Presqu’égal à : aux bords du réel

Entre fiction et réalité

La scène pourrait être décrite comme dénudée, si ce n’est pour une accumulation de micros : sur pieds en avant-scène, posés sur une table en attente d’un interview. La troupe du Petit Théâtre de Pain vaque à ses occupations, trifouille ses papiers, s’installe sur les chaises. On pourrait croire à des intervenant·es d’une émission radio qui échangent des banalités dans les couloirs avant de passer à l’antenne. En fond de scène, un barnum abritant une table de mixage est flanqué « France radiø ». Effectivement, on nous annonce à travers les enceintes « une fiction radiophonique écrite par Jonas Hassen Khemiri », enregistrée à Chalon-sur-Saône. On suggère que l’émission est retransmise en direct sur les ondes : la limite entre le vrai et le faux paraît aussi ténue cette barre oblique qui sépare « France radiø » de « France radio ».

A l’antenne, on parle d’économie, plus précisément du « théorème Van Houten », puis la théorie laisse place à un cas pratique, un acteur s’avance pour nous raconter l’histoire d’Andrej, fraichement diplômé, qui peine à s’insérer sur le marché du travail. Des dialogues surgissent, on passe insensiblement du témoignage à la narration, du monologue intérieur à la scène jouée. La forme radiophonique choisie par le Petit Théâtre de Pain se prête parfaitement au caractère fragmenté de la pièce de Jonas Hassen Khemiri : l’alternance entre moments didactiques et récits de vie épouse naturellement le montage d’une émission radio. Le jeu des comédien·nes emprunte la diction lente et le rythme maîtrisé de la fiction radiophonique, le texte n’est pas tant joué que dit. C’est du très bon théâtre radio, on a envie de fermer les yeux, on se demande si l’on ne serait pas mieux à l’écouter chez soi.

Mais nous ne sommes pas dans un studio capitonné de radio, nous sommes à Chalon dans la rue, dans une cour ouverte et battue par le soleil. Un SDF passe devant le premier rang, commence à tanguer vers la scène, le personnel du festival tente de le diriger vers la sortie.

Il semble que la tolérance bienveillante du public pour la pauvreté doive s’arrêter aux limites de la scène. La fiction se poursuit tant bien que mal. « Ne lui faites pas confiance », déclare le comédien au micro. Est-ce la pièce qui continue ou un commentaire sur ce qui se déroule en direct ? Un doute s’installe, dure une seconde à peine, le temps qu’on comprenne que c’est bien les deux à la fois, que le SDF qui a pris le micro pour se présenter (« Bonjour, je m’appelle Peter, je suis SDF, vous n’auriez pas 50 centimes ? ») est un personnage de la pièce de Jonas Hassen Khemiri. « Ne lui faites pas confiance » : il a raison, c’est un acteur. Et cette fois, l’illusion théâtrale nous a tous·tes cueilli·es par surprise.

© Mathieu Prat

Portraits de vies en marge

« Ne lui faites pas confiance » : dans la pièce, Andrej ne croit pas aux boniments de Peter, nourrit un mépris pour le SDF, habité par la peur de devenir comme lui, définitivement « hors système ». Andrej lui se jure d’essayer d’y entrer, dépose son CV partout, se fait humilier par la dame de Pôle Emploi. A ces deux portraits des victimes du capitalisme ordinaire s’ajoutent bientôt Martina, la buraliste aux origines bourgeoises, bloquée dans une vie qui n’aurait pas dû être la sienne, qui se rêve permacultrice et finit par voler dans la caisse ; Mani, son mari, docteur en économie mais « complètement incompétent sur le plan économique », obligé à faire des petits boulots en attendant un poste à l’université ; Freya, toute juste licenciée, qui voit dans l’accident de celle qui l’a remplacée une chance de tout recommencer.

Une galerie de personnage un peu « en marge », dont les destins sont savamment intriqués, comme dans une tragédie grecque. Pas de tragique pourtant ici, rien que l’illustration implacable d’un paradigme économique.

© Mathieu Prat

La nature de la scène se transforme, ce n’est plus une simple fiction radiophonique, c’est un mécanisme théâtral qui montre ses rouages en même temps qu’il les assemble, comme une implacable machine qui broie tous ses personnages. Le jeu radiophonique et détaché des comédien·nes, les bruitages réalisés en direct, soulignent cette mise à distance, empêchent l’identification de l’acteur·ice et du personnage, dans un procédé presque brechtien.

L’entracte qui interrompt le récit en préambule de l’acte III renforce ce mécanisme par une nouvelle rupture de l’illusion théâtrale. Un comédien s’adresse à nous en avant-scène, nous questionne sur notre rapport à la galère économique : « Qui ici a déjà été vraiment fauché, je veux dire fauché pour de vrai ? Qui ici est inquiet pour l’état de ses finances en ce moment ? ». On répond à main levée, on contemple l’échantillon socio-économique composé par ce public de Chalon dans la rue.

Il propose une petite expérience, fait venir Peter le SDF, lui demande s’il accepterait qu’il lui plonge la tête dans un seau contre un billet. Peter obtempère mais le comédien négocie, il faudra le refaire encore deux fois pour obtenir l’argent promis.

On se récrie, il demande si quelqu’un·e d’autre ici veut prendre sa place, une minute dans l’eau pour 50 euros. On assiste, impuissant·es, au monologue du comédien pendant qu’il maintient la tête de Peter sous l’eau, semble presque l’oublier en nous parlant, grisé par sa propre puissance. Les secondes s’égrènent, insupportables. Lorsqu’on se demande s’il faudrait intervenir, Peter sors la tête de l’eau, reprend son souffle, s’exclame : « Ça va, j’en ai assez de me faire humilier, à toi de jouer Peter maintenant ». Séance tenante, les deux acteurs échangent de rôle, et celui qui jouait Peter devient Mani, le docteur en économie, personnage qu’il incarnera jusqu’à la fin de la pièce.

© Mathieu Prat

Le piège s’est refermé encore une fois sur le public, avec une efficacité redoutable. Dans ce moment d’adresse directe, où l’on croyait l’illusion théâtrale déjà rompue, nous avons, pendant quelques instants, oublié que ce ne sont que des acteurs face à nous, que la scène jouée est déjà écrite. Cette seconde rupture s’appuie avec brio sur la précédente : c’est justement Peter, le personnage sorti de la réalité du public, que la mise en scène exhibe ici comme un simple rôle à endosser.  

La mise en scène du Petit Théâtre de Pain fait ainsi la pièce de Jonas Hassen Khemiri un essai sur les pouvoirs de l’illusion théâtrale autant qu’une leçon appliquée d’économie. L’intérêt de jouer ce texte dans l’espace public repose moins alors sur une interaction avec le contexte – les paysages qui nous entourent n’entrent à aucun moment dans notre conscience – que dans la porosité avec le réel permise par l’absence du traditionnel dispositif scénique. On s’émerveille de la virtuosité du mécanisme théâtral autant qu’on suit avec passion les destins croisés de ces personnages, portés par le jeu choral et maîtrisé de la troupe du Petit théâtre de Pain.

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