A l’opéra d’Avignon, la grande interprète de pansori Lee Jaram nous accueille accompagnée de son joueur de tambour. Avec Neige, neige, neige, elle déploie toutes les ressources de cet art traditionnel coréen pour conter et chanter la nouvelle de Tolstoï Maître et serviteur. Des plaines glacées de la Russie aux montagnes coréennes et jusqu’à la fournaise avignonnaise, il suffit d’un mouvement d’éventail pour abolir les distances.
Chwimsae
Le festival d’Avignon 2026 met la Corée à l’honneur : c’était l’occasion de programmer des formes peu connues en France, et notamment le pansori, qui tient du chant et du conte. Lee Jaram est l’une des plus grandes voix mondiales de cet art coréen ; mais loin d’en faire une pratique uniquement traditionnelle, l’artiste défend une approche contemporaine du pansori, nourrie de sa formation auprès des grands maîtres et de sa création personnelle. C’est un art vivant, moderne, qui mélange les codes du genre avec le théâtre ou le spectacle musical. Sa présence en France est rare, et le public avignonnais l’a accueillie comme il se doit, avec une chaleur sans détour.
Elle nous enseigne les rudiments du chwimsae, un jeu de réponse de l’auditoire.
Pour ma part, c’était la première fois que j’allais voir du pansori, et Lee Jaram a joué le jeu de ce public novice : elle nous prend par la main et nous enseigne les rudiments du chwimsae, un jeu de réponse de l’auditoire qui réagit par interjections à l’histoire racontée. Nous répétons diligemment « olchigu », « tchotta » et « tcharanda » (orthographe approximative), en se demandant bien si on va oser les balancer en plein spectacle, mais le public semble ravi d’être ainsi déplacé dans sa solennelle écoute de spectateur. Lee Jaram ajoute qu’on peut aussi dire « oh lala », « oh non ! », « mon dieu ! », ou encore des petits « ho ! ha ! » comme le fera le joueur de tambour tout au long du spectacle. On peut aussi ne rien dire du tout, et savourer l’histoire tranquillement en vivant ses émotions à l’intérieur. Je crois que nous avons toustes commencé le spectacle dans un état de réjouissance avancée. Après tout, c’est très agréable de savoir qu’on va nous raconter une histoire pendant deux heures, et qu’on aura le droit de réagir.

Puissance du conte
Il n’y a rien et il y a tout : c’est la puissance du conte ramenée à son expression première.
J’ai été complètement subjuguée par la puissance de Lee Jaram, qui occupe seule la grande scène de l’opéra d’Avignon avec son allié percussionniste Lee Jun Hyoung. Armée de son seul éventail, elle dessine dans l’espace vide les plaines russes couvertes de neige, les petits villages tassés dans le froid, les bannières qui claquent dans le vent, les étables, les salles basses et enfumées des auberges. Il n’y a rien et il y a tout : c’est la puissance du conte ramenée à son expression première, et nous, émerveillé·es, conquis·es, public occidental si éloigné de ces pratiques et pourtant capable d’y reconnaître quelque chose d’essentiel et de familier, nous haletons et rions au rythme de ce texte de Tolstoï en forme de parabole. La quasi-intégralité du texte est psalmodiée par Lee Jaram selon des codes musicaux propres à cet art, une sorte de parlé-chanté rythmé par le tambour et les interjections du musicien, qui nous garde dans une tension incroyable tout au long du texte. La musique vient scander notre écoute, en opposant les longues phrases de la chanteuse avec les chocs et les impulsions du tambour. Nous sommes constamment sur le qui-vive, aux aguets de ce qui pourrait surgir au détour des chemins enneigés, à travers la tempête. Et Lee Jaram parvient à nous maintenir dans un tel suspense que certains épisodes nous arrachent collectivement des cris : lorsque le cheval de l’histoire s’enlise dans la neige, toute la salle a accompagné son effort pour sortir du bourbier, une patte ! (oh !) puis l’autre ! (ahh !), pour enfin applaudir l’animal libéré, deviné derrière l’éventail palpitant.

Suggérer
Neige, neige, neige est un bijou de maîtrise, de poésie et de drôlerie.
La chanteuse utilise sa voix et son corps de toutes les manières possibles, tout en restant quasiment immobile : un micro-décalage du centre de gravité, une infime courbure des épaules lui permettent de passer de la conteuse au vieux palefrenier, du maître avide au jeune garçon zélé. Elle a successivement tous les âges, tous les corps, et sa voix navigue des ultra-graves aux aigus dans une vocalité que j’imagine propre au pansori, parfois très douce, parfois rauque et presque déchirée. La scénographie lumière en arrière-plan suggère discrètement les vastes espaces dans lesquelles évolue l’histoire : fumée lourde, changement de direction des ombres portées à mesure que la nuit avance… Il n’en faut pas plus pour qu’on voie tout.

Neige, neige, neige est un bijou de maîtrise, de poésie et de drôlerie – car Lee Jaram, en plus de tout cela, est très drôle, et peut sauter sans problème de séquences dramatiques où elle a l’air de convoquer les puissances des abîmes avec des apartés un peu méta et très décomplexés. C’est une grande chance de pouvoir accueillir sur une scène française une interprète si généreuse, si impressionnante et si simple, dans un rapport très direct avec son public, spécialiste ou non. Tout l’opéra d’Avignon s’est levé d’un bond à la fin du spectacle, et Lee Jaram a réussi la prouesse de transformer l’audience parfois tatillonne du IN en une assemblée d’enfants ravis. On nous avait raconté une histoire, on avait ri et tremblé, pleuré pour le cheval supportant les caprices des hommes, on avait ragé contre l’obstination criminelle de Vassili, le maître obsédé par l’argent et la possession, on avait espéré trouver notre chemin dans la neige. Grâce à Lee Jaram et Tolstoï, on repartait comblé·es, un peu plus sensibles, un peu plus humain·es.
Neige, neige, neige
Avec Lee Jaram et Lee Jun Hyoung
Texte, adaptation et musique – Lee Jaram
Mise en scène – Park Ji Hye
Dramaturgie – Park Ji Hye, Howard Blanning
Scénographie et lumière – Yeo Shingong
Assistanat à la scénographie – Kim Minsung
Costumes – Park Sojin (Assembled Half)
Traduction française pour le surtitrage – Yumi Han, avec la collaboration de Hervé Péjaudia
Traduction anglaise pour le surtitrage – Alyssa Kim
Régie générale – Park Suye
Régie lumière – Jung Seoyeon
Régie son – Jang Taesoon
Administration, production, diffusion – Choi Bo Yun
Production – Wansung Playground
Un spectacle à voir encore au festival d’Avignon, les 21 et 22 juillet, 18h30, à l’Opéra Grand Avignon.
Lire tous nos article sur le festival d’Avignon 2026.
