Christophe Honoré, écrivain, scénariste, réalisateur, metteur en scène, n’a peur de rien et s’empare d’une figure mythique de la littérature : il adapte, en ce moment au Théâtre de la Ville, Madame Bovary de Gustave Flaubert. Dans un retournement juste et opportun, il rend à ce monstre sacré sa chair et sa vie, et révèle dans une mise en scène réjouissante et réparatrice une nouvelle héroïne, Bovary Madame, qui nous fait dire avec bonheur : « Bovary Madame, c’est nous ».
Moi je ne veux pas mourir sur scène
Lorsque j’ai étudié Madame Bovary en classe, mon professeur de lettres avait mis un point d’honneur à nous expliquer le titre : ce roman qui porte le nom de son héroïne, ne s’appelle pas Emma Bovary, ni encore moins Emma. Non, ce roman qui raconte le destin d’une femme en province au mitan du XIXème siècle, femme rêveuse, femme adultère, femme malheureuse, ce roman, dès et par son titre, efface la femme alors même qu’il la nomme : elle n’est jamais elle-même, elle n’a pas pas de prénom, ni de nom de famille qui lui soient propres, le livre censé la raconter la ramène constamment et nécessairement à sa condition de femme mariée. Madame, statut social ; Bovary, nom du mari. Madame Bovary ne s’appartient pas. En renversant les deux éléments du titre, de Madame Bovary en Bovary Madame, Christophe Honoré, qui met librement en scène une adaptation du roman réaliste de Gustave Flaubert, propose un renversement du regard : un peu comme dans un jeu des 7 familles, ce soir sur le plateau de la Grande Salle du Théâtre de la Ville, dans la famille Bovary nous demandons Madame. Pour terminer de la constituer, nous aurons également besoin des cartes « Monsieur », « Berthe », mais aussi « Léon », « Rodolphe », « Homais », « Lheureux ».

La figure d’Emma ne se construira plus en regard de son statut marital, mais en miroir du nom qui l’a consacrée légende littéraire. Retournement empouvoirant et libérateur puisqu’il permet à la Bovary Madame d’Honoré, incarnée à la scène par Ludivine Sagnier, de ne pas mourir. Car c’est comme ça que tout commence : dans l’arène d’un cirque animé par une Loyale Madame en collants et strass noirs (Marlène Saldana), Emma Bovary va se raconter avec force chansons, acrobaties, bricolages, animaux et autres effets, raconter son existence et ses rêves, ses espoirs et ses désillusions, et surtout comment le jour de son suicide elle décide de ne plus prendre l’arsenic mais plutôt la fuite. Comment Madame Bovary refuse de mourir, et choisit la vie.
À Flaubert et à la littérature, le cadavre de Madame Bovary ; à Honoré et au théâtre, la chair vivante et le cœur battant de Bovary Madame.
En ce sens, le choix d’Honoré est hautement politique tout autant qu’il est réjouissant. Le metteur en scène fait sienne la théorie développée par Coline Pierré dans son ouvrage Éloge des fins heureuses : « C’est un acte profondément conservateur que de prendre la décision de faire échouer un personnage qui se bat pour son destin, ses idées, sa vie ou sa liberté. Lorsqu’on décide d’anéantir les efforts et les espoirs de ses personnages pour les conduire à l’échec, on fait un choix réactionnaire : celui de la norme et de la fatalité. » écrit-elle dans un paragraphe intitulé « Les fins malheureuses sont de droite ». À Flaubert et à la littérature, le cadavre de Madame Bovary ; à Honoré et au théâtre, la chair vivante et le cœur battant de Bovary Madame. D’un côté la réaction, de l’autre l’action : longue vie aux héroïnes mues par le désir et la recherche de plaisir, longue vie à celle qui font le choix de la joie et de la liberté, longue vie à celles qui luttent.

Une femme apparaît
Tout les événements biographiques d’Emma y passent (quasi) : le mariage, l’installation dans la maison de Tostes où vécut feu la première épouse de Charles, le déménagement à Yonville, la naissance de Berthe, le bal, les dépenses incessantes chez le marchand Lheureux, la rencontre avec le premier amant Rodolphe, les comices, l’échec de l’opération chirurgicale faite sur le pied-bot d’Hippolyte, l’abandon de Rodolphe, la dépression, la rencontre avec le second amant Léon, la séparation, les dettes, re-la dépression… et chacun est mis en scène avec beaucoup d’ingéniosité, de justesse mais aussi de drôlerie et de cruauté. Trapèze, cheval, lanceur de couteau, cerceau, barbe à papa, tous les outils du cirque sont convoqués mais aussi chansons, décors amovibles, vidéos enregistrées et en direct, bruitages, tartes à la crème… Honoré fait appel à tout un attirail de dispositifs pour que se déploie l’histoire d’Emma. Si on regrette parfois certaines musiques et certaines vidéos enregistrées dont la pertinence pose question et dont l’omniprésence gâche parfois l’émotion qui bourgeonne sur scène, le spectacle est extrêmement jubilatoire.
Et dans ce chaos organisé qui emprunte tout autant à l’esthétique absurde du Zerep (collectif animé par Sophie Perez et dont Marlène Saldana et Stéphane Roger sont des interprètes) qu’aux films de Jacques Demy, s’impose tout en délicatesse et en hésitation, tout en soubresauts du cœur et jouissances du corps, Emma-Ludivine. Entourée d’hommes en noir incarnant des messieurs Loyaux en même temps que des croque-morts, elle apparaît, dans les moments où elle est libre, c’est-à-dire au début et à la fin, quand elle prend la parole de manière directe, qu’elle n’est plus racontée mais qu’elle se raconte, elle apparaît en blanc. Non pas le blanc de la virginité et de la pureté, mais le blanc comme le mélange de toutes les lumières, de toutes les couleurs, le blanc de la vie.
En reprenant ainsi le contrôle de sa vie, et de la narration de sa vie, elle se préserve : non seulement elle reste en vie, mais elle reste digne, sans honte et sans reproche.
Alors quand Emma (vous l’entendez, le passé simple de « aimer » ?) décide de quitter la scène, de se soustraire à la vue de tous·tes (et notamment d’un public en sugar rush, gavée à la barbe à papa distribuée par les clowns, qui applaudit à tous les numéros et notamment les plus dangereux, un public en somme avide de sang), quand elle fait sa sortie elle ne disparaît pas : elle apparaît. En reprenant ainsi le contrôle de sa vie, et de la narration de sa vie, elle se préserve : non seulement elle reste en vie, mais elle reste digne, sans honte et sans reproche. Une cavalière d’un genre nouveau, qui n’a peur ni de ses orgasmes ravageurs ni de ses amours déçues. La seule à ressortir grandie de l’expérience de la vie, alors même qu’elle est considérée par ses contemporain·es, mais aussi par la horde de lecteur·ices qui se sont délecté·es de ses péripéties et de professeur·es de français qui se font une joie de nous expliquer son destin, comme une mauvaise épouse, une mauvaise mère, une mauvaise femme, et que sa mort n’était qu’une juste fin, elle l’avait bien cherché, bien fait pour elle. En choisissant de ne pas punir Emma, et en lui permettant de prendre la main sur son existence, cette relecture de Madame Bovary permet à toutes les femmes de ressentir les barreaux de la cage autour de soi, de les écarter un à un et d’en sortir plus vivantes que jamais.

Il est révolu le temps des destinées tragiques, des fatum qui nous cloîtrent, des existences qui sont comme des prisons : ni obligées ni fatales, nos vies peuvent être vécues librement, nous avons le droit d’aimer, de choisir, de nous tromper. Et de recommencer. Bovary Madame, à qui Ludivine Sagnier donne toute sa force et sa fragilité, réinvente la devise révolutionnaire : vivre libre et ne pas mourir.
Bovary Madame
D’après le roman de Gustave Flaubert
Texte & mise en scène — Christophe Honoré
Collaboration à la mise en scène — Christèle Ortu
Scénographie — Thibaut Fack
Lumières — Dominique Bruguière
Costumes — Pascaline Chavanne
Avec la participation de la maison Yohji Yamamoto
Son — Janyves Coïc
Collaboration à la vidéo — Jad Makki
Renfort tournage — Léolo Victor-Pujebet, Mathieu Morel, Augustin Losserand & Marc Vaudroz
Assistanat lumières — Pierre-Nicolas Moulin
Assistanat costumes — Zélie Henocq
Assistanat dramaturgie — Paloma Arcos Mathon & Brian Aubert
Assistanat création vidéo & réalisation — Lucas Duport
Régie générale — Nelly Chauvet
Régie plateau & accessoires — Stéphane Devantéry & Luc Perrenoud (en alternance)
Régie lumières — Pierre-Nicolas Moulin & Julie Nowotnik (en alternance)
Régie son — Janyves Coïc & Philippe de Rham (en alternance)
Régie vidéo — Stéphane Trani
Habillage — Linda Krüttli
Construction décor — Ateliers du Théâtre Vidy-Lausanne
Production — Aline Fuchs, Colin Pitrat & Iris Cottu
Diffusion — Elizabeth Gay
Avec — Harrison Arévalo, Jean-Charles Clichet, Julien Honoré, Davide Rao, Stéphane Roger, Ludivine Sagnier & Marlène Saldana.
Et pour les images filmées — Vincent Breton, Nathan Prieur, Emilia Diacon & Salomé Gaillard
Au Théâtre de la Ville – Sarah Bernhardt (Paris) jusqu’au 16 avril.
Durée 2h25.
Spectacle accessible aux personnes sourdes et malentendantes grâce à une traduction en langue des signes française diffusée dans des lunettes connectées gratuites, sur réservation. Traducteur·ices : Delphine Leleu & Vivien Fontvieille.
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