Fiesta – Au plus près du vrai

La joie d’être ensemble

Dans le studio du théâtre Sarah Bernhardt, les enfants s’installent joyeusement. Iels sont venu·es en famille, ou bien avec leur centre de loisirs, leurs classes. Les sièges sont disposés en quadri frontal, les adultes, placent les enfants : on met les plus petit·es devant, les plus grand·es derrière, aux extrémités et à certaines places stratégiques on place quelques adultes. Puis on redonne des consignes aux enfants : respecter le travail des comédiennes (déjà au plateau) on explique la fine ligne entre participer et perturber. Après ces multiples consignes de sécurité, tout le monde est prêt à faire décoller l’objet théâtral pour un voyage de 50 minutes.

Les deux comédiennes (Maud Bouchat et Fiona Chauvin) s’élancent et commencent à raconter l’histoire de Nono, un petit garçon de 09 ans qui a toujours rêvé de l’immense fiesta qu’il ferait pour ses dix ans. Nono sait déjà quels seront les invité·es, la décoration, le parfum des gâteaux « chocolat banane, citron meringue-smarties » et les activités de prévu : il fera un discours « sur le mode tel qu’il devrait être » et on dansera sur du Aya Nakamura. À la mention du nom de la chanteuse, les enfants s’esclaffent et semblent ne pas en revenir qu’on puisse raconter des histoires aussi proches du réel.

Les comédiennes ne se débinent pas, elles ont l’habitude. Le spectacle a déjà joué de nombreuses fois, parfois même en école, depuis sa création en 2020. Elles remontent sur l’élément de scénographie, pensé par Cerise Guyon : sorte de petite estrade en croix, composée de bancs pliables, où sont accrochés de nombreux accessoires qui jailliront tout au long de la pièce. Les actrices jouent tour à tour tous les personnages de cette bande d’enfants qui est confrontée à un problème de taille : la fête des 10 ans de Nono s’annonce plus compliquée à organiser que prévue puisque la tempête Marie-Thérèse s’est abattue sur le pays et contraint tout le monde à se confiner chez soi. Durant une heure, les actrices jouent cette histoire où une poignée d’enfants s’organisent, échangent, rêvent, expriment leurs craintes et imaginent les ressources pour affronter cette tempête et trouver le moyen de se célébrer.

© Christophe Raynaud de Lage

L’exigence du jeune public

Fiesta est un spectacle redoutablement exigeant.  La pièce, à partir de 07 ans, trouve une langue à hauteur d’enfants. Une langue rythmée, curieuse, qui n’a pas réponse à tout mais qui est très intuitive. Quand on sait : on le dit, quand on ne sait pas on l’imagine, on le poétise, on trouve des analogies, des méthodes, mais jamais on ne manque de moyens de dire. Le texte de Gwendoline Soublin et la mise en scène d’Olivier Letellier et Fiona Chauvin fusent. Il y a quelque chose de dévaler une colline en courant, parfois en déséquilibre mais sans jamais tomber et avec le défi joyeux que cela raconte. Les images, les objets, les références, les cascades foisonnent aussi dans la mise en scène, comme une boîte de merveilles qui tient les enfants en haleine avec cette histoire qui n’a de cesse de les surprendre.

L’exigence de l’œuvre est portée avec panache par les comédiennes. Leur partition est très complexe composée de rendez-vous chorégraphiques, verbaux, d’incarnation, de multi-personnages, de mises. Le tout – littéralement- entouré du public. Si l’exigence est le maître mot, c’est que l’audience l’est particulièrement. Le jeune public est parfois perçu comme un « sous-genre » , boudé voire moqué. Pourtant, Fiesta en est l’exemple parfait, ce genre est si demandant. C’est un véritable numéro d’équilibriste entre des contraintes de temps, de moyens, de logistique,  de langue. Et pour un public qui n’hésite pas à dire s’il aime ou s’il n’aime pas. Fiesta tisse avec beaucoup d’intelligence et d’humilité ce fil de funambule où les adultes s’aventurent à parler vrai aux enfants.

© Christophe Raynaud de Lage

Naviguer en eaux profondes

Nous sommes bien loin d’une pièce noyée dans des effets techniques foisonnants, avec un plan feux opulent et des top régie à la minute. Non pas qu’il y ait quoi que ce soit de mal avec tout ceci, et au vu des subventions en peau de chagrin, savoir que ces spectacles monuments arrivent à persister peut mettre du baume au cœur. Mais dans la lumière crue, sous les yeux d’un public qui lui fourmille d’histoires intérieures et qui n’a pas besoin de ces méthodes pour s’émerveiller, comment le surprendre ?

Tout d’abord, les comédiennes trouvent une adresse remarquable, elles peuvent chercher le regard, l’approbation, la confiance voire la confidence du public sans jamais le mettre mal à l’aise ou l’intimider.  Il y a un pacte très tendre qui s’écrit dès le début. Et puis, sans gratuité, toujours avec finesse, Gwendoline Soublin aborde des sujets graves. Fiesta parle de la crise climatique, de la violence des classes, des inégalités, de la peur de la mort. À la fin de la pièce, les narratrices expliquent que bien des années plus tard, les personnages devenus alors adultes apprennent que Nono est mort l’année de ses 10 ans, lui-même étant gravement atteint d’une maladie neurologique.  Les enfants sont surpris, émus, iels se tournent vers les adultes pour être sûr·es qu’iels ont bien compris. Et puis les comédiennes expliquent qu’en mémoire de Nono, les personnages se réunissent le jour de l’anniversaire de Nono pour faire une gigantesque fiesta. Cette fin est simplement lumineuse de courage.

Puis, comme souvent dans les jeunes publics, il y a un bord plateau pour répondre aux questions du public qui digère encore cette dernière information. Très vite fusent les « Il est mort Nono ? » « Pourquoi Nono est mort ? » « C’est une histoire vraie ? ». Les comédiennes expliquent aux enfants que oui Nono est mort, que ce n’est pas une histoire vraie mais un peu quand même et que c’est normal d’avoir peur de mourir mais qu’il vaut mieux en parler. On échange, on apprend, on philosophe, on est d’accord que la mort c’est inquiétant, on se surprend que les tempêtes ont des prénoms, on a du mal à comprendre que ce sont des comédiennes et pas des amies de Nono. L’air s’épaissit de gratitude, pour avoir dit la vérité pour les un·es, pour avoir écouté pour les autres.
Avant de se séparer, et de repartir dans la tempête du monde, les comédiennes s’exclament une dernière fois: « Célébrez vos ami·es et prenez soins de vos absent·es. » Les enfants repartent, avec ce pense pas-bête, avion en papier qui tisse un pont immense entre les âges.

Tous nos articles Théâtre.