Nous nous sommes rendu·es au jardin du Carmel, un des lieux d’Avignon investis par le théâtre du Train Bleu. C’est dans ce jardin – le plus grand d’Avignon – que nous avons découvert Un Soupçon de Julien Fišera, une dégustation cinématographique à l’aveugle. Un soupçon est une démonstration brillante et tout en finesse. La pièce par son écriture, son jeu et ses procédés, tisse savamment son fil de pensée.
Attention : cet article divulgue un effet de mise en scène important du spectacle.
Un menu appétissant
Nous arrivons dans le jardin, où chantent les cigales à tout rompre. Une petite dizaine de tables sont installées dans l’herbe, derrière nous, le potager du jardin. L’écrin est bienvenu, au cadre bucolique s’ajoute le clin d’oeil de déguster ce spectacle au milieu des plantations. Nous sommes accueilli·es par l’équipe, Julien Fišera nous explique que les bouchées que nous allons déguster ont été pensées par la cheffe Lila Djeddi. La dégustation s’inscrit dans une démarche écologique avec des produits locaux, de saison et donc une carte qui s’adaptera au gré des saisons et des lieux où le spectacle partira en tournée. La mise en bouche est parfaite, il est midi et on se régale d’avance de ces mets bons et éthiques.
Puis arrive -en retard- James (interprété par Martin Nikonoff), c’est lui qui conduira la dégustation. Il s’excuse de son retard, mais il est en plein divorce et avait un appel de son avocat. Un peu gêné de ce démarrage bancal, il enfile vite son tablier en nous expliquant ses deux grandes passions dans la vie : la cuisine et le cinéma. C’est en alliant ces deux passions qu’il a eu l’idée de cette « dégustation cinématographique à l’aveugle ». Il nous informe que nous ne verrons pas des extraits des films, sans doute pour les retrouver dans le goût uniquement. Il y aura 4 bouchées, pour 4 films issus de la Pop Culture (dessin animé, blockbuster etc…) Ce qui est intéressant c’est que ces films – connus de toustes – sont présentés par le biais du goût. Une entrée en matière innovante, d’autant plus que les bouchées sont raffinées et umami à souhait.
Autour des petites tables, sous les arbres, le spectacle prend un peu les tournures d’un repas de famille. Le public, d’âges variés, se rencontre, échange à propos des saveurs. Mais à l’instar des repas de famille, celui-ci s’ancre dans deux piliers fondateurs de consensus : parler de films populaires autour d’un bon plat. Tous les ingrédients sont rassemblés pour passer une pause repas légère, à l’abri du fracas d’Avignon, en bonne compagnie. Mais un soupçon pourrait bien gâcher le moment.
À l’instar des repas de famille, le spectacle s’ancre dans deux piliers fondateurs de consensus : parler de films populaires autour d’un bon plat.

Avaler des couleuvres
James, depuis qu’il a annoncé son instance de divorce, est sur le qui-vive, tendu, à regarder par-dessus son épaule. Il ne connecte pas avec nous, son ton est très détaché, il semble écouter chacun de ses mots, analyser ses gestes. Il n’est pas dans l’instant avec nous. Ce trouble, cette petite gêne va progressivement grandir. Le moment sera parsemé ici et là de remarques patriarcales, sexistes. Sans que ce soit pleinement discriminant, nous infusons progressivement dans un vocabulaire problématique, grinçant, poisseux.
Chaque bouchée est associée à une scène de baiser d’un film. James en profite pour nous parler de sa vision de l’amour, comment « on ne devient vraiment soi qu’à travers l’autre », et qu’il ne faut pas hésiter à « persévérer », « dérober ». Les analogies avec la nourriture sont de plus en plus amères. Et le discours, toujours rapporté à la nourriture ou au cinéma, devient plus violent, comme la sauce piment : il tabasse.
C’est toute la finesse de l’écriture de la pièce, de nous piéger dans des plaisirs simples, fédérateurs et très appréciés. La nourriture produit un effet immédiat auprès des spectateur·ices, qui zieutent, échangent sur les goûts, imaginent quelle pourrait être les associations de la prochaine bouchée. Et comme les films sont connus, qu’il n’y a pas une présentation très savante des scènes – car il n’est plus question de cela à ce stade du spectacle – l’attention s’étiole, on pense avant tout par l’estomac. Ou au contraire, d’autres entendent de plus en plus les sous-entendus, certains regards se font durs à l’encontre de James. Et il devient difficile de manger les bouchées – pourtant ô combien délicieuses – cela donne le sentiment d’être en accord avec le discours ambiant. En ingérant le repas, ne devenons nous pas complice ?
C’est toute la finesse de l’écriture de la pièce, de nous piéger dans des plaisirs simples, fédérateurs et très appréciés.

Dosage parfait
La construction de l’histoire, l’entrée progressive dans la matière, la rupture, l’épilogue. Tout est pensé avec une très grande intelligence.
Puis vient le plot twist, qui n’en est pas tellement d’ailleurs. Mais des mots sont dits, on sort du flou, de l’insidieux, du soft power. Sans expliquer ici de quoi il s’agit, le double effet d’annonce, de la déception au choc ou au soulagement – selon l’écoute qu’avait eue le public – est tout bonnement génial. La construction de l’histoire, l’entrée progressive dans la matière, la rupture, l’épilogue. Tout est pensé avec une très grande intelligence.
Le cadre et la direction d’acteur de Martin Nikonoff sont là aussi très bien dosés : sans tomber dans la caricature, mais sans pour autant lui découdre sa cape d’anti-héros. Martin Nikonoff parvient à s’extraire du rapport d’empathie immédiate que le public a tendance à accoler aux acteur·ices. Il se dérobe à nous, ni ami, ni ennemi, on reste perplexe devant cet homme fuyant. Il est à l’image de ces films connus de toustes, de ces bouchées appréciées de toustes, il est un homme parmi tant d’autres, faisant partie d’un tout. Il pourrait se fondre dans la masse des consensus : on aime bien manger, revoir un film qui nous fait plaisir et on connait toustes un James, peut-être même qu’on en est un.
La pièce nous piège. Elle nous piège plus ou moins intensément selon ses connaissances, sa sensibilisation et son vécu. Mais elle nous piège à plusieurs endroits : celleux qui n’ont rien vu venir, et celleux qui pensaient pouvoir faire la révolution à la sortie et qui se voient couper l’herbe sous le pied.
Cependant nous comprenons toustes que cette démonstration est d’une efficacité redoutable, qui met en pièce l’idée reçue et bien confortable que certains domaines échappent au rapport de domination. Tout est bel et bien politique.

Un soupçon va bien au-delà du théâtre immersif. La pièce est d’une dramaturgie et d’une finesse remarquable. La pièce parvient à rassembler, interloquer, surprendre, perturber, apprendre ou rappeler. Sans effet coup de poing, en se servant avec malice des procédés de la scène, Un soupçon nous fait avaler des vérités. Sans aucune faute de goût, on ne peut qu’applaudir la prouesse
Un soupçon
Concept et mise en scène – Julien Fišera
Texte – Julien Fišera en collaboration avec l’équipe de création
Création culinaire – Lila Djeddi
Collaboration artistique – Jade Maignan
Création vidéo – Jérémie Scheidler
Espace et graphisme – François Gauthier-Lafaye
Conseils costume – Clémence Delille
Avec – Martin Nikonoff
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