In bocca al lupo, de Judith Zagury et ShanjuLab

In bocca al lupo : entre chiens et loups

En entrant sur le petit plateau de la salle Roland Topor du Théâtre du Rond-Point pour In bocca al lupo, nous découvrons l’espace occupé déjà par une présence inhabituelle, ou plutôt trois : nous nous retrouvons nez à truffe avec trois grands gros chiens, sagement allongés sur des praticables disposés aux points cardinaux de la scène, moins étonnés de nous voir débouler que l’inverse. Cette présence inhabituelle pour nous sur un plateau de théâtre ne l’est pas pour la metteuse en scène suisse Judith Zagury, qui en a fait le cœur de son travail. Depuis 2017 elle dirige le collectif ShanjuLab qu’elle a créé, un laboratoire multi-espèces de recherche et de création théâtrale autour de la relation entre l’humain et l’animal. Installé à Gimmel, dans le canton de Vaud, le collectif – qui rassemble des artistes, des chercheur·euses telles que Vinciane Despret, et des chevaux, chèvres, cochons, chiens, vaches, lapins… – expérimente des formes de rencontre sensible entre les vivants. Si In bocca al lupo est la première des performances du collectif à être visible en France, on se rappellera la collaboration de Judith Zagury avec des artistes tels que Rimini Protokoll, ou sur des spectacles tels que HATE (Tentative de duo avec un cheval) de Laetitia Dosch, et Ahouvi de Yuval Rozman, sur lequel elle accompagnait Yova, l’un des acteurs d’Ahouvi, et l’un des trois chiens de la pièce de ce soir.

Traquer le loup

De par sa situation dans le territoire du Jura vaudois, le collectif ShanjuLab s’est retrouvé depuis plusieurs années au cœur d’un sujet qui est à la fois un conflit et une controverse – la question du loup. Depuis son retour dans lces montagnes en 2019 après plus d’un siècle d’absence, le prédateur longtemps exterminé et chassé d’Europe occidentale menace les troupeaux domestiques, alors que le Jura vaudois est un haut-lieu de l’élevage bovin pour son lait ou sa viande, sur lequel repose une partie de l’économie de la région. Un conflit ancestral redevenu actuel, qui oppose éleveurs et défenseurs de la faune sauvage – débat inflammable aux positions en apparence irréconciliables, qui révèle et met en jeu bien plus qu’une simple question de pastoralisme. C’est ce que s’applique à déplier In bocca al lupo, performance documentaire, fruit d’une enquête de terrain longue de plusieurs années menée par Judith Zagury et ses deux acolytes au plateau, membres du collectif, Séverine Chave et Dariouch Ghavami, eux aussi interdisciplinaires : outre leur pratique artistique, Séverine Chave est journaliste et Dariouch Ghavami est chercheur. Le spectacle propose une matière scénique faite de vidéos, d’enregistrements d’entretiens et de récits au micro qui s’ancre dans cette recherche à la fois sociologique, anthropologique, éthologique et philosophique qu’elle présente dans un dispositif immersif.

Assis tout autour de la scène sur des sièges pliables, nous sommes à l’affût. Dans la pénombre, des écrans sur tous les murs diffusent des images de caméras infrarouges, captations de pièges vidéos, ces dispositifs installés au pied d’un arbre ou au creux d’un rocher qui enregistrent pendant plusieurs mois tous les passages, notamment nocturnes, des animaux. Enrobés des sons de la forêts, et de celui tout proche des os rongés par les chiens, on plisse les yeux : on distingue ça et là une masse de poils, une oreille pointue… et puis soudainement, une paire d’yeux brillants qui semblent regarder droit vers nous, un chien qui se dresse sous l’écran, et la présence qui s’évanouit aussitôt qu’elle est apparue. Partir sur les traces du loup, c’est chercher l’invisible, celui par excellence qui veut et sait rester caché, se soustraire au regard des hommes, se fondre dans la nuit et les bois. Et qui est inlassablement traqué. C’est un véritable jeu du chat et de la souris, comme on le découvre avec ces vidéos d’éleveurs qui cartographient chacune de ses apparitions, triangulent ses dernières positions connues, partagent indices et infos sur des groupes whatsapp, passent des nuits aux aguets, à veiller les troupeaux en attendant, possiblement, une attaque de la meute, et alors l’opportunité de défendre leurs bêtes et de « tirer le loup », c’est-à-dire de le tuer. Un « moyen de défense » de nouveau autorisé depuis que les instances européennes l’ont fait passer de la liste des espèces strictement protégées à simplement protégées – un mot, une colonne sur un tableau à Bruxelles, sont ici la ligne entre interdiction et permis d’abattre, pour l’humain, entre vie et mort, pour le canidé.

In bocca al lupo, de Judith Zagury et ShanjuLab
© Chloé Cohen

Retrouver le sauvage

L’appareillage technique qui permet de traquer et repérer les loups, balises, pièges vidéos et cartes, n’est cependant pas seulement l’apanage des éleveurs et bergers, mais aussi celui des naturalistes, des associations de protection de la nature, et des autorités gouvernementales (police de la faune) qui monitorent aussi la situation… C’est donc une intrication aux ramifications politiques qui est en jeu et que révèle le spectacle, patiemment, par ses nombreux enregistrements d’entretiens avec tous ces acteurs variés. Plutôt que prendre explicitement parti, le spectacle préfère laisser émerger de cette matière documentaire les interrogations profondes et implicites du débat, celles qu’on ne s’était pas forcément posées avant, ou qu’on préférait peut-être éviter. En regard de la souffrance dans les yeux du veau prédaté, et du chiffre de 11% (la part du bétail dans le régime alimentaire du loup, qui préfère donc, il semblerait, chasser des proies sauvages), il pose ainsi la question de la hiérarchisation des vies : quelle est la différence entre la mort d’un animal sauvage, un cerf par exemple, et celle d’une vache ? Et la vie d’un veau a-t-elle plus de valeur que la vie d’un loup ? Quel sens y-a-t’il à protéger de la prédation une bête promise à l’abattoir quelques semaines plus tard ? Et interroge en chacun·e ce que l’impact des images révèle : est-on plus ou moins choqué·e en voyant le bovin aux lacérations mortelles ou le cadavre du loup les quatre pattes attachées ? Comme souvent dans les controverses, il n’y a pas une, mais plusieurs vérités, situées, perspectives humaines et complexes, qui font du travail de la journaliste ou du chercheur un taillis à démêler. Où, par-delà son traitement médiatique et la peur et détestation quasi-viscérales, archaïques, dont il peut faire l’objet chez certains, le loup, animal accablé et incompris, apparaît comme un bouc-émissaire idéal, révélateur des tensions qui traversent le monde paysan dans une économie capitaliste.

Révélateur également d’un rapport au monde complètement remis en cause par sa présence. Car, quand In bocca al lupo propose de se mettre à réfléchir avec Jean-Marc Landry, spécialiste suisse des loups, qui essaie de communiquer avec eux, ou avec Baptiste Morizot, philosophe de terrain, qui l’avait compris déjà dans ses ouvrages Les diplomates et Sur la piste animale, on réalise que le loup vient nous forcer à redéfinir ce qui fait pour nous territoire, comme on l’habite, comment on le partage ou non. Et révèle, plus que la nécessité de protection, l’obsession de contrôle de notre système de pensée : le loup est cet élément perturbateur, ce vivant parmi les vivants, rebelle aux lois sociales et humaines, insoumis à la propriété privée, avec lequel il faut apprendre à composer. Le loup ou plutôt les loups, car comme le dit bien Jean-Marc Landry, le loup n’existe pas, il y a des loups, des individus avec des personnalités. Identifiés au départ par des matricule tels que M351, M233 ou F186 dans le langage de celles et ceux qui les suivent, les loups résistent à l’uniformisation, et s’individualisent dans des surnoms évocateurs (« le résistant », « Boucle d’or »…) qui esquissent une mythologie lupine et nous rapprochent un peu de cette altérité énigmatique.

In bocca al lupo, de Judith Zagury et ShanjuLab
© Chloé Cohen

Tout comme nos trois compagnons à quatre pattes, nous y revenons, qui partagent le plateau du Rond-Point, jouant à se battre, reniflant nos mains et aboyant au loup. Contrebalançant la forme parfois un peu sèche, quoique passionnante, de la performance documentaire, les trois chiens apportent le trouble directement dans l’immédiateté et la proximité de la représentation. Ce sont Azad, le Kangal (berger d’Anatolie), Lupo, le Patou, et donc Yova, le Border Collie, trois chiens de troupeaux, les deux premiers chiens de protection, le dernier chien rassembleur. Ils sont l’image troublante de cette frontière brouillée entre le sauvage et le domestique, lointains descendants de leur cousin canis lupus – sortes de transfuges de classes de la forêt, passés de chasseurs à gardiens. Hurlant à la lune comme en écho et en réponse aux hurlements de la meute, ils nous montrent peut-être la voie pour apprendre à vivre avec la prédation, entre chien et loup : ne pas oublier, sous toutes nos couches de domestication, le sauvage en nous.

In bocca al lupo

Écriture et mise en scène – Judith Zagury
Avec – Séverine Chave, Dariouch Ghavami, Judith Zagury et les chiens Azad, Lupo et Yova
Création vidéo – Séverine Chave et Jérôme Vernez
Prises d’images – FJML Fondation Jean-Marc Landry, Julien Régamey et ShanjuLab
Création son – Stéphane Vecchione
Régisseur général et vidéo – Jérôme Vernez
Régie son, vidéo et lumière – Nicolas Luisier et Lionel Métraux
Assistanat présence animale – Nathalie Küttel
Conseil scientifique et dramaturgique – Brian Favre et Jean-Marc Landry
Production et diffusion – Aline Fuchs

Au Théâtre du Rond-Point (Paris), du 11 au 21 février 2026.

Prochaines dates
31 mai 2026 – l’Usinesonore Festival, La Neuveville (Suisse)

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