Parmi les nombreux artistes sud-coréens et sud-coréennes programmé·es au Festival d’Avignon 2026, dont le coréen est la langue invitée, Jaha Koo se distingue, car nous avons la chance de pouvoir découvrir non pas un, ni deux, mais bien trois de ses spectacles : Cuckoo, The History of Korean Western Theatre, ainsi que Haribo Kimchi, que nous avions découvert en 2024 (lire notre critique).
Trois performances théâtrales multi-média dans lesquelles Jaha Koo partage la scène avec des acteur·ices non-humain·es – des cuiseurs à riz, un crapaud en origami, un robot anguille, entre autres. Les deux premiers de ces spectacles sont les derniers volets d’une trilogie dans laquelle le metteur en scène, compositeur et vidéaste explore les répercussions de l’histoire politique, économique et culturelle coréenne avec son histoire personnelle, avec une poignante mélancolie.
Cuckoo : la société sous pression
Sur la scène du gymnase du lycée Mistral, nous sommes accueillis par un trio étrange : trois rice cookers, ces robots auto-cuiseurs de riz sous pression, classique absolu des cuisines asiatiques, encore peu présents en Europe – et qu’il est très inhabituel de voir dans un cadre autre que domestique. Jaha Koo construit tout sa performance à partir de cet instrument, appelé dans tout le pays Cuckoo (une antonomase), qui se déploie dans plusieurs dimensions, à la fois métaphorique et littérale, mais aussi en devenant eux-mêmes acteurs. En guise de prologue, un montage vidéo raconte les événements qui secouèrent le pays à la fin des années 1990, du « Jour de l’humiliation nationale » (21 novembre 1997), où la Corée du Sud fut mise sous la tutelle économique du FMI après une grave crise financière, aux soulèvements populaires et répression policière qui s’ensuivirent alors que le pays s’enfonçait dans une brutale crise économique due aux taux d’intérêts démentiels imposés par l’organisation états-unienne. « Une société sous pression » indique alors le sous-titre du spectacle, faisant du cuiseur à riz à haute pression une métaphore d’un ordre social qui impose et pressurise ses sujets jusqu’à les ramollir comme des grains de riz cuits.
La présence non-humaine des cuiseurs à riz, étrange et drôle, est aussi un signe de notre monde, tellement individualisé que la compagnie des machines y apparaît parfois plus consolante, et où nos émotions s’étendent à elles.
Cette métaphore filée permet à Jaha Koo de dénoncer l’impérialisme des Etats-Unis, la prédation économique qui livra la Corée aux dérives de l’ultra-libéralisme et toucha de plein fouet cette génération née dans les années 80, la sienne, devenue adulte au tournant du millénaire, dans un pays où les faillites et licenciements de masse se multipliaient. Mais Cuckoo est également cet objet iconique, le seul objet, avec ses vêtements et son ordinateur, que le jeune Jaha emporta avec lui quand il quitta la Corée pour s’installer en Europe, d’abord en Irlande, puis aux Pays-Bas et enfin en Belgique, où sa compagnie est aujourd’hui installée. Au sens littéral, alors, Cuckoo est le seul lien matériel d’avec son pays d’origine qui reste à l’artiste depuis son studio de l’autre bout du monde – un lien qui évoque le rôle primordial de la nourriture et de la cuisine dans les rapports sociaux coréens : « Parler des repas est la façon des Coréens de dire bonjour » (voir aussi Haribo Kimchi). Et une parole étonnamment réconfortante, quand le robot lui annonce un soir la fin de la cuisson du riz alors que Jaha Koo vient d’apprendre la mort d’un de ses amis. C’est là que la grande histoire percute la petite : la crise sociale et économique se répercute dans les vies, faisant bondir le taux de suicide en Corée du Sud jusqu’au nombre ahurissant d’un suicide toutes les 37 minutes. Jaha Koo a perdu six des amis au tournant des années 2010.

Le spectacle se teinte alors de gravité et de tristesse, entremêlant les souvenirs des amis disparus de Jaha – en particulier Jerry – que l’on voit défiler à l’écran, la voix de son père qui s’adresse à lui à travers l’auto-cuiseur, la dénonciation des responsables de cette catastrophe politique, en particulier Robert Rubin, secrétaire au Trésor de l’administration Clinton, et le récit de la mort d’un réparateur de portes-palières, ces dispositifs anti-suicides installés sur les quais des métros, lui même fauché par un train à l’âge de 19 ans. Dans une colère toujours contenue, placide et touchant au plateau, Jaha Koo raconte le sentiment de perte et d’isolation qui l’a englouti, dans son exil endeuillé, le sentiment de golibmuwon (고립무원), « isolement sans aide »… Mais sur scène, il n’est pas seul. Les cuiseurs à riz, qui se présentent à nous – Duri le leader, Seri le rival, et Hana la taiseuse – sortent de leur assignation culinaire ou métaphorique et se révèlent également acteur·ices. Iels prennent la parole avec beaucoup d’ironie, se chamaillent, affirment leur subjectivité (« Qui a dit qu’un cuiseur à riz doit cuisiner du riz et rien d’autre ? »), chantent une complainte de leur voix électronique modifiée, leurs boutons led clignotant de toutes les couleurs. Cohabitant avec Jaha Koo comme à l’époque de la chambre d’étudiant, iels partagent avec lui la colère, l’impuissance (« Comment être heureux dans le monde actuel ? ») et la mélancolie (« Je suis peut-être déjà cassé »). Plus qu’un gimmick, leur présence non-humaine, étrange et drôle, est aussi un signe de la société coréenne et par extension de notre monde, un monde tellement individualisé que la compagnie des machines y apparaît parfois plus consolante, où nos émotions s’étendent à elles, et où, au bout d’une heure à peine, nous les applaudissons comme des interprètes de chair et d’os.
The History of Korean Western Theatre : ce qui aurait pu être
Précisément à ce sujet, Duri le Cuckoo refait une apparition dans le volet suivant de la trilogie de Jaha Koo, présenté également au gymnase du lycée Mistral : The History of Korean Western Theatre. A rebours de ce titre très académique, il nous met en garde : ceci ne sera pas un spectacle documentaire. Et nous renvoie à nos propres représentations : « En Occident, vous avez une conception très étroite ce que peut être un acteur. » Car, le sujet de ce spectacle se loge bien là, dans la question des formes théâtrales occidentales ayant remplacé, en Corée du Sud, ses formes autochtones plus anciennes. C’est un souvenir partagé par Jaha Koo qui fait surgir cette question : alors étudiant en théâtre à l’université, il se rend à une cérémonie du 100e anniversaire du théâtre corée. Cent ans seulement ? Dans ce pays à l’histoire de plus de 2000 ans ? Comment cela est-ce possible, s’interroge Jaha : « le théâtre n’a-t-il pas toujours été là ? » C’est que ce théâtre dont l’anniversaire est célébré n’est pas le théâtre folklorique, traditionnelle, celui des rites et des fêtes, celui qui a pu perdurer dans d’autres pays d’Asie, mais bien le théâtre que nous connaissons, nous : « Shakespeare, Sophocle, Arthur Miller, Molière. » C’est cet art qu’a étudié et appris le metteur en scène, forcé par son père de s’inscrire au lycée au club théâtre plutôt qu’au club musique, pour perdre son accent campagnard et apprendre le parler de Séoul. Cet art qui se pratiquait par les Coréens à grand renfort de perruques blondes et de fond de teint blanc pour ressembler aux Européens.
The History of Korean Western Theatre, détaille comment sous l’influence et la colonisation japonaise, le théâtre occidental fut importé et imposé par l’État, à la fois pour prouver au monde que la Corée était tout autant capable d’un tel raffinement culturel, que comme moyen de réformer les mœurs et d’imposer un ordre social, au début du XXe siècle, au moment de l’annexion de la Corée par le régime impérialiste nippon. Ce récit se déploie devant des vidéos en négatif, où l’inversion des clairs et des obscurs, du noir et du blanc, semble une manière de raconter l’absence, la perte de repère, le travestissement culturel. Le spectacle apparaît immédiatement dans la continuité de Cuckoo, avec lequel il partage cette exploration historique des différents impérialismes auxquels fut soumis son pays – après l’impérialisme économique du FMI, l’impérialisme culturel. Jaha Koo s’interroge sur ce mouvement aux noms multiples : s’est-il agi d’une occidentalisation ou d’une japonisation de la société coréenne ? D’une modernisation ou d’une colonisation ?

Les souvenirs de l’enfance se superposent alors de manière bouleversante avec l’image de cet homme d’une quarantaine d’années qui se confie devant nous, traversé d’émotion pudique.
Mais il partage également avec le précédent, sa forme hybride, entrelacement de récit politique et de récit personnel, interventions d’êtres non-humains. La remplacement d’une forme d’art par une autre ouvre Jaha Koo à une méditation sur la mémoire – qui se matérialise dans sa relation avec sa grand-mère, qui l’a élevée pendant ses premières années, à la campagne. Les souvenirs de l’enfance se superposent alors de manière bouleversante avec l’image de cet homme d’une quarantaine d’années qui se confie devant nous, traversé d’émotion pudique : guetter les crapauds à la lumière des étoiles, prier un dieu-démon gobelin dans une grotte marine pour qu’il emporte son mari… La constellation de la mémoire dessine une relation d’amour presque perceptible dans l’air de la salle, d’autant plus fragile et importante, la grand-mère étant atteinte de la maladie d’Alzheimer. Au plateau, un magnétophone et des cassettes signalent cette entreprise vitale, de conserver quelque chose, un morceau de voix, un souvenir raconté pour la cinquantième fois, un surnom gênant, à protéger de la disparition…
C’est bien la mélancolie qui structure et joint les deux spectacles, une amertume et une tristesse ressentie face à la perte de ce qu’on ignorait détenir, et qui relie également l’histoire personnelle de Jaha Koo à celle de son art et de son pays. Car si l’on sait que l’oubli guette inévitablement les relations humaines, le metteur en scène se demande par analogie : « Qu’arrive-t-il à la conscience d’une société dont la mémoire collective est amputée et falsifiée ? » – interrogation aux accents orwelliens, pas étonnants de la part de l’artiste né en 1984. Et si les cicatrices de brûlure sur son bras sont le témoin matériel, organique, de l’accident d’eau bouillante subi enfant, la marque que le passé a bien été réel, quelles peuvent bien être les cicatrices de cette invisibilisation de la culture ? Comme dans Cuckoo, Jaha Koo convoque des entités autres, non-humaines : il donne la parole à Toad, le crapaud de son enfance devenu amphibien origami géant, et surtout à Bibisae, le démon gobelin, mi-oiseau mi-dragon mangeur de souvenirs, qui digère les mauvaises choses jusqu’à ce qu’elles deviennent excréments et à nouveau engrais, lui qui était un personnage du théâtre traditionnel avant son remplacement.
« Qu’arrive-t-il à la conscience d’une société dont la mémoire collective est amputée et falsifiée ? »
Pour Jaha Koo, artiste de théâtre, il ne s’agit enfin pas simplement d’une histoire à laquelle il est extérieur. Comme la crise économique avait pour conséquence directe la mort de ses amis, la méditation mélancolique qu’est The History of Korean Western Theatre se vit chez lui au quotidien, par cette question qui le tient éveillé la nuit, dans les griffes de la nostalgie : « Quel homme de théâtre aurais-je été sans la colonisation culturelle occidentale ? De quel patrimoine aurais-je hérité ? » S’il n’aura jamais la réponse à cette question, il fabrique néanmoins, par ses spectacles, formes hybrides, personnelles et historiques, peuplées d’êtres étranges à qui il ouvre les portes de la scène, une synthèse géniale entre les époques, un syncrétisme qui est forcément une formidable nouveauté, et nous montre que, si le théâtre coréen a perdu son passé, il a certainement devant lui un avenir brillant.

Cuckoo
Conception, mise en scène, texte, musique et vidéo – Jaha Koo
Avec – Duri, Hana, Jaha Koo, Seri
Piratage du matériel – Idella Craddock
Scénographie et création numérique – Eunkyung Jeong
Assistanat à la dramaturgie – Dries Douibi
Régie – Tom Daniels, Bart Huybrechts
Du 5 au 8 juillet au Festival d’Avignon.
The History of Korean Western Theatre
Concept, texte, mise en scène, musique et vidéo – Jaha Koo
Avec – Jaha Koo, Seri et Toad
Dramaturgie – Dries Douibi
Scénographie et dessin – Eunkyung Jeong
Conseil artistique – Pol Heyvaert
Piratage du matériel – Idella Craddock
Recherche – Eunkyung Jeong, Jaha Koo
Aide à la recherche – Sang Ok Kim
Interview – Jooyoung Koh, Kiran Kim, Kyungmi Lee
Régie – Tom Daniels, Bart Huybrechts
Du 6 au 9 juillet au Festival d’Avignon.
À voir également :
Haribo Kimchi
11 au 15 juillet, Festival d’Avignon.
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