Joël Pommerat écrit et met en scène Les Petites Filles modernes (titre provisoire) au Théâtre Nanterre-Amandiers jusque fin janvier 2026. C’est très beau, très impressionnant, quasi hypnotique, on ne comprend pas toujours tout et c’est très dommage (voire un peu énervant) : une tentative pas tout à fait réussie donc, avec, tout de même, un petit goût de reviens-y.
Les petites filles anti-modèles
Deux jeunes filles que tout oppose vont devenir amies. L’une est une terreur, elle est en constante opposition à toute forme d’autorité mais aussi à toute forme de lien : elle va seule, sans peur et sans famille. L’autre est timorée, quand elle parle on ne l’entend pas, elle est terrifiée par la vie, qu’elle subit : elle va seule, sans paix et sans ami·es. Elles sont toutes deux à la marge de la vie adolescente, deux grandes solitaires, l’une enragée l’autre angoissée, qui vont se retrouver sur le bord du chemin où les a menées leur existence asociale. Leur amitié se déploiera aux confins des mondes : elles s’aimeront en dehors du collège, en dehors du regard des adultes, dans l’obscurité de la nuit, la pénombre d’une chambre, du crépuscule du soir à celui du matin à se raconter des histoires, se confier des secrets, se lancer des défis. Se déclarer leur amour.

En parallèle, se développe l’histoire d’un couple, qui s’aime non pas d’amitié, mais d’amour, d’un amour non-humain, au-delà des frontières du réel, deux êtres qui viennent d’une autre planète, et qui sont liés par une passion qui ne connaît pas les affres du temps. Les personnages sont incarnés par des acteur·ices avec des perruques, des masques, des voix seules, se mouvant dans des décors fixes, impressionnants, et sous des lumières stroboscopiques, impressionnantes. La technique dramaturgique est spectaculaire : on ne peut qu’être subjugué·e par la maîtrise technique, voire technologique de Joël Pommerat et de son équipe, par la virtuosité des lumières et des sons qui redéfinissent les limites de l’œil du·de la spectateur·ice. Voir une mise en scène de Pommerat c’est redécouvrir les possibilités du théâtre, c’est redéployer les dimensions du plateau.
Sous la lumière des projecteurs les désirs et les amours des jeunes filles, qui ne seront ni sages ni lisses. Dans l’ombre, la parole des adultes, limitante, étouffante.
C’est aussi passer une heure de son temps avec des figures aux frontières, elles aussi, de l’humanité : des jeunes filles qui se soustraient à l’autorité des adultes, qui jamais ne s’excusent et vivent leur individualité — qu’elle soit de la colère ou de l’introversion — comme une force, des êtres qui s’aiment d’un amour si fort qu’iels sont plus fort·es que le temps, que la mort. Les adultes raisonnables, les hommes et les femmes qui donnent des ordres, des limites, qui pensent imposer une discipline et une hiérarchie, ce sont elleux qui sont mis·es à la marge, à la porte, on ne les voit jamais, iels n’intéressent pas Pommerat. Sous la lumière des projecteurs les désirs et les amours des jeunes filles, qui ne seront ni sages ni lisses. Dans l’ombre, la parole des adultes, limitante, étouffante. C’est donc un théâtre de l’enfance et de l’adolescence que celui des Petites Filles modernes (titre provisoire), à l’image de celui de Contes et légendes qui mettait également sur le devant de la scène des histoires de jeunesses et de commencements.

Dans la maison
Mais, pour ce nouveau spectacle créé en avril dernier à Châteauvallon-Liberté (Scène Nationale de Toulon), et à la différence du magistral et maîtrisé Contes et légendes (2019), la magie opère moins, voire pas du tout. Déjà, on n’entend pas tout ce que les personnages disent : leur parole est parfois noyée dans le flot sonore continu parfois le micro n’est tout simplement pas assez fort (ici, toustes les acteur·ices sont microté·es, Pommerat ne fait pas dans le timbre). Ensuite, on ne comprend pas forcément tout ce qu’iels se disent, les intentions sont floues, les horizons d’attente déjoués, les volontés des personnages peu claires — mais à la limité, pourquoi pas, car il n’y a rien de plus pénible que les histoires explicatives. Néanmoins, et selon moi, entre le tout explicatif et le l’obscurité totale il y a un monde, un monde que Les Petites Filles modernes décident de ne pas investir : on est laissé·e sciemment dans l’obscurité totale, dans un réel abandon du·de la spectateur·ice au bord de la route.
J’avoue : je n’ai pas compris ce spectacle. Et personne n’est venu me prendre la main pour me faire visiter la pièce, le long de ses virages, de ses méandres, jamais. Je n’ai pas compris qui était qui, qui voulait quoi, de quoi on parlait, les propos tenus étaient souvent opaques sur le moment et pas forcément plus limpides une fois le temps passé. Et c’est dommage. Parce que la mise en scène est belle, et forte, mais une fois les lumières et les micros éteints, il ne me reste plus rien de ces Petites Filles, l’opacité du texte et de son déroulement est trop dense pour que je puisse accéder au cœur de l’ouvrage. Alors même que cette histoire d’amour-amitié me passionne et que le spectacle aurait pu vivre en moi longtemps.
Les adolescentes arriveront-elles à atteindre le cœur du labyrinthe, se perdront-elles dans les dédales des pièces avant même d’avoir pu entrer dans le ventre du monstre, dans le feu du foyer ?
Comme cette incroyable séquence dans laquelle les deux héroïnes pénètrent la maison interdite, gardée, hantée par un vieux monsieur dégueulasse, et dont les accumulations de murs sont autant de décors pour la projection de cauchemars plus terrifiants les uns que les autres : les adolescentes arriveront-elles à atteindre le cœur du labyrinthe, se perdront-elles dans les dédales des pièces avant même d’avoir pu entrer dans le ventre du monstre, dans le feu du foyer ? Ces images de la maison, cette atmosphère de l’inquiétude en même temps que du désir, sont la superbe réussite de ce spectacle, dont on regrette qu’il n’ait pas fait le choix de se passer plus longtemps ici et maintenant, dans le trouble des rêves, à la lisière des cauchemars, dans la bascule entre doute, trouble et désir.

Les corps augmentés de Pommerat et leur espace de lumières sont toujours une réussite : inclinons-nous devant cette maestria formelle. Les Petites Filles modernes (titre provisoire) sont un choc visuel et sonore, faisons justice au spectacle : vous ne verrez pas ailleurs cette inventivité et cette puissance de l’image qui déjouent, rejouent, réinventent le théâtre. Quel dommage alors que le texte et le déploiement de la dramaturgie n’aient pas été à la hauteur de ce génie technique… mais tant pis, on reviendra tout de même voir le prochain spectacle de Joël Pommerat, car il y a comme un plaisir addictif à se replonger dans ses univers.
Les Petites Filles modernes (titre provisoire)
Création théâtrale — Joël Pommerat
Scénographie & lumière — Éric Soyer
Création vidéo — Renaud Rubiano
Création sonore & régie son — Philippe Perrin & Antoine Bourgain
Avec — Éric Feldman, Coraline Kerléo & Marie Malaquias
Voix — David Charier, Delfine Huot, Roxane Isnard, Pierre Sorais & Faustine Zanardo
Musique originale — Antonin Leymarie
Costumes — Isabelle Deffin
Perruques — Julie Poulain
Collaboration artistique — Garance Rivoal
Assistanat à la mise en scène — David Charier
Renfort assistanat — Roxane Isnard
Collaboration à l’écriture — Zareen Benarfa
Comédien, participation au travail de recherche — Pierre Sorais
Direction technique — Emmanuel Abate
Direction technique adjointe — Thaïs Morel
Régie vidéo — Nadir Bouassria & Grégoire Chomel
Régie lumière — Aliénor Lebert & Gwendal Malard
Régie plateau — Pierre-Yves Le Borgne, Jean-Pierre Constanziello & Inês Correia Da Silva Mota
Habillage — Lise Crétiaux & Manon Denarié
Réalisation maquette & accessoires — Claire Saint-Blancat
Construction accessoires — Christian Bernou
Construction décors — Les ateliers du TPN (Théâtre National Populaire de Villeurbanne)
Renfort costumes — Jeanne Chestier
Renforts plateau — Lior Hayoun & Faustine Zanardo
Jusqu’au 24 janvier 2026 au Théâtre Nanterre Amandiers (Grande Salle).
Durée 1h20.
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