Décrochez-moi ça et Ostinato : du cirque à Villeneuve en Scène

Décrochez-moi ça © Vincent Muteau

Décrochez-moi ça : la tendresse des fantômes

De drôles d’ouvreur·euses nous accueillent et nous placent consciencieusement au sein d’un petit chapiteau calfeutré, éclairant le sol de leurs lampes torches. Le cadre est intimiste et fourmillant : des dizaines de costumes pendent du plafond jusqu’à l’entrée des coulisses en passant par deux larges portants sur la scène. Pourtant, chaque chose est à sa place. Chacune de ces vestes sera scrupuleusement enfilée par les deux interprètes (dont il faut saluer la performance de superposition vestimentaire en pleine canicule), dans une première bravade rythmée par le tic-tac d’un métronome et la performance hypnotique du musicien multi-instrumentiste qui les accompagne.

© Vincent Muteau

Laurent Cabrol, roi des fausses maladresses et des vrais enchantements, nous livre une série de numéros fascinants de jonglage de balles blanches et de chapeaux feutrés. Du pas sautillant d’un Buster Keaton au regard triste d’un Pierrot, ce Monsieur Loyal muet dompte les objets comme personne. Lancer de chapeaux sur cibles, ballet de balles rebondissantes, le virtuose est inarrêtable. Seul un petit chien malicieux voleur de chapeaux semble ne pas s’impressionner de ces démonstrations formidables. Elsa De Witte, elle, nous offre un numéro d’escapologie vestimentaire qui déboutonne, ainsi qu’une fantastique scène marionnettique dans laquelle elle prête le bas de son corps à une petite marchande d’âmes exaltée. La comédienne et costumière saisit le coeur de sa présence lumineuse et de son parfum de nostalgie bouleversante.

À leurs côtés, Stéphane Laisné, régisseur démiurge qui mène la danse et impose une cadence endiablée, ainsi que Thomas Barrière, musicien de grand talent qui construit en live toute l’atmosphère vibrante de ce cirque effervescent. À l’aide d’une multitude d’instruments (du banjo à l’harmonica en passant par les chaussures-cymbalettes), il se fait l’écho de la virtuosité en piste. Homme-orchestre, il redouble d’ingéniosité dans ses interventions musicales, comme avec ces soufflets d’accordéon accrochés à sa tête et à ses pieds dont il parvient à faire naître des mélodies par la simple locomotion.

© Vincent Muteau

Mille autres personnes viennent peupler ce cirque sans âge : toutes les vestes valsantes sont autant de fantômes sans visages, porteurs d’histoires anonymes et de cette même nostalgie qui infuse tout le spectacle. Dans ce chapiteau hanté, y a des corps sans têtes, mais aussi des têtes sans corps : derrière nous, le long d’un dernier gradin invisible, se révèlent des dizaines de masques, se joignant à nos rangs de spectateur·rices. À travers tous ces spectres, on rend hommage à tous ceux d’avant et tous ceux d’après, amant·es, ami·es, inconnu·es, qui peuplent les nuits d’insomnie et les vies flamboyantes. À tous ceux que nous sommes aussi, en nous-mêmes : dans une dernière scène grandiose dont on ne révèlera pas les ingénieux procédés, les miroirs se démultiplient et les interprètes aussi, dans un étourdissant maelstrom pailleté qui émeut aux larmes.

Avec Décrochez-moi ça, la compagnie Bêtes de foire nous plonge dans un univers très singulier, qui enchante autant qu’il bouleverse. Sans paroles, muni de quelques vestes et chapeaux, ce spectacle écrit toute une histoire du cirque et de la tendresse de celles et ceux qui le pratiquent. Un cirque de poussières, d’anciens amours et de nouveaux souvenirs, hanté d’une mélancolie heureuse extrêmement juste.

Ostinato : une humanité en équilibre

L’ostinato est un procédé musical de répétition d’une formule rythmique, mélodie ou harmonie, mais aussi la traduction littérale de « l’obstiné », le « têtu ». Dans cette nouvelle création de la compagnie Akoreacro, l’obstination est le moteur puissant d’une quête acrobatique et philosophique : décrocher la lune. Celle-ci, petit globe lumineux accroché dans les hauteurs de l’immense chapiteau, devient l’objet d’un désir et d’un élan collectif effréné, qui va propulser littéralement les acrobates vers des hauteurs insoupçonnées. Grâce à différentes disciplines circassiennes (main-à-main, bascule, cadre coréen, roue Cyr…), le collectif déploie sa virtuosité exceptionnelle et réussit le pari de traduire la quête éternelle d’ascension des êtres humains en acrobaties.

© Kalimba

Des guenilles préhistoriques jusqu’aux costards politiques, les interprètes endossent tous les costumes de l’histoire de l’humanité. Dans une étonnante fresque temporelle, les époques s’enchaînent et un même objectif reste : s’élever en collectif, bâtir vers le ciel. En associant la monumentalité d’agrès construits sur scène à la simplicité de procédés presque cinématographiques (comme ces chemins de fleurs qui défilent pour passer d’une époque à l’autre), la compagnie Akoreacro construit une grandiose épopée sans jamais s’alourdir ni se perdre dans des transitions laborieuses. Malgré de très gros changements scéniques, les interprètes redoublent d’ingéniosité pour toujours nous raconter quelque chose quelque part, et occuper l’espace de leurs présences virtuoses et chaleureuses. Il y a parfois quelque chose des Monty Python dans cette absurdité délicieuse et surtout cette attention à ne pas se prendre au sérieux.

© Kalimba

Aux côtés (voire même à la place) des acrobates, des musicien·nes d’un talent fou complètent cette aventure et participent de cet « ostinato » ébouriffant : saxophone, batterie, piano, violon, hautbois, chant… Le rapport avec les acrobaties en piste est on ne peut plus direct : musicien·nes et circassien·nes passent leur temps à se déplacer, se rencontrer, se faire voltiger. La musique, bien loin de se cantonner à un accompagnement illustratif, est ici tout aussi importante que les figures acrobatiques, et sa mise en valeur vivifiante crée un véritable souffle d’air frais. Sans cesse les cartes se rebattent, les rôles s’échangent, tout le monde semble savoir tout faire dans cette humanité d’un soir : voltige, musique, clownerie et même marionnette.

De cette chronologie vivante qui s’étend sur des millénaires, la compagnie Akoreacro tire de merveilleux moments scéniques mais n’oublie pas de regarder l’êtres humain dans tout ce qui le constitue : grand bâtisseur, éternel obstiné qui ne cessera jamais de viser la lune, il est aussi avide de pièces d’or, voleur de bois, ambitieux politique, manipulateur propagandiste, destructeur de la nature… Des tourelles de bois jusqu’aux gratte-ciels, Ostinato construit une grande réaction en chaîne étourdissante dont on ne se lasse pas une seule seconde. À ce portrait d’une humanité dépassée par son obsession du dépassement, les interprètes prêtent autant leur force que leur délicatesse. Dans les gradins, les mâchoires se décrochent devant de telles démonstrations de virtuosité et les coeurs s’allègent d’avoir pour un temps fait partie de cette communauté.

Derrière l’exploit technique indubitable, Ostinato nous rappelle que cette ascension vers la lune est aussi celle d’une force collective, d’une construction en commun, du plaisir des chutes et des rattrapes. Comme ce motif musical dont il emprunte le nom, le spectacle répète inlassablement son élan et nous entraîne dans un éblouissant vertige.

Deux chapiteaux, deux histoires de l’humanité : d’un coté, la compagnie Bêtes de foires convoque les fantômes du cirque dans une bouleversante célébration de celles et ceux qui nous traversent, et de l’autre, la compagnie Akoreacro regarde vers les étoiles et transforme l’obstination humaine en une formidable épopée collective. Entre mélancolie et allégresse, étincelles des souvenirs et vertiges des sommets, ces deux spectacles de piste rappellent avec éclat ce que le cirque sait faire de mieux : rassembler des corps, des regards et des émotions dans un même souffle.

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