutte contre le système patriarcal, les violences faites aux femmes en général. Elle le fait avec irrévérence et un ton très clownesque, presque grotesque. Il s’agit surtout ici de catharsis, par tous les moyens possibles : piñata, sabre… Cette joyeuse bande de filles semble nous dire « on est toutes dans le même bateau, mesdames et mesdames, alors venez lancer quelques fléchettes, ça ne résoudra pas nos problèmes, mais ça vous fera du bien ».

L’air de rien, la pièce se rapproche par cercles concentriques de son sujet. Les considérations générales sur la condition des femmes nous mènent doucement à Niki de Saint Phalle et à une réflexion sur les femmes et la création. L’une des comédiennes reprend un entretien donné par Niki, où elle affirme que « seule une femme peut se servir des outils de torture de l’homme dans un but constructif et beau » – en référence à la première période de création de Niki, celle des « Tirs », où elle réalisait des toiles en tirant à la carabine sur des poches de peinture. Via la figure de Niki, le spectacle commence à emmêler ses fils et à nous amener vers ce qui m’a semblé être son cœur : comment transformer la violence en œuvre d’art, comment créer avec nos colères ? Et aussi, comment embrasser l’inépuisable source créatrice qui dort à l’intérieur de nous, la beauté, la puissance ? Au fond, c’est sans doute elle qui fait tant peur aux (z)hommes…La scène se peuple peu à peu d’œuvres d’art réalisées par les comédiennes, en dialogue avec les énormes œuvres de Niki – les Tarots, les Nanas. Sous les clowns colorés, les cœurs battent fort, et le mien aussi lorsque Violette, au bord des larmes, dit : « Les Nanas, c’est quand tu es avec des femmes, que tu aimes, et qui t’aiment, et tu le sais, et on se parle… ». Oui, on se parle vraiment pendant cette heure qui passe si vite, avec cette proposition foisonnante, généreuse, drôle, qui donne envie d’appeler ses amies et de mettre les mains dans la peinture.  

Ariane Issartel

Judith : les masques de la violence

Parmi les propositions du festival JT26, celle de Lucile Rose (vue comme comédienne dans Musée Duras) et son équipe, issus de la promotion 2025 du CNSAD, se démarque en étant la seule à mettre en scène un texte de théâtre d’un auteur du répertoire contemporain : Judith de Barker. Cette ambition est à saluer, tant Howard Barker, assumant vouloir lutter contre les certitudes, est un auteur à l’écriture dense et aux textes complexes, dont les enjeux louvoient au rythme de débats moraux et philosophiques, et conséquemment très peu monté en France.

Barker propose ici une réécriture d’un épisode bien connu de l’Ancien Testament (comme il a pu le faire par ailleurs, par exemple dans Loth et son Dieu) : jeune et belle veuve juive, Judith sauve le peuple d’Israël de la destruction en séduisant puis décapitant le général assyrien Holopherne qui les assiège. Cette histoire est connue de tous·tes, pour Barker comme pour Lucile Rose, qui en rappelle d’ailleurs l’issue par une projection de texte en prologue de sa proposition, comme pour dire : ce n’est pas le dénouement qui nous intéresse, mais ce qu’il se passe dans l’entre-deux – à savoir ce tête-à-tête dans la tente du général. Pas tout à fait un duo, puisque Judith est accompagnée d’une domestique, à laquelle Barker donne un rôle plus central qu’il n’y paraît. Pour l’auteur anglais, la pièce est comme à son habitude l’occasion de développer des réflexions sur le désir et l’amour, la mort, le pouvoir et la manipulation, et l’humanité de ses personnages, en interrogeant les ressorts de l’acte et la morale du meurtre juste. Et pour Lucile Rose ?

Dans une scénographie aux accents gosseliniens – vaste espace blanc éclairé par un carré de néons, projections de textes et de vidéos… – la metteuse en scène dirige avec précision un trio de jeunes acteur·ices (Pauline Bélier, Jules Finn, Sidonie Vilas Boas) qui se lancent sans peur et à bras-le-corps dans la langue de Barker, faisant sourdre à travers le voile spéculatif des échanges une intensité et un bouillonnement émotionnel qui les active comme un moteur. Mention spéciale à Sidonie Vilas-Boas qui fait montre de toute la versatilité de son jeu en Judith : d’abord mesurée et soumise, puis désirante et stratège, avant de douter de son geste, et enfin dominante, puissante et terrifiante dans le dernier quart. Ainsi, sur le plan du jeu, la proposition de Lucile Rose évite l’écueil de l’opacité et parvient à rendre palpables et lisibles les enjeux de la pièce.

Aux connaisseurs du texte d’origine, certains choix dramaturgiques poseront cependant question – car ils surviennent précisément aux moments-clés de la réécriture de Barker : escamotage de la scène du meurtre, remplacée par une projection de peintures classiques dont elle fut le sujet, disparition de l’épée, et du cadavre d’Holopherne… S’ils peuvent apparaître comme un effet de stylisation, voire une esquive de certaines difficultés de la représentation, ces choix tendent vers un traitement métaphorique de l’acte – et Lucile Rose, aussi bien par un récit familial dans la note d’intention qu’à travers son choix de remplacer l’appel de la sentinelle qui résonne à intervalles réguliers par le sifflement sinistre d’un train, invite à une lecture de Judith au prisme de la Shoah, dont les échos sont bel et bien présents dans la pièce. Sans abandonner la complexité à l’œuvre, puisque cette lecture se mêle à d’autres connotations politiques encore plus contemporaines : ainsi une même réplique – « Je crois bien que je pourrais trancher un million de têtes et rentrer chez moi aussi gentille que si je venais de faucher de l’herbe dans un pré. » – pourra faire écho à des génocides que 80 ans séparent… Se concluant en note finale par les cris « Israël » d’une Judith en déesse vengeresse, la proposition laissera alors les spectateur·ices s’interroger, non tant sur l’ambiguïté morale de sa protagoniste, devenue un symbole, que sur les masques fluides et les métamorphoses des violences de l’Histoire.

Yannaï Plettener

Judith, de Barker mis en scène par Lucile Rose au festival JT26
© Christophe Raynaud de Lage

Faire la nique
Librement inspiré de l’univers de Niki de Saint Phalle
Conception – Apolline Clavreuil 
Distribution – Vigga Sidénius Guldhammer, Pauline Rousseau, Marion Rozé et Apolline Clavreuil
Assistanat à la mise en scène – Astrid Brulé et Tom Levoir
Création décors et costumes – Kuku Li Ruohan et Geonhee Kim
Assistanat scénographie – Mario de Miguel Conde
Chorégraphies – Salomé Vincent
Création lumières – Véronique Galindo
Régie – Pablo Massarotto
Projet tutoré en dernière année au TNBA par Grégoire Monsaingeon

Vu le 20 mars au Jeune Théâtre National (Paris).

Judith

Texte – Howard Barker
Traduction – Jean-Michel Déprats
Mise en scène – Lucile Rose
Avec Pauline Bélier, Jules Finn, Sidonie Vilas Boas
Dramaturgie – Roxane Becharat
Scénographie – William Ravon
Assistants à la mise en scène – Ambre Munié, Maxime Taffanel
Costumes – William Ravon, en collaboration avec le service Habillage-Costumes de l’Odéon-Théâtre de l’Europe
Création lumière – Lucien Valle
Création sonore – Juliette Cahon, en complicité avec Maxence Vandevelde
Vidéo – John M. Warts
Construction du décor – Clément Debras
Accompagnement en production – Nicolas Chapuis

Vu le 14 mars 2026 au Théâtre de la Cité Internationale (Paris).