Au Théâtre de la Bastille, Joaquim Fossi présente Le Plaisir, la Peur et le Triomphe, seul-en-scène dont il est tout à la fois l’auteur, le metteur en scène et le comédien. Avec simplicité et beaucoup d’humour, il propose, sous la forme d’une conférence du futur, une réjouissante exploration anthropologique de la culture numérique du XXIe siècle, qui se double d’une investigation plus philosophique sur notre rapport aux images et à leur fonction.
Décalage anthropologique
Quelle image d’hypothétiques historien·nes du futur se feraient-iels de nous s’iels retrouvaient, miraculeusement préservés à travers les siècles et les millénaires, quelques fragments de cet immense infrastructure virtuelle que nous appelons Internet et dont notre existence contemporaine semble inéluctablement indissociable ? C’est la situation à laquelle nous invite Joaquim Fossi au Théâtre de la Bastille – en archéologue de l’an 7026 (cinq mille ans dans le futur donc), il nous accueille avec une excitation à peine dissimulée à ce qui s’apparente à une conférence de présentation de résultats inouïs, pupitre, power-point et écran à l’appui, intitulée « le plaisir, la peur et le triomphe » : son laboratoire a réussi à mettre à jour des vestiges d’Internet, confirmant ainsi une existence que le passage du temps avait rendue brumeuse. Emojis, photos de couchers de soleil, réseaux sociaux, jeu Les Sims… Quelle merveilleuse avancée que ces artefacts numériques dans notre compréhension des humains du XXIe siècle, s’exclame le jeune chercheur – dont nous ne savons pas très bien s’il est, lui, encore du genre humain, ou bien une forme évoluée de celui-ci, ou tout à fait autre chose. Joaquim Fossi s’amuse de cette incertitude, nous renvoyant bien évidemment à notre condition (nous sommes ses sujets d’études), et si l’éclat de rire qui parcourt cet auditoire révèle combien nous trouvons sur l’instant absurde l’idée qu’Internet ait simplement disparu sans laisser de trace, cela ne fait que révéler à quel point nous ne pouvons aujourd’hui tout simplement pas nous en passer, aussi peu que de routes, de maisons ou d’hôpitaux.
Le spectacle-conférence fait son effet par la reconnaissance de codes largement partagés que Joaquim Fossi, avec une gestuelle légèrement loufoque, soumet à des interprétations plus ou moins farfelues, dont certaines sont franchement hilarantes.
Le deux-points-parenthèse-fermée du « 🙂 » renvoie-t-il à un désarroi métaphysique, celui de vouloir s’exprimer sans rien réussir à dire ? Et cet emoji sourire, dénué de nez, oreilles et pupilles, est-il l’expression tragique d’une absence de sensibilité généralisée ? Des hypothèses audacieuses, dont on rit de la sur-intellectualisation, de ce décalage entre l’ignorance du savant fictif qui découvre notre monde et la connaissance intime que nous en avons. Au fil de son déroulé, le spectacle-conférence fait ainsi son effet par la reconnaissance de codes largement partagés (la culture internet, mais aussi télévisuelle et populaire) que Joaquim Fossi, contrefaisant le langage ethnologique avec une gestuelle légèrement loufoque, soumet à des interprétations plus ou moins farfelues, dont certaines sont franchement hilarantes (Évelyne Dhéliat, l’iconique présentatrice météo de TF1, serait-elle un demi-dieu maitrisant le ciel et prédisant le futur ?) quand d’autres, malgré leur caractère tout aussi bizarre, nous font réellement adopter sur nos propres usages un point de vue philosophique. En ce sens, Le Plaisir, la Peur et le Triomphe est une fiction auto-anthropologique, qui n’est pas sans rappeler le travail d’Arthur Amard, Rémi Fortin et Blanche Ripoche dans Le Beau Monde, lauréat du festival Impatience 2022, lequel mettait également en scène des observateur·ices futur·es pointant leurs regards sur le XXIe siècle.

Retrouver le regard
Si l’emprise des images numériques sur nos vies est mise à nue Joaquim Fossi les aborde aussi avec tendresse, en cherchant en elles des traces de notre humanité : la contemplation, l’amour, un regard.
Qu’est-ce qui anime ces jeunes artistes (Joaquim Fossi est né en 1998) à adopter le point de vue de l’avenir lointain sur notre civilisation ? Dans le cas de Le Plaisir, la Peur et le Triomphe, on sent poindre une certaine inquiétude de fin du monde (pas étonnante au vu de l’époque dans laquelle on vit), et sur la façon dont celle-ci s’incarne dans les représentations et les images – des courbes de données climatiques aux tableaux du Déluge. Celles-ci sont d’ailleurs le véritable sujet d’enquête sous-jacent du spectacle, qui, s’il passe aussi par des fragments audio (One more time de Daft Punk entendu comme une prière) et textuels, décortique surtout le visuel – graphiques, photos, vidéos… – et sa prolifération numérique : on dépasse aujourd’hui les 21 000 milliards d’images existantes, et la courbe de création de celles-ci est, à l’instar des températures, exponentielle. Si l’emprise des images numériques sur nos vies est mise à nue, de la représentation dévitalisée du paysage dans un fond d’écran Windows aux fantasmes violents façonnés par le porno, la distance de la fiction et la naïveté de son personnage permettent aussi à Joaquim Fossi de les aborder avec tendresse, en cherchant en elles les traces et la source de notre humanité, qui semblent aussi avoir disparu : la contemplation, l’amour, un regard. Sous ses faux airs de chercheur enthousiaste, le metteur en scène et comédien alors interroge notre lien intime et civilisationnel à cette matière, avec une hypothèse répétée comme une rengaine : « Quand les humains avaient peur de quelque chose, ils en faisaient une image. » Comme si nous voulions reproduire tout un monde factice pour y vivre tous les dangers et les angoisses du monde réel – Google maps, Les Sims et le cinéma à l’appui – et nous fondre dans celui-ci, « pourquoi la vie c’est jamais comme dans les films ? »

Alors, Le Plaisir, la Peur et le Triomphe prend des airs d’essai esthético-cognitivo-philosophique, quand Joaquim Fossi formule « le couloir du flou », cette zone psychique où l’on finit par ne plus distinguer la réalité de l’irréalité d’une image, quand on identifie la représentation et la chose représentée ; et, s’il n’en est jamais fait mention dans le spectacle, il est clair à ce moment-là que les terribles gouffres ouverts par les potentialités dérangeantes des images générées par IA traversent l’esprit de chacun·e. Que faire alors, face à cette frénésie ininterrompue, quand « il n’y a plus assez de regards » pour embrasser les 10 000 nouvelles images créées chaque seconde, quand notre civilisation s’épuise à essayer de représenter sa propre mort dans un labyrinthe numérique, et se noie après avoir enlevé l’échelle de sa propre piscine ? Peut-être concevoir une arche d’un genre nouveau, sauver une poignée d’images qui mériteraient de l’être… Et au théâtre, comme sur internet, comme dans la rue, retrouver l’acuité de nos regards.
Le Plaisir, la Peur et le Triomphe
Conception, mise en scène et jeu – Joaquim Fossi
Texte – Joaquim Fossi et Noham Selcer
Collaboration artistique – Nine d’Urso
Création lumière et scénographie – Andrea Baglione
Création sonore – Lucas Depersin
Régie générale, création vidéo – Clément Balcon et Marie-Lou Poulain
Dramaturgie – Pauline Fontaine et Tristan Schinz
Du 19 au 30 janvier au Théâtre de la Bastille, Paris.
Prochaines dates
10 et 11 février – Le Volcan, Scène Nationale du Havre
13 février -Théâtre et cinéma de Fontenay le Fleury
9 au 21 mars – Les Célestins, Théâtre de Lyon
28 et 29 avril – MC2 Grenoble, Scène nationale
6 mai – Le Manège, Scène nationale de Maubeuge
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