L'Apprentissage, de Suzie Baret-Fabry, au Festival WET

Une journée au Festival WET

Drache Nationale : trouver sa place

Il ne pleut pas quand nous entrons dans la salle ce samedi 28 mars en fin de mâtinée pour Drache Nationale, et pourtant les trois énergumènes qui nous attendent au plateau ont la panoplie complète : cirés à capuche, parapluies, arrosoirs (?)… Un peu décalés, encore mutiques, ils tâtonnent et cherchent le bon placement sur scène, l’emplacement juste pour nous parler de la drache nationale. De quoi s’agit-il donc ? De la forte pluie qui s’abat en Belgique, particulièrement le jour de la Fête nationale (le 21 juillet!), mais aussi par extension à n’importe quel moment important de la vie (mariage, banquet, pique-nique), et qui, parfaitement démocratique, trempe tout le monde sans distinction de classe, de genre, d’origine ou d’apparence… Et comme il est impossible de décaler les festivités de la Fête nationale, alors on fait avec. La drache nationale c’est donc ça : continuer de festoyer même quand rien ne va. Il faut bien jongler avec les intempéries.

Car la bien nommée compagnie Anoraks est une compagnie de jonglage – mais, loin des percformances circassiennes et autres démonstrations de virtuosité classiques du cirque, elle amène son art sur un autre terrain, partagé avec le clown et le théâtre, dans un spectacle drôlatique et touchant. Le jonglage devient image, mode de jeu : on jongle d’ailleurs aussi bien avec les balles, qu’avec les mots et les idées, dans un ping-pong d’associations d’idées qui allie le trivial et le grave, les grosses (les guerre, les maladies, les catastrophes…) comme les petites choses graves (mourir de rire, rire à un enterrement…) – tentative de dédramatiser ce qui redevient bien vite dramatique. Ces listes laissent alors la place à des situations dans lesquelles le jonglage viendra exprimer tantôt la difficulté à, précisément, trouver sa place, comme dans les premières boums pleine de malaise adolescent, tantôt un sentiment d’imposture et de ratage dont on fait sa force, ou enfin un refuge personnel face à la tempête de la vie. Incroyables de gesticulation, Gaëlle, Tom et Denis associent à leurs lancers de balles une partition gestuelle millimétrée et franchement hilarante qui invite à un regard plein de tendresse sur ces remous de l’émotion que sont la timidité, le manque de confiance en soi, la tristesse, l’angoisse… Dans cette succession de scènes loufoques se dessine alors un geste qui évoque à demi-mot la santé mentale (encore faut-il savoir quand ça ne va pas) ou la perte, toujours avec tact, et les trois émotifs inadaptés que sont Gaëlle, Tom et Denis sont particulièrement touchants dans leur pluies intérieures et extérieures. Drache Nationale fait du jonglage une métaphore de la vie : pleine de risque, en déséquilibre constant, dans une tension permanente entre être en contrôle et lâcher prise, et où, en même temps, une chute n’est pas si grave tant qu’on a, comme eux, un collectif où l’on trouve le réconfort, ce collectif qui se reforme dans un geste final où la jongle devient chorégraphie de soutien et de survie.

Drache Nationale, de la compagnie Anoraks, au Festival WET
Drache Nationale, de la compagnie Anoraks – © Thomas Andrien

Icône·s et Insomniaques : enquêtes stériles ?

Le samedi après-midi, on pouvait découvrir deux propositions se présentant chacune sous la forme de l’enquête, donnant ainsi l’occasion de réfléchir à ses potentialités dramaturgiques.

Dans Icône·s tout d’abord, conçu, mis en scène et interprété par Mathilde Panis, la protagoniste principale annonçait son ambition d’élucider le mystère d’une expérience adolescente commune : la découverte du désir à travers la fixation sur un objet fantasmatique représenté par une icône de la culture populaire – acteur·ice, chanteur·se, sportif·ve, star en tout genre. A travers le cas d’étude anachronique d’Elle, préadolescente des années 2000 qui se découvre une obsession sans limite pour Marlon Brando après un visionnage de L’Homme à la peau de serpent de Sidney Lumet, Mathilde Panis, accompagnée au plateau par la musicienne et actrice Emmanuelle Destremau (également co-autrice), plonge dans la brèche ouverte par cette « chute vers le ciel », cette sensation d’hyper-présent ressentie par l’enfant face à l’acteur mythique, pour interroger la construction de la fascination. Le spectacle entremêle archives, matériaux documentaires et récits fictionnels, pour émettre un certain nombre d’hypothèses, allant de la psychanalyse à la sociologie culturelle, et, en passant, mettre à jour à la fois la fluidité du désir et la construction médiatique des idoles par les industries du divertissement, de la Star Ac à Hollywood, et déconstruire la figure fantasmée en rappelant ses parts d’ombres (qui vont, pour Brando, des violences conjugales au viol de Maria Schneider dans Le Dernier Tango à Paris). Le tout forme un essai cohérent et intéressant sur cette question de l’icône, mais dont l’exécution théâtrale laisse quelque peu à désirer.

En effet, cette forme de l’enquête, présenté dans un cadre vaguement radiophonique peu exploité, demeure ici trop sage : privilégiant une parole frontale, explicite, didactique et très construite, elle s’enferme dans un rapport finalement très « premier degré » à la salle, que les parties musicales ne parviennent pas à dynamiser, et qui offre au public peu d’endroits où projeter son imaginaire, si ce n’est en convoquant son propre souvenir adolescent. À plus forte raison, le spectacle, qui prend particulièrement pour objet d’étude un sentiment de chute en soi-même, de vibration au monde, sentiment océanique de perte de contrôle, furieusement charnel, ne parvient pas (ne tente pas ? ) à traduire et faire exister cette sensation au plateau : on aurait aimé voir et ressentir la folie de cette épiphanie du désir, de la vie, prendre le pouvoir et traverser comme une tornade cette proposition, qui reste, jusqu’à une fin un peu abrupte, trop timide et mesurée pour nous emporter totalement.

Icône·s, de Mathilde Panis
Icône·s, de Mathilde Panis – © Xavier Cantat

Autre investigation et autres enjeux avec Insomniaques de Lou Simon, dans lequel les deux protagonistes incarnés par Arnold Mensah et Clémentine Pasgrimaud tentent de faire la lumière sur le massacre d’ouvriers africains et de tirailleurs sénégalais par l’armée nazie à Rouen le 9 juin 1940. Hantés par l’effacement de cet événement dans la mémoire nationale et collective, et lancés dans une quête pour en reconstituer le récit, les personnages incarnés par Arnold Mensah et Clémentine Pasgrimaug adoptent et défendent la méthode historique comme modalité d’enquête – la recherche de l’archive, de la preuve écrite, du document, du témoignage, bref, des sources tangibles qui viendront témoigner de cette exaction qui n’était pas isolée (d’autres massacres d’Africains et de soldats des forces coloniales françaises furent perpétrés par la Wehrmacht, comme en témoigne un autre spectacle, Chasselay et autres massacres d’Eva Doumbia). Si, à l’instar d’Icône·s, la forme-enquête ne convainc pas par tous ses aspects – la linéarité, le didactisme du jeu, et le manque de tension dramatique dans les situations entérinent une certaine passivité dans la réception du spectacle –, le spectacle brille par ses intuitions scéniques.

En effet, la scénographie conçue par Cerise Guyon a la formidable idée de matérialiser le geste de la recherche historique, tout en proposant des images métaphoriques. Son gros bloc central se révèle être un ensemble de strates à travers lesquelles ils faut littéralement creuser pour exhumer l’archive : ses papiers déchiquetés dans lesquels les comédiens jouent à recréer le relief de la ville qui racontent les preuves détruites, la photo noircie qu’on doit essuyer à grands coups d’éponge pour révéler son image, les dizaines de boîtes en carton vides ou remplies de terre qu’on assemble comme un puzzle pour reconstituer l’événement… chaque couche demande des acteur·ices un engagement physique qui évoque une lutte concrète pour faire l’Histoire. Sous toutes ces couches symbolisant le fatras de l’Histoire et les trous de nos récits, luit le cœur du spectacle, ces racines coupées à la haute valeur symbolique. Enfin, la figure incarnée par Mariama Diedhiou, à la fois fantôme des victimes, esprit du cèdre qui a assisté à la scène, et présence musicale, vient compléter ces dimensions didactiques et matérielles par une partition poétique et théâtrale puissante qui vient contrebalancer la timidité présente dans d’autres scènes. Ainsi, Insomniaques ne tombe qu’à moitié dans les écueils du spectacle-enquête : son propos essentiel et politique, son ambition de commémoration, sont ici soutenues par un théâtre d’objets et de matières remarquablement bien imaginé, au service du projet.

Insomniaques, de Lou Simon, au festival WET
Insomniaques, de Lou Simon – © Virginie Meigne

L’Apprentissage : symphonie de la renaissance

Le samedi soir, nous sommes invités à un étrange enterrement. Dans une esthétique funèbre à la Tim Burton, un homme en costume de soirée, déplorant la disparition des larmes, nous invite à nous reconnecter à celle-ci, à leur physicalité même, par un exercice de pleur collectif. Petit prologue d’humour noir et loufoque… qui change totalement d’ambiance quand un petit chœur de quatre entonnent le Lacrimosa. Alors le rideau s’ouvre, révélant une scène toute blanche dans un drapé de bâches, notre hôte se met à nu, se recouvre le corps d’une argile blanchâtre qui le rend livide et statufié, et se glisse à même le décor, ne faisant plus qu’un avec la bâche, tandis que l’harmonium laisse échapper un bip régulier – nous sommes bien dans une chambre d’hôpital.

C’est un petit récit méconnu de Jean-Luc Lagarce, L’Apprentissage, que met en scène Suzie Baret-Fabry. Un homme y raconte son réveil du coma et le lent chemin de l’hospitalisation et du retour à la vie, entre la redécouverte d’un corps comme soudainement vieilli, la déshumanisation de l’hôpital, et la difficulté à s’ouvrir à nouveau au monde extérieur. Mais de ce qui aurait pu donner lieu à une interprétation lourde et grave, Suzie Baret-Fabry et son équipe (les excellents Arthur Amard, Adrian Chávez, Garance Degos, Célia Pierre et Jean Polin) tirent une proposition pleine de vie et d’humour, un théâtre musical qui joue des potentialités du texte et parvient à rendre Lagarce formidablement ludique. Derrière les grandes bâches, l’appareillage technique du décor conçu par Camille Kuntz-Carbó vient reproduire celui des machines médicales – cathéter, perfusions et autres électro-encéphalogramme –, et les instruments de musique (violoncelle, percussions, cuivres, harmonium, accordéon..) sont mobilisés pour accompagner la ressaisie du corps par le narrateur, sa renaissance au monde, avec une grande variété des motifs et des compositions. Allant chercher également du côté du cirque et de la danse, le spectacle regorge d’idées, fuse de partout, tangue, chante et danse, dans un tourbillon qui n’oublie jamais son sujet – et fait entendre le texte de Lagarce, porté avec maîtrise et sensibilité par Arthur Amard, dans toute sa poésie. Rarement on aura vu un Lagarce aussi drôle, ludique et vivant. L’Apprentissage est une merveille de théâtre musical, qui rappellera le travail d’un Samuel Achache, d’une Jeanne Candel ou d’un James Thiérrée, une symphonie foutraque, une ode à la vie qui tient son sujet jusqu’au bout, jusqu’à parvenir, dans sa dernière partie dépouillée, à faire sourdre à nouveau les larmes qu’on croyait asséchées.

L'Apprentissage, de Suzie Baret-Fabry au festival WET
L’Apprentissage, de Suzie Baret-Fabry – © Vincent Muller

Également programmés au Festival WET 2026, retrouvez dans Pleins Feux nos critiques de Quand on dort on n’a pas faim, d’Anthony Martine, Une chose vraie de Romain Gneouchev, et Faire la nique d’Apolline Clavreuil.