La tendresse du ventre de la baleine

La Tendresse du ventre de la baleine : la joie au fond des entrailles

C’est comme un petit pèlerinage annuel – traverser le Rhône, remonter les rues calmes de Villeneuve-les-Avignon, apaisantes en regard de la frénésie avignonnaise, passer le portail de pierre voûtée et entrer dans la Chartreuse, ancien monastère de l’ordre des Chartreux aujourd’hui reconverti en Centre national des écritures du spectacle, patienter quelques minutes dans le cloître Saint-Jean tandis que le soir descend sur la Provence, puis suivre le petit chemin entre les murs et pénétrer dans le grand cloître, sous le ciel violet, et se faire cueillir, à chaque fois comme la première, par sa silencieuse beauté. Bâti sur l’ancien cimetière des moines, ce lieu chargé est le parfait réceptacle de propositions spirituelles et magiques, où la présence de l’invisible compte autant que celle du visible… La Sélection Suisse en Avignon l’a bien compris, y ayant notamment programmé L’œil nu, ballet cosmique et intime, de Maud Blandel en 2023, et Ouverture de Géraldine Chollet, il y a deux ans. C’est le corps tout empli du souvenir de cette dernière, expérience inouïe de cheminement et de danse, que l’on y pénètre donc à nouveau ce soir pour la nouvelle création de Géraldine Chollet, La Tendresse du ventre de la baleine.

À bout de souffle

Ouverture installait son public dans un rapport mobile inédit, en nous invitant à marcher en cercle tout au long de la performance, déconstruisant notre perception habituelle d’un spectacle de danse pour mieux mettre à jour la puissance émotionnelle enfouie dans nos corps. La Tendresse du ventre de la baleine poursuit dans cette veine, et propose à nouveau un dispositif de réception original : de la circonférence du cercle nous passons à l’intérieur, assis au sol sur de petits coussins, dans un quadrillage qui laisse des allées sinuer entre chaque membre du public. Nous sommes doublement enveloppé·es, par la quiétude des coursives du cloître, et par les danseur·ses qui débarquent autour de nous dans un maelström physique, une course frénétique sans logique interne ni but apparent, qui tournoie jusqu’à épuisement. Les basses abrasives de la guitare de Billie Bird et des nappes d’Iman Waser entraînent les corps dans cette séquence d’ouverture sombre et angoissante, à l’opposé de la douceur d’Ouverture. Encapuchonné·es dans leur habits d’un bleu uniforme, les danseur·ses n’ont pas d’individualité : l’image est celle de figures sans noms poussées malgré elles dans une fuite en avant, qui évoque la course aux trois p – performance, progrès, profit – de nos sociétés libérales, à en perdre haleine.

La tendresse du ventre de la baleine, de Géraldine Chollet
© Pascal Gely

Enfin, arrivée à bout de souffle, la course s’arrête, laissant place à une grande respiration collective. Malgré la nuit tombée, une cigale solitaire se fait encore entendre dans le cloître. Les danseur·ses prennent de longues minutes pour reprendre leur souffle, enlever une partie de leurs habits pour se retrouver en shorts et débardeurs toujours bleus, boire quelques gorgées d’eau. Après cette introduction haletante, la pièce nous fait apprécier ce moment de pause, de retrait, comme un rouage essentiel de sa dramaturgie. On prend, ensemble, le temps de se réancrer. Du public, nous avons enfin le temps de poser notre regard sur les corps suant et échauffés par l’effort non feint des huit interprètes que sont ce soir Jessica Tamsin Allemann, Johanna Robyn Closuit, Karine Dahouindji, Victor Dumont, Bilal El Had, Alice Gratet, Maïté Maeum Jeannolin et David Zagari.

Au creux du ventre

Puis, pour quitter le cercle infernal, et à la manière de la figure biblique Jonas dont la pièce s’inspire, il faut entrer c’est-à-dire pénétrer à l’intérieur d’un espace profond et obscur : le fameux ventre de la baleine. Agglutinés au milieu du cloître, nous sommes à la fois dans le ventre et nous sommes le ventre nous-mêmes – nous sommes les entrailles, cet entrelacement chaud d’organes dans lequel les danseur·ses, un·e par un·e, se glissent. Cette plongée n’a rien d’évidente, et les mouvements des danseur·ses s’y font plus hésitants, deux pas en avant, un pas en arrière, comme si le quadrillage de nos corps et de l’air avait vraiment la consistance d’une chair vivante, d’un magma organique, dans lequel s’insérer est affaire de friction, de pliage sur soi, de spirale. Chaque danseur·se s’y essaie à son tour – dans ce moment suspendu, le mouvement ne tolère pas de superposition, il se transmet comme une parole à l’aide d’un bâton oral, d’un « hé » lancé sans prétention qui signifie « j’y vais », et qui ouvre une tentative, un geste. Cette circulation traverse toute la pièce, faisant jeu d’écho et de réponses entre les interprètes.

Les danseur·ses se fraient ainsi un chemin dans les entrailles – et le dispositif imaginé par Géraldine Chollet se déploie dans toute sa force sensible. Car alors il n’y a plus de séparation entre les interprètes et nous, la scène est devenue un espace partagé, donnant accès à une expérience de la proximité des corps comme rarement on la fait au théâtre. Dans leur exploration de ce labyrinthe de spectateur·ices, chaque danseur·se passe ainsi à quelques centimètres à peine de nous, parfois s’arrête juste à notre côté. On voit et on sent alors ce qu’on ne perçoit en général que si peu dans un spectacle de danse : la texture d’une peau, la contraction d’un muscle, la sueur qui coule, un tatouage aux détails délicats, une respiration contrôlée. La forme et l’énergie propres à chaque corps. C’est à peine si on n’entend pas le battement des cœurs à travers la cage thoracique. Chassant l’anonymat, c’est la qualité d’être unique de chacun·e qui se matérialise pleinement. Dans cette proximité, tendre et jamais intrusive, c’est aussi une communication non-verbale qui s’instaure entre elleux et nous, que ce soit en réajustant sa propre posture pour faire la place à celui ou celle qui passe par là, ou bien en croisant un regard habité, qu’il soit celui d’un·e danseur·se ou d’un·e spectateur·ice.

La tendresse du ventre de la baleine, de Géraldine Chollet, à la Chartreuse de Villeneuve-les-Avignon
© Pascal Gely

Poétique et politique de l’assemblage

Et petit à petit, les corps qui bougeaient séparément, une fois tous immergés dans cet intérieur, se rencontrent et se reconnaissent. Ce qui les met en mouvement est une forme d’impulsion issue du ventre, comme un signal électrique qui se faufile et se propage, établissant un courant invisible entre chacun·e. Des impulsions d’épaules, de torse, de hanches, de regards, qui s’attirent et se répondent et électrisent tous les organismes présents. De solos en duos, en trios, des constellations se forment, d’abord éphémères, puis persistantes, et les individus découvrent ce qui les relie – et nous relie à elleux. Un affect partagé, exhumé par la musique : la joie, plantée profondément dans la chair, source de cette impulsion mystérieuse, expérience organique pure et furieusement communicative qui fait naître en nous le désir de se lever et de rejoindre la danse. Ce qu’on trouve au fond des entrailles c’est ça : un commun précieux, circulant de corps en corps, coulant les fondations invisibles du groupe. Les danseur·ses, enfin ensembles, réuni·es, accordé·es, peuvent se livrer à la puissance de vie qui les parcourt, laisser exploser les sourires francs et fuser les regards brillants. Et ressortir du ventre avec un pouvoir d’agir renouvelé, agile, fluide.

Dans l’entretien qu’elle nous a accordé, Géraldine Chollet décrivait ses pièces comme des « expériences relationnelles ». C’est ici pleinement de cela qu’il s’agit, une forme d’écoute, de patience, de dialogue, qui instaure une manière tendre et sensible, de se lier ensemble, de faire communauté. La Tendresse du ventre de la baleine ne recherche jamais le geste net, la synchronisation parfaite, elle met en jeu des accordages réels, des frictions positives, des compositions de corps aux spécificités propres, et donc non seulement une poétique, mais une véritable politique de l’assemblage, un faire-ensemble qui accueille les différences avec joie.

La tendresse du ventre de la baleine, de Géraldine Chollet
© Pascal Gély

Lire notre entretien avec Géraldine Chollet.

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