Retour à La Brèche – Pôle National Cirque de Normandie à Cherbourg dans le cadre du Festival SPRING, pour découvrir le quatrième opus des « Pièces du Vent » de la cie Non Nova, Nocturne (Parade). La jongleuse, metteuse en scène et performeuse Phia Ménard y fait se rencontrer la manipulation poétique et aérienne de marionnettes de plastique, et la sinistre froideur des nuits sans sommeil : celles de la perte et du deuil d’un père, en écho à celles dans lesquelles l’humanité se plonge face au retour du fascisme. De ces tableaux d’une beauté et d’une puissance cauchemardesques, Phia Ménard transforme la silencieuse inquiétude en un cri vital, une chevauchée impérieuse vers un cessez-le-feu.
Dans l’abîme
Une révérence, un long regard, une grande inspiration, puis le noir. Nocturne (Parade) est une expérience des ténèbres : une plongée symbolique vers tout ce qui noircit le monde. Dans cette obscurité totale de plusieurs minutes, rare, pénétrante, et profondément glaçante, on ne peut se raccrocher qu’à ce que l’on entend : l’écho d’un cheval que l’on imagine cavaler autour de la piste, et la voix de Phia Ménard, qui nous conte l’histoire du Roi des Aulnes de Goethe (1782), la chevauchée d’un père et son fils à travers la forêt, fuyant une force obscure et invisible. De cet imaginaire lointain et fantastique, va pourtant naître une fable visuelle résolument identificatoire sur une menace bien réelle : le retour du fascisme dans notre histoire contemporaine.
Nous voilà immobilisé·es dans une nuit sans fin, une dystopie politique dans laquelle on marche au pas et les larges drapeaux noirs sont claqués comme des fouets.
Lorsque la lumière se rallume, le jour ne s’est pas levé : nous voilà immobilisé·es dans une nuit sans fin, une dystopie politique dans laquelle on marche au pas et les larges drapeaux noirs sont claqués comme des fouets. La Vie et la Mort paradent ici de concert, porteuses de ces étendards prémonitoires sur lesquels sont déjà inscrits les tableaux à venir : le cheval, le père et le fils, les tanks, les tas de squelettes… Comme un rappel que le fascisme n’arrive jamais par surprise : il prépare et annonce toujours soigneusement son arrivée. « Le fascisme n’est pas le contraire de la démocratie, mais son évolution en temps de crise », selon la formule brechtienne.
Ici, les figures de la Mort et du fascisme se confondent : Fabrice Ilia Leroy (qui est également le créateur des marionnettes et objets du spectacle), en endosse le costume de manière saisissante. Son masque de tête de mort couplé à son costume noir, ses bottes et sa casquette de cuir, effaçant tout indice de sa chair vivante, font de lui un terrifiant symbole du pouvoir autoritaire et de la catastrophe. De l’autre côté, la Vie, incarnée par Phia Ménard, se pare quant à elle d’une simple tunique grise et de chaussures noires sur lesquelles elle tentera plus tard de dormir, convoquant un imaginaire concentrationnaire et migratoire. Antagonistes, ces deux élans de vie et de mort ne sont pourtant pas toujours du même côté du bien ou du mal : ils cohabitent dans l’affrontement, observent et se désolent ensemble, emportés par la bourrasque impétueuse de la violence politique.

Orchestre du vent
Si le vent attise le feu, il peut aussi l’éteindre : Nocturne (Parade) est l’expérience d’un souffle retrouvé, après une immersion dans la peur, concrète, qui saisit les entrailles.
En écho au conte de Goethe, la chevauchée nocturne de Phia Ménard se place à hauteur d’enfant : comme le petit héros du conte, nous sentons apparaître les forces les plus obscures au creux de cette nuit interminable. L’enfant, le père et le cheval sont ici des enveloppes corporelles de plastique mues par le souffle des ventilateurs, dans un ballet chorégraphique d’une beauté absolue. Ils dansent, virevoltent, et sont ressuscités après leur mise à mort par la force de vie immuable contenue dans ces courants d’air contrôlés en direct par Clarisse Delile. Sur les airs de Saint-Saëns, Rossini et Mozart, intensifiés par les échos des cris qu’on ne peut plus refuser d’entendre, les trois héros flottants tentent de conserver leur allure, mais se voient rattrapés par des dizaines de petits squelettes. Ceux-ci sont autant des funestes figures de bourreaux que la prolifération de victimes collatérales de cette symphonie de la mort, dont le fascisme devient chef d’orchestre.

De cette chorégraphie plastique se déploie toute une somme d’images, convoquant avec puissance les guerres perdues d’avance entre l’innocence et la violence infectieuse. On y distingue les enfants palestinien·nes, iranien·nes, et tous·tes celles et ceux contraint·es de jouer sous les bombes. Dans un maelström cauchemardesque, les êtres de plastique se démultiplient à nouveau : Trump, Musk, Bezos et d’autres compères sont invités au bal des affreux, grotesques ballons colorés qui font régner leur terreur ridicule, au milieu desquels Phia Ménard se débat pour sauver l’enfant au ballon vert. Le bûcher grandit, à mesure que l’on y jette des bombes et des voitures de l’ONU : rien ne peut arrêter cet embrasement du monde, qui se soldera par une issue inéluctable, la mort de tous·tes.
Au milieu du chaos et de la nuit noire, pourtant, la robe de Phia Ménard se regonfle de vent et d’espoir : telle une Méduse de la paix, aux longs cheveux de flammes de papier, elle annonce le retour des couleurs et du petit matin. En écho avec l’image introductive du spectacle – un drapeau blanc se déroulant seul grâce à la force du vent –, on distingue l’espoir dans les interstices de la désolation et, surtout, la nécessité de la lutte acharnée face à une menace dont il convient de rappeler la progression déjà entamée. Il n’est plus question d’une force tapie dans l’ombre, que l’on pourrait prétendre ne pas avoir vue arriver : le fascisme est déjà là.
Si le vent attise le feu, il peut aussi l’éteindre : Nocturne (Parade) est l’expérience d’un souffle retrouvé, après une immersion dans la peur, concrète, qui saisit les entrailles. Mais partagée entre les rangs de cette piste macabre, cette angoisse ne paralyse plus, elle permet de penser le monde.
Phia Ménard poursuit magistralement son travail de lutte contre l’obscurité et l’obscurantisme, celui qui asphyxie le vivant mais aussi la culture. Car l’un des signes annonciateurs du fascisme, c’est la mise à mort de l’art : Phia Ménard nous invite à le ressentir tout au long de ce funeste conte visuel mais aussi par une adresse directe au public à l’issue du spectacle, calme et douloureux rappel des coupes budgétaires dramatiques assénées à la culture, et de la ténacité des équipes artistiques qui poursuivent, malgré tout, la nécessaire chevauchée.
NOCTURNE (PARADE)
Idée originale, création, chorégraphie – Phia Ménard
Collaboration artistique – Cécile Briand
Interprètes – Phia Ménard ou Cécile Briand en alternance, et Fabrice Ilia Leroy
Création des marionnettes, objets et manipulation en scène – Phia Ménard, Fabrice Ilia Leroy, Clarisse Delile
Dramaturgie – Jonathan Drillet
Création musicale – Ivan Roussel
Création lumière – Éric Soyer
Régie du vent – Clarisse Delile
Régie son – Ivan Roussel ou Manuel Menes en alternance
Régie lumière – Aurore Baudouin ou Mickaël Cousin en alternance
Co-directrice, administratrice et chargée de diffusion – Claire Massonnet
Régie générale – Olivier Gicquiaud
Stagiaire artistique – Amélia Dantony
Prochaines dates :
Du 1er au 8 avril : MC93 – Maison de la Culture de Seine-Saint-Denis (Bobigny)
Du 16 au 18 avril : Centre Culturel Robert Desnos – SN de l’Essonne (Ris-Orangis)
Du 28 au 30 avril : Les Quinconces & L’Espal – SN du Mans (Le Mans)
Les 9 et 10 mai : Nuithonie (Villars-sur-Glane – Suisse)
Du 19 au 22 mai : La Comédie de Valence – CDN Drôme-Ardèche (Valence)
Du 26 au 28 mai : La Maison de la Danse aux Substistances (Lyon)
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