À l’occasion de l’invitation de la langue coréenne au cœur de sa programmation, le Festival d’Avignon 2026 présente au Cloître des Carmes MULJIL, une pièce de la metteuse en scène Junyeob Lee, fondatrice du collectif Elephants Laugh. Celle-ci explore dans une proposition organique, sensible et visuellement saisissante, celle d’interprètes littéralement plongé·es dans l’eau, l’expérience de quatre figures soumises à la violence d’une société coréenne capitaliste et conservatrice, et cherche à faire du théâtre le lieu de l’émergence d’une expérience et d’une solidarité communes retrouvées.
Sur la scène du Cloître des Carmes, quatre cuves transparentes et rectangulaires se tiennent droites, remplies d’eau aux trois quarts. À l’aide d’une échelle, quatre interprètes – une femme enceinte chargée de sacs, une personne en costume, un ouvrier, et une femme cachant son visage derrière un masque chirurgical et une casquette – pénètrent alors dans chaque cuve. S’immergeant totalement, ils et elles ont à peine pied, l’eau leur arrivant quasiment au nez. La metteuse en scène vient ajuster le niveau d’eau pour certains interprètes, et c’est presque déjà du théâtre. Autour des cuves, deux autres personnes tracent une ligne de sel, séparant chaque bassin. Avant que tout mot ne soit prononcé, MULJIL est déjà une proposition particulièrement marquante, un saisissement visuel doublé d’une performance physique immédiatement perceptible : c’est la beauté de ces silhouettes en flottaison dans ces aquariums qui, éclairés par les projecteurs, dessinent au sol un délicat motif de reflets ; c’est le souffle coupé et la sensation de l’eau que l’on ne peut manquer d’imaginer, presque de ressentir nous-mêmes, dans une empathie sensorielle immédiate. Et de s’interroger : ces cuves sont-elles des prisons ou des safe spaces ?
L’eau, révélateur des souffrances invisibles du corps
La submersion dans cet élément aquatique agit comme un révélateur – comme si c’était l’eau elle-même qui donnait à entendre les pensées, les émotions enfouies, les souffrances invisibles, et à travers cela, les failles de la société coréenne contemporaine.
Pour la metteuse en scène Jinyeob Lee, ce dispositif est effectivement le moyen de « partager une expérience sensorielle avec le public au-delà du langage. » Créé en 2018, MULJIL fait partie des spectacles programmés à l’occasion de l’invitation de la langue coréenne lors de cette 80e édition du Festival d’Avignon – une spécificité au cœur du projet de Tiago Rodrigues, après l’anglais, l’espagnol et l’arabe lors des trois première éditions sous sa direction. Si le titre du spectacle fait référence aux haenyeo, les célèbres plongeuses en apnée de l’île de Jeju, au sud du pays, dont l’immersion entre la vie et la mort qui a donné à la metteuse en scène l’idée de son dispositif, ce n’est pas d’elles dont il est question dans la pièce. Les quatre interprètes plongés dans leurs cuves représentent ainsi quatre figures ou archétypes de la société coréenne : leur submersion dans cet élément aquatique agit comme un révélateur – comme si c’était l’eau elle-même qui donnait à entendre, chacun·e à leur tour, ces monologues en voix off, faisant émerger les pensées, les troubles, les émotions enfouies, les souffrances invisibles, et à travers cela, les failles de la société coréenne contemporaine. Ces voix, en coréen et anglais superposés (d’ailleurs pas toujours discernables), expriment ces tourments intérieurs dans un registre psychologique, presque abstrait, voire poétique, qui fait entendre l’expérience corporelle propre de chacun·e comme une confession faite à soi-même.

Le corps est au centre de chacune de ces confessions – c’est par cette dimension organique que se déploie le discours de la pièce, identifiant dans des sensations presque indicibles, métaphysiques, tout ce que la société coréenne, capitaliste, libérale et conservatrice, peut exercer de violence envers ses membres, dans un dialogue avec cet élément aquatique qui enveloppe chaque figure. C’est tout d’abord la femme enceinte, débordée par son travail domestique (son sac de courses se renverse et son contenu emplit la bassine), qui déplore l’assignation de son corps à sa seule fonction reproductrice, dans une saisissante image de liquide amniotique inversé : « Je ne suis pas seule. Je n’ai jamais été seule. (…) Cette eau dans laquelle je me trouve maintenant, à présent, à quel corps appartient-elle ? ». Dans un second temps c’est l’ouvrier, épuisé par la cadence infernale du travail, la pression financière au détriment de la santé mentale et physique, qui crie son manque d’air, au sens figuré aussi bien que littéral, dans cette eau devenu un milieu hostile, suffoquant, alors qu’il sort de sa besace des sacs plastiques noirs qui recouvrent la surface et convoquent une image de l’asphyxie totale, du suicide. Puis c’est la femme à la casquette, dont on découvre le visage maquillé en un sourire figé, figure de l’angoisse dysphorique, ayant recours à la chirurgie esthétique : « Je voudrais que tout le monde me regarde. Je voudrais que personne ne me remarque. » ; et enfin la dernière figure, une personne trans, qui elle aussi, raconte une identité atteinte, morcelée jusque dans sa corporalité : « Devant la salle de bain, les toilettes ou la porte qui mène à l’extérieur, j’hésite un instant, de peur que mon corps ne fonde lorsque je plonge les pieds dans l’eau, de peur de ne pas réussir à rassembler mon moi dispersé. » Entre chaque texte, les interprètes se débattent dans leurs cuves, retenant leur respiration, dans des ballets hypnotiques et inquiétants.
De l’isolement à la communauté
C’est une des forces de MULJIL de faire comprendre et dénoncer, par l’image, le costume, et la confession intime, sans jamais les nommer explicitement, ces expériences de violence sociale, ces oppressions du travail, de la beauté et de la sexualité qui traversent la société coréenne, et de le faire en explorant les potentialités visuelles et sémantiques de son dispositif aquatique. Bien que, pour les deux dernières figures, l’eau prend moins de sens que pour les deux premières, et la dramaturgie générale apparaît parfois un peu légère. On resterait peut-être d’ailleurs un peu sur notre faim si le spectacle, malgré sa beauté plastique, se contentait d’exposer ces quatre figures, et d’utiliser ses cuves comme des images de de solitude, d’isolement psychique au sein d’une société individualiste, et son eau comme milieu oppressant – si ce n’était le retournement de sa fin.
MULJIL se mue en tentative, en promesse, celle d’une communauté sauvée par ses membres les plus invisibles et les plus fragiles, les étrangers, les réfugié·es.
La pièce prend en effet un tour inattendu dans sa dernière partie, alors que quatre nouveaux interprètes, figurant·es locaux aux parcours d’exil et de migration, émergent du public et s’avancent au plateau, rompant aussitôt l’isolement des quatre personnages enfermés dans leurs bassins. En les rejoignant dans les cuves, ils transforment ces solitudes en duo, et ce sont des images d’entraide qui émergent alors, tandis qu’on entend en plusieurs langues une nouvelle parole qui, quittant le « je » pour le « tu », adresse un message d’amour, d’accueil, de solidarité : « Tu restes toujours toi-même. Ce que j’aime le plus chez toi, c’est que tu as résisté à l’épreuve du temps. (…) Tu es moi. » Les nouveaux arrivants aident les acteur·ices professionnels à sortir enfin de l’eau, et métaphoriquement de leurs souffrances ; l’eau n’est plus cet élément hostile, le passage de relais se fait et les gestes se transmettent, et continuent de se transmettre à d’autres personnes encore, issues du public. Après sa dénonciation d’une société individualiste et capitaliste, MULJIL se mue en tentative, en promesse, celle d’une communauté sauvée par ses membres les plus invisibles et les plus fragiles, les étrangers, les réfugié·es. Et en faisant participer le public dans son ensemble, achève son étonnant et joyeux mouvement d’ouverture dans un regard commun vers le ciel étoilé.

MULJIL
Mise en scène – Jinyeob Lee
Avec – Aeri Lee, Hyunsung Seo, Jaeho Lee, Joonbong Kim, Kwanghyun Ma et Zem-Zem Bizot, Ibrahima Gassama, Oumar Gramboute, Sara Louis, Noella Ouslam
Texte – Jaeuk Shin
Son – Jimmy Sert
Lumière – Hayoung Jeong
Costumes – Gyonginn Kim
Régie plateau – Wonsuk Choi
Production – Bongmin Choi
Du 4 au 7 juillet au Cloître des Carmes, dans les cadre du Festival d’Avignon.
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