Dans Chiens, Lorraine de Sagazan fait vivre au plateau le « procès du porno » et tout ce qu’il symbolise : violences faites aux femmes, domination masculine, brutalité du système patriarcal, impunité des coupables et silenciation des victimes, faiblesse de la justice, définition de l’œuvre d’art, banalisation de la torture et de la barbarie, questionnement sur le bien et le mal. Dans une mise en scène grandiose et époustouflante qui pêche malheureusement par une surabondance de sujets, le spectacle confronte ses spectateur·ices à leur part d’humanité la plus obscure : sommes-nous véritablement innocent·es de la violence du monde ?
Ils avancent masqués
Le spectacle commence violemment et je suis happée : un acteur, à la dérangeante allure reptilienne, entre en scène. Il ne dit rien, il pointe du doigt le texte défilant sur les murs nus du théâtre et qui nous rappelle, succinctement (et c’est d’autant plus terrifiant), le contexte de l’affaire « French Bukkake » : 17 hommes sont jugés pour violences sexuelles, viols en réunion, traite d’êtres humains en bande organisée, proxénétisme aggravé, crimes commis dans le cadre de tournages pour la plate-forme pornographique « French Bukkake » à l’encontre d’une cinquantaine de femmes avec les circonstances aggravantes de sexisme et de racisme. Silence médusé dans la salle. L’acteur enchaîne, il se voile le visage d’un masque transparent qui déforme ses traits et prend la parole dont la sonorisation déforme la tonalité. Il incarne quatre personnages : l’acteur au plateau qui tient le rôle du coryphée ; Daphné, cette « Cendrillon des temps modernes », qui ne demande qu’à être sauvée ; Axelle, l’internaute rassurante, qui propose à Daphné de l’argent facile en se prostituant et Julien, l’homme qui se cache derrière Axelle, qui viole Daphné avant de la « recruter » pour des tournages du site « French Bukkake ». L’acteur est immobile, ses pieds posés sur un plateau ressemblant à une peau suintante, qui, à bien y regarder, est en réalité composé de vêtements aplatis de couleur chair (allant du brun pâle au rose piquant) et recouvert d’une laque effet latex qui donne l’impression que la scène est habillée d’un immense organe humain, on ne sait pas trop lequel, de la peau déployée, ou écorchée vive, une muqueuse ouverte, l’intérieur d’un corps, d’un intestin, d’un sexe.
Chiens va chercher ce qu’il y a de plus obscur, de plus malaisant en nous, de plus humain en somme alors même que ça a l’air monstrueux. Chiens y va avec les mains et c’est dégueulasse.
Chiens, qui prend pour prétexte et point de départ ce « procès du porno » pour développer une pensée plus large sur la domination, la violence, son usage et sa légitimité, propose une mise en scène d’une catégorie très populaire dans l’industrie pornographique mainstream : le « prolapsus » (ou prolapse en anglais), la descente d’organes, le retournement ou le déplacement d’organes internes, de l’intérieur vers l’extérieur, montrer, mettre en lumière et au jour ce qui d’habitude est invisible, caché, dans l’ombre. Chiens va chercher ce qu’il y a de plus obscur, de plus malaisant en nous, de plus humain en somme alors même que ça a l’air monstrueux. Chiens y va avec les mains et c’est dégueulasse. Le trigger warning du début (ou « traumavertissement » en français) nous avait prévenu : « ce spectacle contient des descriptions de violences » et nous invite à « quitter la salle » si nécessaire mais ce qui dérange, ce qui pourrait nous inciter à nous lever et partir c’est moins la narration ou la représentation de ces violences (« sexuelles, d’exploitations et d’humiliations », racistes et sexistes) mais bien ce que ça vient toucher en nous. Une vidéo de « French Bukkake » c’est des dizaines d’hommes (jusqu’à 150 parfois), qui viennent violer une femme. Ces hommes sont masqués, vêtus, debout. La femme est nue, le visage découvert, à genoux ou allongée. La « scène » est dirigée par Pascal, le producteur, réalisateur, auteur. Il a des lunettes d’aviateur, une dérangeante allure reptilienne, il dit à la femme (qu’il a rebaptisé d’un prénom choisi au hasard pour l’occasion) ce qu’elle doit subir, aux hommes (qu’il reconnait à leur sexe) ce qu’ils doivent faire : recouvrir, après des heures d’actes sexuels imposés, de leur sperme le visage de la femme. Et tout les visages auront disparu.

Mais ces vidéos ce sont aussi des spectateur·ices, un public. Ces vidéos, c’est nous, qui les avons regardées, qui les avons appréciées, qui en avons joui, qui ne les avons pas reconnues comme actes de violence, ou bien qui les avons reconnues comme acte de violence mais en avons joui tout de même, qui ne les avons pas regardées mais qui en avons entendu parler. Nous qui, au bout du compte, n’avons rien fait. Nous, voyeurs, nous, complices. Et Chiens, alors, qu’est-ce que c’est, si ce n’est un spectacle mis en scène par une femme qui dirige les opérations, et un public qui regarde, dans le noir, le visage et le corps dans l’obscurité ? Lorraine de Sagazan nous remet à notre place : nous, voyeurs, nous, complices. Et nous force à nous dévoiler la face : nous, responsables, nous, coupables. En nous mettant face à la violence, des mots, des actes, des corps, la metteuse en scène nous oblige, nous aussi, à nous mettre dans une position indélicate, gênante, troublante : regardons en face le viol, la torture, la barbarie, et considérons notre silence.
« Ce n’est pas un accident, c’est la guerre »
Mais le spectacle se déploie, et, malheureusement, se perd. Par excès de densité, Chiens n’est plus lisible. Que veut dire la pièce ? Que veut-elle raconter ? La violence des hommes et leur impunité ; la domination du système patriarcal, sa violence, son inhumanité ; les lacunes du système judiciaire, ses manquements, ses incapacités ; la détresse des femmes, leur réification, leur effacement ? Qui parle dans le spectacle, Daphné, Lorraine, Pascal, Léo-Antonin, Vladislav ? Qui écrit les textes projetés sur l’écran rond imitant tout à la fois la pupille et le trou de la serrure ? Qui se déplace dans des costumes aussi sublimes que répugnants ? À qui sont les corps qui constituent la montagne vivante, difforme et magnifique du décor, et ceux qui rampent sur scène en éructant un texte à la limite du compréhensible ? Qui chante ? Qui hurle ? Certes, le spectacle, avec une grande maîtrise, met en scène un chaos. C’est un tour de force. Et en réalité, on ne peut pas lui reprocher non seulement de vouloir tout dire, tout montrer, tout dénoncer mais aussi de s’y perdre. Comment être clair, concis, limpide, quand on veut parler de la cruauté, du sexisme, du racisme, de la colonisation, de la brutalité du patriarcat ? Et, en même temps, comment dire tout cela, sans faire spectacle de la violence ?
Chiens abat toutes ses cartes et, du même coup, avoue son impuissance : on ne peut pas faire du monde un spectacle.
Chiens abat toutes ses cartes et, du même coup, avoue son impuissance : on ne peut pas faire du monde un spectacle. En revanche, et c’est là la force, je crois, de cette mise en scène, on peut donner du pouvoir à son public : je choisis de rester ou bien de me lever, je choisis de fermer les yeux ou bien de regarder en face, je choisis de rester assise ou bien d’envahir le plateau, je choisis de rester à distance ou bien de toucher les acteurs, je choisis de lire les textes projetés ou de regarder les interprètes sur la scène, je choisis d’écouter les paroles des chansons ou d’écouter celles des acteur·ices. Chiens me rappelle à chaque instant que le statut de spectateur·ice (de théâtre, de cinéma, de vidéo porno) n’est pas passif, je ne suis jamais, contrairement aux victimes de violence, en état de sidération : je peux faire un choix. De la même manière, être citoyen·ne dans la société, c’est faire des choix, et notamment, celui de faire coïncider mon intime conviction, mes valeurs, mes principes avec mes actes : qu’est-ce que je fais, maintenant que je sais ?
Lorraine de Sagazan elle-même ne sait pas, Chiens continue d’interroger sans jamais donner ni de réponses ni même de conseils. Des pistes de réflexion sont esquissées : il ne suffit pas pour un homme d’être « déconstruit » pour gagner l’égalité femme-homme, il ne suffit pas de faire appel à la justice pour que les auteurs de violence soient reconnus coupables, il ne suffit pas que les femmes parlent pour qu’elles aillent mieux. Mais alors quoi ? La violence ? C’est ce qu’interroge la metteuse en scène à la fin du spectacle, son rapport à la violence, ou plutôt son absence de rapport à la violence, son incapacité à l’imaginer et encore plus à la pratiquer. Il est évident que le « procès du porno » n’est ni un cas isolé, une anomalie ni une affaire de sexualité : c’est l’expression la plus évidente d’une guerre faite aux femmes. Alors, pourquoi est-il si difficile pour une femme de faire usage de la violence, de s’armer pour se défendre et faire mal en retour, de partir en guerre, elle aussi ? À quoi ressemblerait un monde dans lequel les femmes se réappropriraient la violence qui leur est faite (qu’elle soit sociale, économique, raciale, sexuelle) et la retournent à l’envoyeur, où les femmes utiliseraient ce qu’elles connaissent si bien pour l’expérimenter tous les jours non pas contre soi mais contre le harceleur / l’agresseur / le violeur, où elles ne seraient plus victimes mais autrices de violence ? Je ne peux m’empêcher de penser à la phrase de Virginie Despentes dans King Kong Théorie : « Le jour où les hommes auront peur de se faire lacérer la bite à coups de cutter quand ils serrent une fille de force, ils sauront brusquement mieux contrôler leurs pulsions ‘‘masculines’’, et comprendre ce que ‘‘non’’ veut dire. » Et ça me laisse songeuse.

Chiens de Lorraine de Sagazan est une « installation plastique et musicale » tout à la fois forte et impuissante, spectaculaire et confuse, qui laisse perplexe et nous hante longtemps. Alors même que le spectacle semble manquer sa cible, il touche juste en nous faisant, nous spectateur·ices, redevenir actif·ves : quel(s) choix faisons-nous face à la violence du monde ?
Chiens
Conception & mise en scène — Lorraine de Sagazan
Direction musicale — Romain Louveau
Composition & adaptation musicale — Othman Louati
Avec — Adèle Carlier, Vladislav Galard, Léo-Antonin Lutinier, Michiko Takahashi, Joël Terrin & Manon Xardel
Et avec l’Ensemble Miroirs Étendus — Guy-Loup Boisneau, Solène Chevalier, Annelise Clément, Akiko Godefroy, Romain Louveau, Noé Nillni & Marie Salvat
Prosodie des cantates — Lorraine de Sagazan
Texte du spectacle — écriture collective
Dramaturgie — Julien Vella
Scénographie — Anouk Maugein
Costumes — Anna Carraud
Lumières — Claire Gondrexon
Chorégraphie — Anna Chirescu
Vidéo — Jérémie Bernaert
Développement textiles, teintures, couleurs de la scénographie — Max Denis, Anouk Maugein & Cloé Sonnet
Construction du décor — Ateliers de la MC93
Réalisation des costumes — Anna Carraud, Marnie Langlois, Alan Morelli & Tom Savonet
Stagiaire atelier costumes — Zoé Delhomenie
Réalisation des impression 3D — Marc-Antoine Augustin
Régie générale — Vassili Bertrand
Régie plateau — Sandy Tissot
Régie son — Anaïs Georgel & Étienne Graindorge
Assistanat à la mise en scène — Mathilde Waeber
Assistanat à la scénographie — Sevgi Macide Canik
Assistanat aux costumes — Marnie Langlois
Stagiaires — Fanny Audibert-Flores, Margot Delabouglise, Perrine Magne, Lunel Parat-Yeghiayan & Clémence Ribereau
Jusqu’au 15 février 2026 aux Bouffes du Nord (Paris). Durée 2h.
TRIGGER WARNING : Ce spectacle contient des descriptions de violences sexuelles, d’exploitations et d’humiliations racistes et sexistes.
Spectacle interdit aux moins de 16 ans.
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