I need help immediately

I need help immediately : le ravissement d’Adèl Juhász

The Looping State of Mind

Lorsqu’elle évoque la genèse de la création de son nouveau solo, Adèl Juhász explique avoir traversé un moment de crise personnelle, un imprévu, une rupture dont on ignore tous les détails excepté que celle-ci était liée à la sexualité. I need help immediately : étrangement, ces quatre mots l’ont d’abord réconfortée. Courte chanson du groupe américain 100 gecs, celle-ci obsède la performeuse qui l’écoute en permanence. Voyant dans la rencontre avec ce titre une coïncidence destinale avec le moment difficile qu’elle traverse, elle se console de retrouver dans cette minute vingt de musique l’expression parfaite de son état intérieur déréglé. Joué quasi sans interruption durant le spectacle, le morceau plonge l’interprète et ses spectateurs dans une même boucle infernale. Nous entraînant avec elle, Adèl Juhász cherche à (re)créer l’état de conscience altéré qui a été le sien lors de cette période de sa vie. L’espace dans lequel se déroule I need help immediately, l’une des pièces qui constituent l’ensemble de la Chartreuse de Villeneuve-lès-Avignon, fait ainsi office d’extension de l’esprit du personnage. Les portes closes, l’espace réduit, la fenêtre fermée. Pas d’éléments de décor, à part cette chaise sur laquelle est assise Adèl Juhász lorsque nous entrons, et un morceau de rideau noir pendu au plafond dans un coin. Les murs de pierre, nus, et nous, si proches, installés le long de deux de ses pans, lui faisant face.

Enfermés ensemble dans la chambre close de son esprit, nous partageons une proximité non seulement physique mais également psychologique et émotionnelle avec la performeuse. Pour autant, l’identité du personnage avec lequel nous passons un peu moins d’une heure reste opaque, mystérieuse. Adèl Juhász elle-même avoue ne chercher ni à la conscientiser, ni à la connaître. Bien qu’elle sache de quoi, ou plutôt de qui il s’agit, elle n’accorde pas , selon ses dires, réellement d’importance à ce que cela nous apparaisse : « tout a été choisi minutieusement, mais si on ne [le] repère pas, cela n’a pas
d’importance ». La lecture d’un extrait de son supposé journal intime, dans la deuxième partie du spectacle, nous éclaire tout de même un peu sur l’imaginaire qui nourrit la performance. On comprend qu’en miroir de la crise qu’elle a vécue personnellement, son personnage a traversé un événement terrible. Quelque chose est arrivé, non pas à elle mais par elle, un quelque chose qui a provoqué un déséquilibre, une transformation. Exclue de sa communauté, cette femme oscille entre culpabilité et moquerie, honte et distanciation. 

Entrer dans la transe

Tandis que la montée progressive du son nous fait nous asseoir, le mouvement inverse se déclenche chez Adèl Juhász. Légèrement avachie sur sa chaise, affublée d’une tenue décontractée complétée par une paire de claquettes en plastique rose, elle se met lentement en mouvement. Ou plutôt, quelque chose la met en mouvement. Elle semble tout à la fois s’extraire d’une forme de léthargie et entrer en transe, glissant lentement dans un état second. Qu’est-ce que cela fait – à l’esprit mais aussi au corps – d’être pris dans cette constante répétition sonore ? Adèl Juhász se meut et la musique la ravit. Son corps obéit aux variations permanentes du morceau : percussions saccadées, effets numériques saturés, voix, aboiements, sonneries et applaudissements enregistrés, synthétiseur déchaîné. La chorégraphie, bien que suivant une trame solidement ancrée, est articulée en une succession effrénée de mouvements improvisés. Sur un vocabulaire acquis au fur et à mesure de l’affermissement de sa pratique, Adèl Juhász digresse, invente, et conserve ainsi une spontanéité tout à fait opportune au regard de l’effet recherché. En effet, la conjonction entre cette méthode de jeu et la répétition du son à l’infini renforce l’impression de possession du corps de l’interprète. Une force étrangère la dirige.

Adèl Juhász est tour à tour déplacée, articulée, jetée, lancée, recroquevillée puis déshabillée par la musique. Par la nudité – quasi constante dans le spectacle – elle ne cherche ni à provoquer, ni à choquer. C’est « le lien avec la musique [qui] impose de le faire », parce que se présenter ainsi à nous est pour elle l’expression la plus juste de ce que l’état d’anxiété fait au corps. Dépouillée de tout jusqu’aux coques en plastique qui protégeaient ses épaules, défaite d’elle-même, Adèl Juhász est montrée dans toute sa vulnérabilité. Son corps est comme mis à l’épreuve : dénudé puis rhabillé avec de nouveaux vêtements trouvés sous les chaises des spectateurs puis abreuvé d’une bouteille entière de vin rouge qui dégouline sur son menton, entre ses seins et s’étale sur son ventre. L’acmé est atteinte lorsqu’elle s’installe, les bras croisés sur sa poitrine, allongée aux pieds de deux énormes enceintes diffusant le même son, encore et encore, de plus en plus fort. La première partie du spectacle, exclusivement dansée et muette, s’achève sur ces derniers soubresauts de l’enveloppe humaine d’Adèl Juhász.

I need help immediately
© Pascal Gely / Hans Lucas

Vampire Diaries

Lorsqu’elle se relève, la parole prend le pas sur les gestes et Adèl Juhász se livre à un monologue tourné vers le public, l’interpellant, le questionnant, le prenant à partie. Cette proximité recherchée par l’artiste est constitutive de sa capacité à nous intégrer dans l’espace mental qu’elle déploie à la fois par la danse et le théâtre. Revenante aux yeux rougis, femme ensorcelée, c’est une créature surnaturelle ayant survécu au pire qui s’adresse à nous dans la deuxième partie du spectacle. Les indices disséminés par l’artiste, cette « mythologie invisible » qui nourrit la performance, s’agencent progressivement : il y a le vin rouge renversé qui ressemble à du sang, la veste de motard portant l’inscription « Blade », la mention de l’absence de miroir dans la pièce, le tee-shirt Buffy contre les vampires, l’adresse à une spectatrice qualifiée de « hot » et « delicious » et, pour finir, l’ouverture de la fenêtre, la lumière du jour qui pénètre et qui la pousse à se réfugier dans une caisse noire qui a l’allure d’un cercueil à roulettes. Tout ceci laisse peu de place au doute : la possession a substitué au moi ordinaire d’Adèl Juhász un moi « sublimisé », un moi satanique. En un mot, un vampire. 

Relégués derrière une porte brusquement ouverte puis tout aussi rapidement fermée, son esprit ancien, sa « culpabilité » et sa « honte » sont laissés de côté. L’espace, en tant qu’extension de son esprit, matérialise également la transition de son moi humain à son moi surnaturel. Elle laisse quelque chose d’elle-même dans cette pièce d’à-côté, habitée d’une lumière verte et de fumée. Derrière, on entend encore la boucle sonore tourner. 

Paradoxalement, c’est par la possession qu’Adèl Juhász semble donc capable de reprendre le contrôle. Dans la deuxième partie du spectacle, en claquant des doigts ou par un geste de la main, c’est à présent elle qui lance ou arrête la musique. En instaurant une ambiguïté à cet endroit, Adèl Juhász nous offre un spectacle complexe qui échappe au dualisme simpliste qui aurait consisté à articuler la performance autour d’une opposition, celle de deux consciences, de deux modes d’être, de deux formes d’expression artistique. La musique la ravit à elle-même, certes, mais elle se ravit aussi par elle-même, en choisissant de se mettre en scène dans cet état de crise. Il est indubitable que, dans la première partie, la musique crée un climat d’angoisse par la répétition de l’appel à l’aide, la détresse de l’interprète étant palpable. Or, dans le même temps, les incartades humoristiques régulières qui font, selon Adèl Juhász, la jonction entre les deux parties de la pièce, semblent nous rappeler en permanence au principe d’illusion : tout ceci est un jeu, ne vous inquiétez pas, je vais bien. En (se) rendant la parole, elle nuance d’ailleurs d’elle-même le message initial : « Je n’ai pas besoin d’aide immédiatement… mais j’ai besoin d’aide… J’ai besoin d’aide plutôt constamment. Je ne pense pas que je suis en crise existentielle. Ça correspond à ma personnalité, à qui je suis. Mais je suis en crise de crise. »

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