L'Incandescente, e Louise Chevillotte

L’Incandescente et le Gang des cracheuses de sang : vies et voix à brûle-pourpoint

Continuer la filiation

Ce spectacle, c’est avant tout une histoire de filiation. Avec comme point de départ, une histoire réelle – le pan de vie et d’amour d’Emma et de Marcelle – et un matériau inaugural, servant d’archive – une liasse de lettres, celles que Marcelle a envoyées pendant de longues années à Emma. C’est d’abord la fille d’Emma, Claudie Hunzinger, qui s’empare de cette matière en écrivant un roman, puis son fils à elle, Robin Hunzinger, à travers un documentaire. Et enfin, il y a Louise Chevillotte, qui plonge à son tour les mains dans ce matériau déjà protéiforme et propose, pour cette histoire, le lieu et temps du théâtre. La première merveilleuse intuition de la metteuse en scène, c’est celle de s’inscrire dans cette histoire là et d’en assurer la continuité.

Dans cette perspective, Louise Chevillotte compose une adaptation habile : d’abord parce qu’elle donne concrètement à voir la matière qu’elle travaille. En effet, comme dans son précédent spectacle, elle égrène sur la scène de théâtre les signes qui renvoient à l’existence concrète et préalable du texte comme littérature, à la fois archive et poème : il y a une malle qu’on imagine remplie de pages griffonnées, un livre de poésie lu à un chevet, une lettre qui tombe du ciel, une autre glissée sous un porte, quelques vers du Chant de la nuit de Nietzsche qu’on se transmet, de lèvres en lèvres, comme de bougie en bougie, comme de mémoire en mémoire. La mise en scène de Louise Chevillotte est humble et astucieuse car elle recourt – jusque dans la scénographie – à sa propre matière, la mettant en circulation et rendant concret le travail de filiation.

L'Incandescente et le Gang des cracheuses de sang, de Louise Chevillotte
© Marie Gioanni

Ainsi, de voix en voix, de médium en médium, de forme en forme, Marcelle et le monde qu’elle nous fait apparaître se déclinent et s’actualisent. Or dans cette matière pluriellement avivée, il est un irréductible, et c’est par là que Louise Chevillotte entre dans le travail. L’irréductible ici, c’est la langue de Marcelle – une langue que les comédiennes tiennent comme cap et dressent comme oriflamme. Louise Chevillotte fait une nouvelle fois du théâtre une chambre d’écoute et d’échos : est-il endroit plus approprié pour appréhender de tous les côtés, par tous les organes, la question de la langue et de l’incarnation d’une voix ? Par un précis travail sur le texte et dans la direction d’actrices, la metteuse en scène parvient à nous faire entendre et sentir ce qu’elle a de sonore, de libre et d’intarissablement vivace, cette voix d’encre. Le théâtre étant un art à voix haute et les interprètes du spectacle portant haut cette voix, le spectacle offre – dans la continuité du mouvement initié par Claudie et Robin Hunzinger – une strate supplémentaire de souffle, un surcroît de présent et, souhaitons-le, de futur.  

Ultra-Marcelle : tous les genres de vie possibles

C’est par le cri, ou plus précisément par l’appel que nous entrons dans cette histoire. Un appel qui s’élance du lointain, hors champ et scène, avant d’envahir la scène du théâtre par tous les recoins pour ne plus vouloir la quitter. C’est « Emma » que Marcelle interjecte, invoque et célèbre par son nom : Emma l’amoureuse, la correspondante, l’absente ; celle dont on n’a pas les lettres mais qui a tout conservé, nous offrant ainsi l’accès à cette Marcelle qui, de papier, devient inévitablement et irrémédiablement de chair, d’os et de fougue. Louise Chevillotte renouvelle ainsi l’adresse : Emma manquera à l’appel, mais le public est là et reçoit de plein fouet.

L'Incandesente et le Gang des cracheuses de sang
© Marie Gioanni

Ainsi l’histoire commence pour nous par un arrachement : la séparation géographique avec Emma, d’abord, qui doit continuer ses études de professeure, suivie de près par l’isolement de Marcelle qui, atteinte de tuberculose, se trouve confinée dans un sanatorium perché en compagnie d’autres jeunes filles malades. La question de la mort et de l’amenuisement des possibles est donc, dans l’adaptation de Louise Chevillotte, posée a priori : elle choisit de traiter l’histoire à l’endroit exact des possibles, non pas de leur raréfaction. Or cet absolutisme des possibles en puissance, et la capacité à les activer dans les espaces les plus étroits, sont incarnés par une feu-follette, Marcelle, qui colle à la peau et au cœur. Marcelle, elle ne vit pas malgré ou en dépit de. Elle vit, point. Si possible, tous les genres de vie. C’est une jeune femme qui, dans les années 20, distribue des lettres comme des fleurs sauvages, séduit sans honte, dévale les escaliers sans peur de se rompre le cou, et hèle le nom de celles qu’elle aime sans crainte de perdre la voix. Le théâtre offre à cette ultra-Marcelle un ultra-présent qui, sans nous rendre dupe de la part de désespoir qu’elle porte et dissimule en elle, est un garde-fou suffisant et se donne comme lieu à investir.

Le jeu des comédiennes – en particulier quand elles donnent à entendre la voix d’encre de Marcelle, qu’elles se passent comme un relais brûlant – est généreux, franc, large. Riche idée de faire d’abord résonner la voix de Marcelle selon plusieurs inflexions : la singularité des présences des actrices se déploie et le portrait se densifie dans cette multi-oralité. Puis la modalité change : elle a besoin d’avoir un corps, Marcelle, alors elle se distingue – comme la protagoniste d’un chœur antique – et fait advenir les autres personnages. De la langue comme seule amarre, nous nous accrochons désormais à des silhouettes et des visages auxquels on s’identifie. Marguerite, Bijoux, Hélène, Marcelle : le gang est fait.

L'Incandescente et le Gang des cracheuses de sang
© Marie Gioanni

Au théâtre et dans le poème, on tient la mort à distance

« Il nous faut du soleil et des arbres et non pas l’ombre et les murs », « Il faut que le bonheur soit dans cette maison cet hiver », tempête Marcelle. Car elle sait, Marcelle, ce qu’il faut et ce qu’il ne faut pas. « Il ne faut plus être morte », dira-t-elle à Marguerite, lorsqu’elle celle-ci sera finalement emportée par la maladie. Elle rôde quand même, la mort, autour des voiles de la scène. Ce qu’impose et enseigne Marcelle à ses consœurs, avec autorité, c’est la continuité nécessaire du mouvement et de la pulsion de vie, sous toutes ses formes possibles : il ne faut jamais s’arrêter d’écrire (des lettres), ni de parler (fort et cru), ni d’apprendre (des poèmes), ni d’expérimenter (l’amour, le trouble de l’amour surtout). Ni de faire de l’art, du théâtre, ajoute Louise Chevillotte. C’est une question de vie, au sens fort, c’est la vie ou la mort, la vie à la place de la mort.

La langue radioactive et fleurie d’images dans laquelle elle s’exprime est la mise en forme de cet effort acharné pour la vie : c’est une langue ébouriffante – comme Marcelle – qui met les choses et les idées en branle, qui envoie valser les choses inertes, qui fait bailler les rideaux comme on fait tomber les murs. Et lorsque ce n’est pas la langue, c’est le corps qu’il faut garder sauvage, inattendu, farouche : dans le spectacle de Louise Chevillotte, Marcelle est la meneuse d’une transe physique contagieuse qui doit – comme la tarentelle doit guérir de la morsure d’araignée – chasser la mort, ou en tout cas lui faire suffisamment peur pour qu’elle se tienne d’elle-même à distance.

L'Incandescente et le Gang des cracheuses de sang, de Louise Chevillotte
© Marie Gioanni

Dans ce sanatorium, espace-temps liminaire, les jeunes femmes s’efforcent ainsi d’animer et d’ériger les formes de la vie. C’est là le legs de Marcelle – que Louise Chevillotte exauce à travers sa mise en scène : si quelque chose manque, bée ou faiblit, il faut lui substituer une chose encore plus tenace ; c’est la mission des résistant·e·s, semble-t-elle nous dire. Le pouvoir de Marcelle, dans le verbe et sur scène, c’est celui des poète·sse·s : le pouvoir du transport, de la commutation. L’espace de la cure est transmué en refuge, le corps faible devient corps bouillonnant, des ombres grotesques et théâtrales se superposent aux vraies ombres qui planent, le poème des fontaines jaillissantes se substitue aux arides silences d’effroi, la voix souffreteuse est transfigurée par une langue déferlante de souffle et de désir que nulle quinte de toux ne pourrait endiguer.

Dans le spectacle, par les outils du théâtre, les métaphores s’incarnent et les images prennent forme. C’est ainsi que les cracheuses de sang se mettent en scène en composant à vue quelques tableaux saillants. Ces quelques bijoux de mise en scène, pudiques et précis, donnent autant d’instants de grâce, abris concrets ou rituels imaginaires, pour tenir la mort à distance. Il est en particulier une scène sublime durant laquelle elles échafaudent un refuge à l’aide de grands pans de tissus qu’elles suspendent en l’air – les mêmes que ceux des rideaux blancs qui circonscrivaient leurs chambres de malades. C’est comme une cabane de fortune faite de longues jupes. Comme une montagne de lettres cousues ensemble. Comme une nef volontairement encalminée dont la voile respire et bât, encore traversée par la vie, les mots, les vents. Cela me renvoie à quelques vers d’un poème de Rimbaud, un précédent roi des transfigurations, que Marcelle aimerait sans doute : « J’ai tendu des cordes de clocher à clocher ; des guirlandes de fenêtre à fenêtre ; des chaînes d’or d’étoile à étoile, et je danse. » (Illuminations)

L'incandescente , de Louise Chevillotte
© Marie Gioanni

En quittant la Commune, je songeais à Goliarda Sapienza, à Alicia Gallienne, à Adèle Yon, à d’autres encore, à toutes celles qui posent la question de l’irréductibilité d’une vie et d’une voix. Avec ce spectacle, Louise Chevillotte nous parle d’héritage. Allons explorer d’autres modèles de femmes et de vies qui font notre Histoire féminine, nous dit-elle. Elargissons ce ciel d’étoiles au-dessus de nos têtes. Comme il est beau pour un premier geste de création de creuser un sillon, de filer un lignage. Louise Chevillotte est de ces artistes qu’on a envie de suivre, dans toutes les formes que prendront leurs passions et lubies, sur le temps long. 

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