Don Baltha : la crèche en noir sur blanc

La scène se déroule dans une petite impasse derrière le cimetière du Père Lachaise, devant un public écrasé de chaleur et pourtant venu en nombre. L’interprète circule tant bien que mal en distribuant à la cantonade des balles de jonglage, escaladant les corps jusqu’aux derniers rangs du public.

En fond, la chanson Duerme Negrito de Mercedes Sosa semble répondre à l’ambiance allègre et complice, mais laisse poindre un malaise. « Dors, dors petit garçon noir / Ta mère est au champ (…) Et si l’homme noir ne dors pas / Le diable blanc arrive », raconte la comptine argentine. Tenant un seau en fer en équilibre sur sa tête, Christian Padilla invite le public à y lancer leurs balles blanches : il y a des réceptions acrobatiques, des échecs et des rires, un chien qui aboie, vexé de ne pas avoir été invité à participer, des applaudissements.

Le cancre : une dramaturgie de l’échec

Une sonnerie de cour d’école vient signer la fin de la récréation et Christian Padilla s’assoit à son bureau d’écolier, le seau désormais rempli de balles à ses pieds. L’interprète passe alors du jonglage au théâtre d’objet, dessinant avec les balles blanches une scène de course-poursuite endiablée entre un enfant qui joue et un adulte qui le réprimande. A sa droite, un tableau noir décoré d’inscriptions à la craie semble détailler les punitions des mauvais élèves. La scène sur le bureau, qui emprunte autant au théâtre de guignol qu’au cinéma muet, s’emballe peu à peu, les balles fusent et la course se transforme en jeu de bonneteau, jusqu’à ce que l’interprète lui-même se perde dans ses bruitages, prêtant à l’enfant la voix de l’adulte autoritaire, et vice-versa.

Ne se laissant pas décourager, il change aussitôt de jeu, tentant cette fois de faire tenir en équilibre le plus de balles possibles en une impossible pyramide. Evidemment, ça rate, il recommence, une balle tombe magiquement dès qu’il a le dos tourné, on rit et on en redemande.

Un mécanisme qu’on retrouvera plusieurs fois dans le spectacle, le circassien n’ayant pas peur d’assumer les ratages.

© Léa Severe

Un tel comique de l’échec est trop souvent utilisé comme une facilité dans les spectacles de jonglage, ou pour porter un propos parfois léger sur la « fragilité » du geste humain. Ici cette dramaturgie de l’échec résonne de façon plus profonde avec l’univers scolaire planté par le décor et le personnage de joyeux cancre endossé par Christian Padilla.

Ce jongleur aux allures d’enfant pas sage, qui construit des histoires pour mieux prendre plaisir à tout faire tomber par terre, nous interroge sur ce que signifie « échouer », particulièrement dans le contexte de l’école. Est-ce qu’échouer c’est finalement tomber toujours « à côté », comme les balles ratées du jongleur, ne pas correspondre à la norme ? Qu’est-ce que cela signifie pour un personnage comme celui de Don Baltha qui est malgré lui placé en dehors de la norme, parce qu’il est le seul enfant noir de sa classe ?

Crèche magique et cathartique

L’interprète sort finalement de son silence pour raconter l’événement que constituait, dans son école primaire tenue par des bonnes sœurs, le tableau vivant de la crèche de Noël. Inévitablement, lui échouait chaque année le rôle du roi Balthazar, tandis qu’aux autres enfants était attribué au choix le petit Jésus, la Vierge Marie, Joseph, les rois mages ou les animaux de l’étable. Au fur et à mesure qu’il présente les protagonistes de cette crèche, Christian Padilla aligne des figurines à la ressemblance approximative, action figure et même dinosaures en plastique.

© Gaby Merz

Un assemblage de jouets hétéroclites, repeints en blanc pour leur donner un semblant d’unité, dénonçant dans le même temps l’inquiétante blanchité de cette représentation biblique. Une enfant dans le public fait remarquer que la Vierge Marie a perdu sa tête, l’interprète s’empresse de la revisser sur son cou de poupée Barbie. Se dessine ainsi une crèche grotesque, sortie tout droit d’un film d’horreur ou d’un Toys story triste.

Le personnage confie : si on lui avait laissé le choix, il aurait préféré jouer une jolie petite vache blanche aux tâches noires. Le spectacle se lit dès lors comme une revanche, la tentative de réparer cette frustration enfantine, en construisant enfin une crèche à sa façon.

C’est l’ensemble de ces assignations racistes, conscientes ou non, qui vont de la pièce d’école à la caricature injurieuse, que le spectacle vient travailler au corps. L’interprète sort une ardoise d’écolier, perchée à hauteur d’homme, sur laquelle est dessinée à la craie blanche un visage qui reprend les traits d’une caricature raciste. Alignant son corps derrière le tableau noir, il semble vouloir se confondre avec ce cliché et donne l’illusion que la caricature se met à jongler, suivant même de ses yeux la trajectoire des balles, devenue bouffon s’évertuant à amuser le public, majoritairement blanc, que nous composons.

La caricature se fait ainsi marionnette ou masque, autant qu’extension du corps de l’interprète, terrible déformation qui finit par prendre son autonomie lorsque Christian Padilla actionne un mécanisme ingénieux par lequel la bouche du personnage s’ouvre et se ferme toute seule.

© Léa Severe

Le martyr de Chocolat

Derrière une armoire parée d’un rideau rouge, semblable au cabinet de disparition d’un magicien, Christian Padilla endosse une nouvelle identité et réapparaît vêtu d’une grande cape violette et d’une couronne en carton de galette des rois.

Devenu le roi Balthazar, il affirme être venu « apporter un message de paix au peuple français », avant de nous enjoindre à prendre la main de notre voisin·e et à les lever en rythme sur la chanson Imagine de John Lennon. Ce pied de nez moqueur au message de paix universaliste et plein de bons sentiments blancs est parachevé par une annonce spectaculaire : non content d’apporter la paix, Balthazar apporte aussi des cadeaux.

Une référence à la tradition de la fête des rois mages, particulièrement célébrée en Espagne et dans les pays qu’elle a colonisés – entre autres l’Equateur dont Christian Padilla est originaire – où sont distribués des bonbons lors de grands défilés dans la rue. L’interprète nous prévient cependant : pour avoir des cadeaux, il va falloir les mériter. Le message bienveillant et un peu niais de paix universelle est bien vite remplacé par le discours de méritocratie de l’école républicaine.

La solution pour départager les enfants méritants est toute trouvée : présentant la caricature grotesque à la mâchoire mécanique, Christian Padilla s’exclame « on va défoncer Chocolat ! ». Désormais nommée en hommage à cette figure historique franco-cubaine, de son vrai nom Rafael Padilla, la caricature se mue en terrible attraction de fête foraine, cible des balles blanches envoyées par le public, qui vise sa bouche, la rate, frappe son front, la désarçonne. Un jeu de chamboule-tout qui déclenche le rire autant que le malaise.

La grande intelligence du spectacle réside ici dans le fait de faire participer le public à cette démonstration de violence raciste, sans pour autant chercher à « piéger » les spectateur·ices. La question n’est pas de refuser ou non de viser Chocolat en démonstration de sa propre « droiture morale », dans une conception toute individualiste de la lutte anti-raciste. Le jeu se joue de toute façon, porté par des dominé·es contraint·es à jouer la carte de l’autodérision pour amuser les blanc·hes, et nous en sommes nécessairement les vainqueur·euses, les dominant·es.

Ce n’est là qu’une petite partie de ce qui fait la richesse de ce solo protéiforme. Maniant avec virtuosité les références les plus diverses et des disciplines artistiques variées – de la danse au jonglage, en passant par le théâtre d’objet ou encore les arts visuels, avec les dessins suspendus de Guillermo Valladeres et Christian Padilla qui composent une scénographie en noir et blanc – Don Baltha se veut une exploration fine des mécanismes d’assignations racistes, empreinte de poésie et d’une malice toute enfantine.

On ne peut que recommander d’aller en découvrir les multiples facettes lors des prochaines représentations prévues à Chalon dans la rue du 23 au 26 juillet, et de continuer à suivre le parcours de la compagnie l’Art Nak, dont Don Baltha est le premier spectacle.

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