Gwendoline Soublin, écrivaine et dramaturge, s’adresse aux adultes et à la jeunesse dans des textes ludiques et poétiques. Sa pièce Fiesta, mise en scène par Olivier Letllier et Fiona Chauvin a joué récemment au Théâtre de la Ville et à la Maison des Métallos (notre article ici).
À cette occasion, Pleins Feux a rencontré cette autrice de talent, pour une conversation riche où elle explique son geste d’écriture pour la jeunesse comme nécessaire et revitalisant. Elle parle notamment de la puissance du collectif, du tabou dans la littérature jeunesse et de l’organicité de la langue.
Pauline Crépin : Qu’est-ce qui vous a conduit à écrire pour la jeunesse ?
Gwendoline Soublin : J’ai du mal à me souvenir précisément du démarrage mais j’ai toujours été intéressée par ce que c’est que d’être un enfant. Voilà, je crois que c’est ça le point de départ. J’ai eu une enfance joyeuse et très colorée et je n’ai jamais déconnecté avec l’enfance.
Donc quand je me suis mise à faire du théâtre, très vite, je me suis intéressée aux écritures pour la jeunesse, c’était comme une évidence. Et j’ai découvert, en allant voir des spectacles jeunesse, à quel point ça pouvait être très mauvais et à quel point ça pouvait être formidable ! Je me souviens d’avoir vu Cendrillon de Joël Pommerat quand j’étais jeune adulte. Et je me rappelle de l’émotion énorme que j’ai ressentie à la fois en voyant le spectacle, qui est magnifique, et aussi en constatant dans la salle autour de moi qu’il y avait des enfants, des adultes, des familles, des amis, des grands-parents, qu’on était tous là. Le vrai et beau théâtre jeunesse, c’est du théâtre tout public. Un beau texte de littérature jeunesse, c’est un texte qui est marquant pour un adulte aussi.
Puis je suis assez vite tombée sur Suzanne Lebeau, qui est une grande autrice militante du théâtre jeunesse québécois. Après c’était parti, j’ai énormément lu, puis j’ai très vite eu envie d’en écrire aussi.
Pour moi, le théâtre ne pouvait pas se limiter au théâtre adulte. Il me semble que si on a envie de s’adresser aux spectateur·ices de demain, aux êtres éclairés de demain, on a une obligation d’adresse vers la jeunesse. En tout cas, j’en fais une chose très nécessaire et vitale. C’est une dimension politique – même si je me méfie de l’utilisation parfois excessive de ce terme. Mais là il y a quand même une dimension engagée. Les enfants m’intéressent, j’ai envie de m’adresser aux enfants et j’ai envie qu’on fasse communauté avec eux.
P.C : C’est intéressant parce que j’ai remarqué que dans les pièces que vous avez écrites, par exemple Fiesta ou Tout ça tout ça, les parents sont souvent absents. Est-ce que dans votre geste d’écriture vous essayez de mettre de côté l’adulte pour pouvoir écrire ?
G.S : Alors ce n’est pas conscient au départ, mais c’est vrai qu’on me l’a souvent fait remarquer et depuis c’est devenu une chose plus consciente. Mais je pense que ce qui présidait à ce fait de poser dans une histoire des enfants qui font groupe mais sans les adultes, c’était vraiment cette idée qu’ils peuvent se débrouiller tout seuls. Ils ne sont pas moins intelligents, pas moins rusés, pas moins organisés uniquement entre enfants. Ils ont des ressources, ils sont capables de faire collectif. Et que ce n’est pas nécessairement par l’intermédiaire des adultes que les choses vont pouvoir se résoudre.
Et je pense aussi que j’adore écrire pour des bandes. J’adore les bandes d’enfants comme dans Tout ça tout ça où les personnages ont des âges très différents. J’aime comment ça se parle, comment ça se répond, c’est vif, c’est mordant. Je pense que c’est aussi connecté à des souvenirs très heureux que j’ai eus de faire bande avec les cousins, les cousines, les voisins, les voisines, les copains, les copines et mes sœurs. Et je nous sentais très puissants. Je trouve qu’il y a une puissance du groupe d’enfants.
P.C : Dans vos œuvres, il y a un rapport très sérieux à l’âge pour Nono (Fiesta) 10 ans c’est très important. Est-ce que choisir l’âge de vos personnages, c’est très important pour vous aussi ?
G.S : Oui, c’est important parce qu’on est dans du théâtre jeunesse, donc il faut aussi prendre en compte que les personnages, en fonction de leur âge, vont modeler l’histoire. Un enfant de 4 ans ne perçoit pas le monde de la même façon qu’un enfant de 10 ans ou qu’un jeune de 14 ans. Ça pose le cadre esthétique de comment je prends en charge le sujet que j’ai envie de raconter, en fonction de l’âge des enfants qui sont présents dans la pièce.
Parce que ça finit quand même par organiser la contrainte de « à partir de quel âge c’est ? ». C’est-à-dire que s’il y a un enfant de 8 ans dans la pièce, a priori on peut se dire que c’est à partir de 8 ans. Bon, après je dis ça mais Tout ça tout ça, ce n’est pas à partir de 4 ans et pourtant il y a le personnage de Nelson qui a 4 ans dedans. Mais quand même c’est souvent un peu comme ça que ça se joue pour déterminer l’âge de l’adresse.

P.C : Oui, ça doit être intéressant de trouver le bon « à partir de quel âge » …
G.S : Oui et ce qui est surprenant c’est qu’on est souvent contredit.
Et puis, il y a quelque chose d’un peu particulier dans l’écriture jeunesse théâtre, c’est qu’il y a l’objet livre, il y a la lecture, et puis il y a le spectacle qui sont quand même trois médiums très différents.
Je pense à un texte qui vient de sortir qui s’appelle /T(e)r:::r/ie:::r, qui est un texte où ce sont des animaux qui vivent dans un terrier qui sont les protagonistes. Pour moi, la lecture de ce texte est quand même complexe parce que c’est une partition visuelle, très intuitive mais très poétique dans sa langue et ses modalités. Donc pour moi un enfant de 6 ans, qui est encore en train d’apprendre à lire, ne peut pas plonger dedans facilement. Je me suis alors dit que c’était plutôt un texte à partir de 10 ans.
Mais le spectacle m’a donné tort, puisqu’il y a eu une création par la compagnie Arnica qui est un spectacle de marionnettes. Et il y a quelques années j’ai vu le spectacle qui était présenté devant des grandes sections de maternelle, qui avaient donc 5-6 ans. Et ils étaient à fond. Ils étaient sensibles à la proposition sensorielle et esthétique qui leur faisait être dans le terrier, même si vraisemblablement ils ne comprenaient pas tous les mots. Donc le texte était plutôt à partir de 5-6 ans à travers le spectacle.

P.C : Vous abordez des thèmes comme la mort, la disparition, l’isolement ou l’anxiété, des thématiques qu’on ne s’attend pas forcément à trouver dans des ouvrages jeunesse. À la fin de Fiesta, la mort de Nono suite à sa maladie provoque une réaction très forte chez les enfants. Comment trouvez-vous les mots pour dire sans effrayer et pour aller peut-être vers une forme de réconfort ?
G.S : Il y a des adultes qui m’engueulent parfois (rires). Déjà, je ne pense pas que mon ambition quand j’écris ce soit de rassurer. Si c’était ça, je me prendrais pour une thérapeute, or je ne suis pas thérapeute. Ce qui me donne de l’énergie, c’est d’être traversée par des inquiétudes, des questions, des joies que j’estime complètement partagées avec des enfants puisqu’on habite la même planète. Je pose le postulat qu’ils sont aussi traversés par les mêmes choses, mais qu’on ne les vit vraisemblablement pas de la même façon.
Mon envie est de toujours prendre les enfants au sérieux. On peut parler des choses graves, on peut parler des choses importantes, inquiétantes, bouleversantes, on peut faire de la métaphysique avec les enfants. On peut très facilement parler de très grandes choses comme la vie ou la mort avec eux. Ce n’est pas compliqué de faire de la philo avec des enfants.
Le principe de réalité qui me guide, ce n’est pas tellement de les rassurer mais c’est de se dire qu’on va essayer d’être dans le collectif, de continuer à penser, de continuer à être dans la joie, de vivre des choses ensemble.
Par contre, ce qui sous-tend toujours mon geste d’écriture c’est de savoir avec quoi ils repartent. Je ne veux pas qu’ils repartent en étant désespérés, ni en pensant qu’on a trouvé toutes les solutions aux problèmes du monde parce que c’est faux. J’ai l’impression que le principe de réalité qui me guide, ce n’est pas tellement de les rassurer mais c’est de se dire qu’on va essayer d’être dans le collectif, de continuer à penser, de continuer à être dans la joie, de vivre des choses ensemble.
Même si mes textes peuvent les bouleverser, car je pense que Fiesta ça bouleverse les enfants, puisque ça les fait beaucoup rire et puis subitement il y a ce twist final qui est très inattendu. On ne fait pas mourir les héros qui ont l’âge de Nono. En faisant ça, je mets les pieds dans un tabou. C’est pour ça qu’après parfois on peut m’en vouloir. Mais pour moi vraiment le plus important c’est d’essayer de rester sensibles ensemble.
P.C : J’ai beaucoup apprécié ce petit temps d’échange après le spectacle Fiesta joué au théâtre de la ville en février dernier. Est-ce systématique pour « désamorcer » la fin ?
G.S : Je ne veux pas répondre pour toutes les mises en scène mais c’est très fréquent en théâtre jeunesse, notamment avec les Tréteaux de France qui veulent ouvrir « l’agora ». L’un des metteur en scène du spectacle, Olivier Letellier – c’est une référence – il fait ça depuis très longtemps, ces temps de partage avec le public après les représentations. Il y a sans doute une volonté de vérifier qu’il n’y a pas de malentendu. Je me demande parfois si c’est obligé. J’aurais presque plus envie de faire confiance aux spectateur·ices, mais c’est vrai qu’ici les enfants ont besoin d’en parler tout de suite. Ils veulent vérifier qu’ils ont bien compris que Nono est mort. Ils ont besoin de partager leur tristesse car ils n’ont pas l’habitude de ce genre de fin. Mais quand on en discute ensemble, je reconstate toujours qu’ils saisissent très bien les enjeux posés par cette fin : la nécessité « vitale » pour Nono de fêter ses 10 ans et l’importance de ce souvenir entretenu et chéri par ses ami·es.
La vertu de ce temps d’échange après le spectacle c’est justement l’échange. On peut se retrouver parfois face à des classes où il y a des adultes un peu paniqués ou parfois fâchés, car la gravité de certains sujets les débordent (et même s’il y a énormément de joie et d’humour dans mes textes!). Quand les adultes sont sur la défensive les rencontres se passent généralement moins bien. Parce que les enfants sont pris dans l’a priori des adultes. L’échange est verrouillé.
P.C : Oui cette fin fait presque finalement plus peur aux adultes
G.S : Il y a un grand paradoxe autour de la réception de ce texte. C’est un texte qui a créé beaucoup d’enthousiasme depuis 6 ans. C’est mon texte le plus vendu, probablement le plus joué, il a reçu de nombreux prix, il a été traduit. Il y a un vrai engouement autour de ce texte. Et pourtant il y a toujours cette conversation qui revient sur cette fin avec la mort de Nono. J’ai l’impression que ça met aussi bien les enfants que les adultes dans un endroit un peu vertigineux. On pourrait penser que ça empêche la vie de cette histoire. Et pourtant, malgré tout, on continue de la lire, la monter, d’en être touché depuis toutes ces années – donc il faut croire que cette fin n’est pas tant que ça un problème mais plutôt qu’une partie du public est intranquille face à ce bouleversement – que paradoxalement ils peuvent aussi adorer !
J’ai vraiment tout entendu dans la réception de ce texte. Parfois, il y a même des professeur·es qui, avec les meilleures intentions du monde, changent la fin parce que sinon c’est « trop glauque ». Nono n’est plus malade, ils ont fait une cagnotte Leetchi pour le sauver… C’est mécomprendre, je crois, ce que raconte le texte, qui est tout sauf glauque, au contraire.
P.C : Vous avez utilisé le mot « tabou » tout à l’heure, est-ce qu’il y a des sujets tabous pour vous ?
G.S : Je pense qu’on peut écrire sur tout. La question c’est plutôt comment on écrit sur des sujets sensibles. Tout de suite je pense aux violences sexuelles. Il y a des autrices et des auteurs qui font des tentatives mais c’est loin d’être évident. On y va sur la pointe des pieds, en utilisant la fable ou la métaphore. On essaie de solutionner ça en le montrant et en le cachant en même temps.
Mais c’est une c’est une belle question. Comment faire de la fiction avec ça. Parce qu’il s’agit quand même d’écrire de la fiction, il ne s’agit pas d’écrire un petit guide de prévention, les associations le font déjà très bien. Je dirais que c’est ça le gros tabou, et peut-être aussi le suicide chez les enfants. Suzanne Lebeau, dont je parlais précédemment, a mis les pieds dans le plat sur ces sujets et elle s’en est vraiment super bien sortie. C’est très subtil ce qu’elle a proposé.
Ce qui fait peur avec ces questions c’est que ça ouvre un échange. Et en même temps je comprends, quand on est professeur des écoles, on n’est pas toujours formé pour accompagner une classe dans ces problématiques. Donc face à un texte qui aborde un sujet très dur, on a des adultes qui peuvent se sentir défaillants, perturbés, angoissés et qui vont bloquer le dialogue. Et je le comprends très bien.
Mais d’un autre côté, il faut aussi qu’on écrive ces textes, sinon on va parler de quoi ? Youpi Tralala qui rêve d’adopter une licorne ? Et moi, ce n’est pas ça qui m’intéresse. Ce n’est pas le rôle du théâtre. Il y a plein d’autres endroits de littérature, de séries télé, de films qui vont proposer des choses très divertissantes et très légères, mais je pense qu’en tant qu’auteur·ices de théâtre on n’écrit pas du divertissement. On écrit dans la société, pour la société, on porte la parole du contemporain.
je pense qu’en tant qu’auteur·ices de théâtre on n’écrit pas du divertissement. On écrit dans la société, pour la société, on porte la parole du contemporain.
P.C : D’autant plus que c’est un leurre, les enfants faisant société, ils sont nécessairement confrontés à ces sujets grave. Vous le montrez très bien dans Tout ça tout ça avec cette radio qui crache en continue des informations anxiogènes. Cela doit soulager les enfants que vous abordiez ces sujets dans vos pièces.
G.S : Oui, ça m’est arrivé plusieurs fois qu’il y ait des enfants qui viennent me voir. C’était assez beau d’ailleurs ils m’ont dit : « Merci de nous avoir écoutés et de nous avoir pris au sérieux. ». C’était très touchant, ils se sentaient entendus. Quand on vit ça, on se dit qu’il faut continuer.

P.C : Votre langue est très ludique, vive, joyeuse, inventive, et surtout très poétique. Selon vous, que permet le poème que ne permettrait pas la prose ?
G.S : Je vais peut-être vous dire quelque chose et avoir envie de me contredire juste après, mais, dans le poème dramatique il y a je trouve quelque chose qui va droit, il ne s’étale pas. C’est quelque chose de très rythmique, qui va droit à l’os, d’organique. Le poème appelle à l’oralité et permet tout de suite d’inventer une partition pour des corps et pour des voix.
Là où la prose est plus intime. Pour avoir écrit il y a peu Tout l’or des nuits, un roman, je trouve que la prose est une espèce de rapport de soi à une page, c’est un monde qu’on va se raconter en soi.
Le poème, lui, est de toute façon tourné vers l’extérieur. Donc ça implique une vivacité par le rythme, par les images, par la construction, la musicalité, ça embrasse très fort le plateau. Et je trouve que ça va bien au théâtre jeunesse. Par exemple pour Fiesta qui est vraiment un petit poème dramatique, je trouve que ça crée cette turbulence sur scène. Ça ne s’arrête jamais, il y a quelque chose qui avance. Donc il y a un souffle de vie là-dedans que je trouve assez puissant et qui est permis par le poème dramatique. Il y a immédiatement du corps.
P.C : Ce que j’aime dans cette langue très poétique et imagée, c’est que ça fait rire les enfants, qui sont encore dans l’apprentissage des mots et ont un rapport très scolaires aux paroles. Et tout d’un coup, avec votre poème dramatique, vous venez bazarder tout cela. Vous montrez que la langue peut être sans dessus-dessous. Ce qui m’amène à cette énorme question que je n’ai pas réussi à mieux formuler (rires) : Est-ce que vous pensez que les mots peuvent changer le monde ?
G.S : Alors c’est le moment où je fais un grand discours à la Martin Luther King. (rires)
Le premier truc qui me traverse là, c’est que quand on nomme bien les choses, on les considère. Bien nommer c’est avoir le souci pour les autres, avoir une attention et une écoute sensible et approfondie du monde qui nous entoure. On ne peut pas employer un mot pour un autre. Les mots ont une signification, et la façon dont on les organise crée du sens qui lui-même a une signification.
Quand on nomme bien les choses, on les considère.
On peut parfois s’en défendre, d’ailleurs on nous demande souvent à nous les auteur·ices si ce qu’on écrit est politique ? Mais même si on s’en défend, d’une certaine manière, c’est une défense un peu molle. Parce que de toute façon quand on cherche à créer du sens, on a forcément un point de vue.
Donc évidemment que les mots de mes histoires importent : ils déconstruisent – en tout cas je l’espère – des préjugés, ils permettent d’augmenter nos forces vives, de trouver de la puissance là où parfois on peut se sentir impuissant face aux grands sujets du monde. J’ai envie que les mots donnent de la vitalité, nous permettent d’appréhender les altérités avec amitié et compassion. C’est ça qui me touche et qui m’importe en théâtre jeunesse – du côté des adultes je répondrais peut-être un peu différemment.
P.C : C’est vrai qu’on ressent la vitalité dans vos textes, ça nous met en mouvement, et je dirais que ça nous reconnecte avec notre désir d’action.
G.S : Je pense que dans Fiesta et dans Tout ça tout ça et sans doute vraisemblablement dans un peu tous mes textes, il y a cette onde sismique qui les parcourt qui est de reprendre la main sur ce qui pourrait nous écraser. Là où on pourrait se sentir passif, dépossédé, en catastrophe, la force du collectif et la puissance de l’imaginaire, des symboles nous en empêche.
Dans d’autres de mes textes adultes, comme Spécimen ou Seuls dans la nuit ça va être la reconnexion avec la grande histoire de l’évolution, ou la reconnexion au cosmos, qui vont redonner à mes personnages une place dans le monde et une puissance d’agir – mais aussi une puissance de se raconter autrement. Et ces puissances se tricotent avec le profond, le plus sensible et le plus ému en nous. En tout cas dans Fiesta, c’est cela qui se joue. Ce sont des enfants qui sont bouleversés par leur copain qui veut tellement fêter son anniversaire, et eux aiment tellement leur ami que ça leur donne la force d’avoir moins peur et de faire quelque chose ensemble. Ils se reconnectent avec la vie, ils se revitalisent. Ils pourraient être dévitalisés par un monde qui s’écroule, et paradoxalement ils trouvent quelque chose dans la catastrophe à travers Nono qui les ressoudent et les font avancer.

PC : Vous l’avez mentionné tout à l’heure, mais Fiesta est effectivement très joué, il y a cette saison six mises en scène différentes qui tournent. Quelle est votre place dans le processus de mise en scène ?
G.S : Il est très rare que je participe aux répétitions. Les peu de fois où il y a vraiment un contact plus approfondi avec une équipe, c’est quand on me passe des commandes. Là on est en conversation, en réflexion, en enquête parfois ensemble et puis après je pars écrire dans mon coin et puis chacun fait son travail à son endroit.
Pour Fiesta, c’est un vrai-faux texte de commande. C’était un texte commandé via la compagnie Théâtre de Romette pour un stage donné à des jeunes comédien·nes d’un conservatoire, à Clermont-Ferrand, en 2020 donc au moment du Covid. Je devais leur écrire un petit texte qu’ensuite on allait monter ensemble notamment pour qu’ils fassent l’expérience de jouer devant des enfants. Sauf qu’on s’est retrouvés dans cette histoire de Covid, de contrainte, d’impossibilité de pouvoir mener à bien le projet. Donc j’ai quand même écrit un texte qui est devenu Fiesta, qui n’était pas censé être aussi long : j’aurais dû écrire 15 minutes, qui se sont transformées en 40 minutes. On a quand même répété, on a même joué devant deux trois personnes avec des masques.
Donc les gens ont vraiment découvert la pièce quand le texte est paru, et ils s’en sont très vite emparés. Ensuite on me demande l’autorisation, mais moi je n’interviens pas. Mais j’essaie d’aller voir les spectacles quand même, c’est toujours amusant de voir les différentes mises en scène.
P.C : Et ça vous arrive parfois de penser à toutes vos histoires qui sont en train de fourmiller et de jouer un peu partout dans le monde ?
G.S : Ah non j’évite, parce que sinon ça me stresse (rires). Après je me mets à penser à la réception et j’espère que ça plait, que ça touche, que je ne suis pas une autrice has been !
Mais ça me procure aussi beaucoup de joie. Il y a de la vie autour de mes textes donc c’est magnifique. Parfois les compagnies me donnent des petites news, j’ai des messages de spectateurices. C’est rigolo il y a toute une vie parallèle pour ces textes qui pour moi sont du passé mais qui sont le présent de théâtres, des compagnies, des spectatrices et spectateurs. C’est drôle, mais un peu vertigineux, il ne faut pas trop y penser.
P.C : Si vous ne participez pas aux mises en scène, est-ce qu’en écrivant elles vous apparaissent ou bien est-ce purement un geste d’écriture ?
G.S : Un peu les deux. Pendant longtemps, je disais que je ne pensais pas tellement au plateau, que mon geste était un geste de pure littérature, un geste esthétique. Comme la langue me bouleverse, j’ai aussi envie d’écrire des choses puissantes dans la langue et dans la forme. Donc j’ai longtemps répondu que je me débarrassais de l’idée du plateau quand j’écrivais, mais je crois que c’était un peu mensonger. J’ai quand même une formation de comédienne, j’ai participé à la vie de la scène. Donc quand j’écris du théâtre, je sais que ça va aller sur un plateau. Mon corps, ma tête sont traversés par cette idée.
Quand j’écris, le plateau est là, comme une vision, comme une chose très projetée et viscérale.
Je ne suis pas en train de visualiser un plateau de théâtre mais par contre j’entends des voix, je perçois du corps, je perçois de l’organicité. Et cette organicité est compatible avec le plateau. Quand j’écris Fiesta, à la fois je ne pense pas à ce que les comédiens de Clermont-Ferrand vont faire et en même temps je sais que c’est absolument pour une bande, fait pour être dit, fait pour être une onde électrique qui les parcourt. Donc oui le plateau est là, comme une vision, comme une chose très projetée et viscérale.
P.C : Et est-ce qu’un jour vous voudriez jouer vos textes ?
G.S : Non, jamais, non ! Je ne suis plus comédienne, ça fait 10 ans maintenant que j’écris. J’ai aimé jouer mai ce n’était pas complètement ma place.
Par contre j’adore faire des lectures théâtralisées de mes textes ou faire des performances autour de mes textes. C’est pour moi la juste place entre l’écrivaine et le théâtre. Mais par contre jouer mes textes ce ne serait pas une bonne idée, comme les mettre en scène d’ailleurs. Je n’ai pas du tout de velléité de mise en scène. C’est le travail des autres et c’est très bien ainsi. Je me sens incarnée à ma place d’autrice.
P.C : J’ai une dernière question pour vous, est-ce que vous avez une phrase ou un extrait que vous avez écrit qui vous revient souvent, qui vous hante un peu ou que vous aimez particulièrement ?
G.S : Pas tellement (rires) la meuf hantée par ses textes qui est complètement égocentrique ! Qu’est-ce qui me revient souvent ? Si, il y a quelque chose par exemple dans Fiesta il y a ce moment où on a ces deux personnages qui sont confinés et qui se disent : « Comment on fait sans fiesta pour s’aimer ? ». Cette phrase me revient parfois.
– Tu rentres pas, Tom ?
– Non.
– Il est tard, il faut que tu rentres.
– …
– Tom ?
– Je me demandais : s’il n’y a plus jamais de fiesta tu crois qu’un jour on pourra embrasser quelqu’un qu’on aime ?
– Sur la bouche tu veux dire ?
– …
– …
– Comment on fait sans fiesta pour s’aimer ?
Bibliographie
Fiesta, Espaces 34, 2021
Tout ça Tout ça, Éditions Espaces 34, 2019
T(e)r:::r/ie:::r, Espaces 34, 2026
Tout l’or des nuits, Actes Sud, 2025
Seuls dans la nuits, Espaces 34, 2026
Spécimen, Espaces 34, 2023
Prochaines dates – Fiesta – Mise en scène de Fiona Chauvin et Olivier Letellier
15 au 18 avril – Maison des Métallos, Paris
23 et 24 avril – MC2: Grenoble
27 mai – Maison pour Tous, Chevilly-Larue
Lire notre critique de Fiesta :
Fiesta : Au plus près du vrai – Critiques – Pleins Feux
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