Marasme : tendre thérapie

Après la vague irrésistible de Kermesse, leur première création (lire notre article), qui avait emporté sur son passage les cœurs et les pieds du public, le collectif La Cabale revient au théâtre 13 avec leur nouvelle création. Pleins Feux était aux premières loges pour retrouver cette épatante bande de comédien·nes et se plonger avec elleux dans un Marasme malheureusement trop familier.

Un fort beau mot, « marasme », je me disais ça en sortant de la salle de spectacle, un mot qui semble bien ressembler à ce qu’il désigne : quelque chose de marécageux, gluant, obscur, où il est difficile de circuler, où l’on ne voit pas clair. De quoi « marasme » est-il ici le nom pour la Cabale ? Le marasme de la seconde création, peut-être, celle où l’on est attendu au tournant après un succès retentissant, le marasme de savoir exactement ce qu’on veut dire et comment le dire, de choisir un sujet parmi tous ceux qui constituent le marasme contemporain où nous sommes collectivement englué·es. Il s’agit bien d’angoisse existentielle ici, et le collectif choisit de l’orienter vers une réflexion générale sur le temps, celui qu’on perd et celui qu’on voudrait ralentir, et à travers lui le rapport à l’attention, aux écrans, à la santé mentale. Dans Kermesse, il était question d’un objectif précis : parvenir à faire une chenille avec le public. Avec ce but clairement énoncé dès le début, la pièce tendait toute entière vers sa fin, et balayait au passage quantité de sujets (le classisme, les beaufs, la révolution, la communauté…). Avec Marasme, le dispositif est presque inverse : la pièce expose en ouverture tout un faisceau de sujets volontairement ouvert, et c’est la forme choisie qui lui donne un cadre et un fil rouge.

La nuit au musée

Il s’agira en effet de suivre une exposition présentée dans un musée, au sous-titre aussi confus que le marasme qu’elle annonce : « Lenteur et Frustration, Anatomie d’une angoisse civilisationnelle — expérience de l’inconfort du temps entre durée étendue et désir résiduel ». Introduite par un commissaire d’exposition nonchalant à l’accent vaguement allemand, elle propose au spectateur (ou visiteur de musée imaginaire) une plongée hors du temps, à l’écoute des oiseaux, du silence, en quête d’un monde sans la perpétuelle distraction de nos smartphones. « Ce n’est pas une nostalgie, c’est une invitation », précise-t-il, n’en déplaise au club des conservateur·ices anonymes et leur sempiternel « c’était mieux avant ». De cela il n’est pas question, mais de réinterroger des gestes simples – dire, écouter, s’asseoir –, de déconnecter ou de se reconnecter à un temps autre, le temps lent du chant des oiseaux et de la nature qui change.

(c) Dennis Mader

Le collectif met littéralement nos angoisses sous cloche, à contempler avec le détachement curieux d’un visiteur de musée, qui déambule tranquillement avec son audio-guide sur les oreilles. Je me suis dit plusieurs fois que j’aurais bien été le genre de personne à aller voir une exposition un peu intello comme celle-là, sur le silence, l’attention et les oiseaux, que j’aurais bien pu défiler avec toute cette foule attentive et polie, tenter de faire baisser mon taux de cortisol en me concentrant très fort sur le chant des oiseaux, et me livrer à toutes les bizarres expériences proposées par l’exposition en essayant d’y démêler mes propres névroses.

Angoisses contemporaines

Le fait d’utiliser le parcours muséal au théâtre déplace les codes en nous faisant réfléchir sur plusieurs modes de spectaculaire : au musée on vient pour voir mais aussi pour expérimenter, et le spectacle nous donne à voir cette expérience de manière un peu méta. On voit des gens visiter ces salles et suivre des longues séances d’appeaux, et ce que le musée leur procure comme émotion ; on voit comme il est parfois impossible de recevoir ce que le musée nous propose parce que le cerveau tourne en boucle sur ses propres obsessions. Et le dispositif muséal possède en lui-même sa part de lourdeur pédagogique voulue, de moments inexplicables et un peu concept, d’expériences immersives plus ou moins réussies. Ça fait partie de ce monde-là, et c’est totalement assumé par le collectif, toujours très fort pour intégrer le ratage à la bonne idée, le flop au moment de grâce. Et aussi pour débunker leurs propres dispositifs lorsqu’ils deviennent trop encombrants : le toujours brillant Thomas Rio, spécialiste des rôles génialement gênants, nous offre une partition magistrale de metteur en scène de théâtre-forum un peu raté sur la nuisance des smartphones – « alors, elle parle de quoi la pièce ? ».

Le collectif confirme ainsi une nouvelle fois son talent pour la caricature tendre. Même si les conservateur·ices anonymes m’ont moins convaincue, un peu empêtré·es dans leur propre cliché, la patte du collectif vient la plupart du temps croquer les traits saillants tout en nous faisant palpiter le cœur – je pense à Lola Blanchard et sa quarantenaire dynamique dépressive bourrée de tocs, Aymeric Haumont en père boomer qui lutte avec les mots, et bien sûr Alix Corre et ses bouleversantes crises d’attention.

(c) Dennis Mader

Rage against the machine

Dans cet apparent marasme d’exposition, la dramaturgie reste très serrée, et l’écriture sème des graines qu’on récoltera plus tard. Avec la Cabale, rien n’est jamais gratuit : si on entend une balle de ping-pong rebondir quelque part, il est sûr qu’elle finira par ressortir. Et l’écriture tisse un fil plus troublant, plus sensible, notamment autour de la santé mentale et de nos troubles d’attention, qu’ils soient cliniques ou non – ne plus arriver à se concentrer, à s’asseoir normalement, à attendre en silence, ne pas supporter que son téléphone se décharge. Le grand responsable est exposé dès la première scène comme un autre objet muséal, lointain, sacré, un peu flippant aussi. Je ne veux rien dévoiler de cette ouverture sensationnelle, qui aurait pu durer encore davantage, tant elle était hypnotisante. Mais ça m’a fait penser à une expérience écrite par Alain Damasio, où l’on se baladait avec un téléphone super-intelligent en main qui finissait par nous dire : « t’en as pas marre de caresser une vitre ? ». Dans ce spectacle un peu plus sombre, un peu plus inquiet, le collectif la Cabale confirme son talent et sa générosité, et propose d’oser parfois la lenteur et l’étrangeté pour questionner nos angoisses. Il ne s’agit pas de trancher, ni de proposer de solution magique, et l’écriture tournicote plutôt autour de son sujet qu’elle ne l’aborde de front (ou alors, c’est pour s’en moquer). Et au passage, les comédien·nes nous offrent aussi des cadeaux rares : l’autodérision, la poésie, et la tendresse.

(c) Dennis Mader

Marasme. Lenteur et Frustration, Anatomie d’une angoisse civilisationnelle — expérience de l’inconfort du temps entre durée étendue et désir résiduel
Texte Collectif La Cabale
Mise en scène Collectif La Cabale
Avec Marine Barbarit, Lola Blanchard, Alix Corre, Margaux Francioli, Akrem Hamdi, Aymeric Haumont, Charles Mathorez, Thomas Rio en alternance avec Alexandre Auvergne, Rony Wolff
Création lumière François Leneveu, Pacôme Boisselier
Lumière François Leneveu, Pacôme Boisselier
Son Vinciane De Mulder, Nils Glachant-Morin
Création Sonore Raphaël Charpentier
Scénographie Audrey Vuong
Chorégraphie Vincent Breton
Diffusion Camille Bard

Un spectacle à voir au Théâtre 13 – Bibliothèque (Paris) jusqu’au 9 octobre.