Manières d'être vivant, de Baptiste Morizot, mis en scène par Clara Hédouin

Manières d’être vivant : théâtraliser la philosophie

Peut-on adapter un essai de philosophie en pièce de théâtre ? C’est le défi ambitieux dans lequel s’est lancée Clara Hédouin avec Manières d’être vivant, un spectacle créé à partir du livre éponyme de Baptiste Morizot publié en 2020 chez Actes Sud (collection Mondes Sauvages). Ces dernières années, la metteuse en scène avait développé un théâtre déjà fort empreint de sensibilité écologique, en adaptant plusieurs textes de Jean Giono dans des espaces naturels, comme la randonnée théâtrale Que ma joie demeure ou encore Prélude de Pan. Après la prose littéraire pleine de sève de l’auteur méridional, Clara Hédouin s’attaque donc au matériau spéculatif qui sous-tend son théâtre et l’accompagne : une pensée de la vie, en nous et hors de nous. Dans ce texte, Morizot formule en effet un ensemble de concepts, d’arguments, de théories, qui dessinent une autre relation au monde vivant : sortir des dualismes nature/société ou environnement/humain pour privilégier la relation et la complexité, re-concevoir notre place dans la dynamique de l’évolution (nos ascendances animales), repenser les figures animales de nos cadres moraux, défendre un perspectivisme ontologique, inventer une diplomatie interspécifique faite d’égards ajustés… Créé au TNP en octobre dernier, et présenté ce mois-ci à la MC93, Manières d’être vivant se destine d’ailleurs aussi à une forme en plein air, en forêt, qui prendra forme à l’été 2026.

De la philosophie littéraire

Quand nous entrons dans la salle, les interprètes nous attendent déjà au plateau, réunis autour d’un vrai feu qui crépite dans une sorte de grand brasero – image déjà saisissante qui ferait écho à la métaphore de l’évolution comme feu créateur développée par Morizot dans son œuvre, à ce vivant dont il faudrait « ranimer les braises » ? Avec toute la simplicité qu’on lui connaît, et dans cette volonté toujours d’ancrer le spectacle dans son matériau d’origine, Clara Hédouin le fait débuter par le livre même, qu’un acteur sort de sa poche avant de commencer à lire à voix haute le prologue. Dans celui-ci, l’auteur raconte son expérience de comptage des dizaines de milliers d’oiseaux en pleine migration franchissant le col de la Bataille – l’occasion à la fois de s’émerveiller devant ce phénomène extraordinaire (« Quelque chose comme le port le plus vivant, le plus cosmopolite, le plus bigarré de Méditerranée ») et de constater la perte de sensibilité commune de nos sociétés aux vivants qui peuplent avec nous le monde : « On aurait pu aussi ne pas remarquer. » Fluidement, la lecture devient jeu, la parole se partage entre tous·tes, et l’on prend plaisir à entendre prononcés les phrases de Baptiste Morizot, à l’indéniable qualité poétique.

Manières d'être vivant, de Baptiste Morizot, mis en scène par Clara Hédouin
© Christophe Raynaud de Lage

Car, s’il s’agit effectivement d’un essai de philosophie, Manières d’être vivant se prête par certains aspects particulièrement bien à son adaptation théâtrale : l’une des spécificités du texte de Morizot est en effet de sertir ses développements conceptuels au sein d’une écriture à la forte dimension littéraire, à la fois narrative et stylistique. Baptiste Morizot n’est pas un philosophe de bureau, mais un philosophe de terrain, philosophe-pisteur, dont la réflexion naît au contact du monde, dans l’action : ses textes laissent ainsi une grande part à la contextualisation par le récit pour saisir comment la pensée affleure. La pièce de Clara Hédouin reprend alors la structure de la première partie de l’essai, « Une saison chez les vivants », qui retrace plusieurs moments de pistage d’une meute de loups dans le Sud-Vercors, avec ses chapitres aux noms évocateurs (« Le barbare d’un fauve »…), en y intégrant des épisodes extraits des autres parties du livre : de la réflexion éthique de « Cohabiter avec ses fauves » aux récits d’affût des interactions entre loups et troupeaux de brebis à la caméra thermique sur le plateau de Canjuers dans « Passer de l’autre côté de la nuit ».
La metteuse en scène tente ainsi de fusionner une variété de fils et de développements en ce qui se présente sous la forme d’une seule nuit, reprenant à son compte une stratégie de narrativisation dont Morizot lui-même se revendique dans un de ses textes : « Par souci de clarté narrative, on peut raconter cette initiation en la fusionnant dans l’histoire d’une nuit, puisque c’est toujours la nuit que nous travaillons. Un soir, une nuit, une aube, mais tissés de réminiscences, pour enrichir le récit de toute l’expérience densifiée ici en un cycle. (Dans chaque aube il y a tant d’aubes, et dans chaque nuit tant de nuits.) » Tout l’enjeu étant alors de savoir comment rendre théâtral le contenu proprement philosophique au cœur de l’œuvre.

Du concept au corps

Manières d'être vivant, de Clara Hédouin
© Christophe Raynaud de Lage

L’adaptation propose pour ce faire de passer par l’incarnation et la parole : les cinq interprètes composent des figures hybrides, qui sont d’un côté les pisteurs en raquette dans la montagne, de l’autre une personnification des facultés du philosophe : Raisonnement, Imagination, Doute, Sensibilité, Empathie. Leur récit partagé nous emporte alors dans certains des raisonnements les plus passionnants de l’auteur, comme lors de cette séquence consacrée à déceler ce qui se joue dans un hurlement de loup (après la transposition au plateau de la scène, déjà très théâtrale en soi, où les hurlements qui émergent de tous les coins du théâtre plongée dans le noir reproduisent le « dialogue » d’un soir entre les pisteurs et les canidés). Si les passages proprement narratifs de l’ouvrage de Morizot sont rendus à merveille par le jeu fluide des comédiens, ses développements conceptuels donnent à l’équipe plus de fil à retordre. Clara Hédouin teste pour les rendre accessibles plusieurs pistes : les transformer en dialogue, une forme dialectique qui fonctionne plutôt bien pour retranscrire théâtralement le cheminement de la pensée ; les conserver tels quels sous formes de monologues, qui peuvent apparaître plus ou moins digestes ; ou les mettre en mouvements, en proposant une forme ludique ou chorégraphique en accompagnement des arguments ou des concepts. Il en est ainsi de tout un développement sur les ancestralités et les ascendances animales qui continuent d’agir en nous, que la metteuse en scène matérialise sous la forme du chœur, comme l’ensemble des êtres nous ayants précédés dans la lignée évolutives et dont on a hérité certains caractères et comportements. Une idée qui lui tient particulièrement à cœur, et qu’elle décline sur les plans politiques et moraux, dans un développement sur le patriarcat ou les guerres qui s’éloigne de Morizot (mais lui reste fidèle, en quelque sorte, au sens où Manières d’être vivant est également un essai moral et politique), témoignant là d’une plus touche personnelle d’appropriation des idées (en l’occurrence la question de l’empathie comme affect aussi hérité de l’évolution), mais également d’une dramaturgie qui interroge l’animal surtout pour explorer l’humain : « C’est quoi la manière humaine d’être vivant ? »

Si les six interprètes (Loup Balthazar, Clara Hédouin, Baptiste Drouillac, Adrien Guiraud, Manon Hugny, Maxime Le Gac-Olanié) ne manquent pas d’énergie pour donner vie aux concepts, et que la mise en scène recèle son lot d’images suspendues (des chutes de neige en silence à ces vidéos thermiques de louveteaux parmi les tanks d’un terrain militaire) et de moments rocambolesques (quand les comédien·nes escaladent les gradins au milieu des spectateurs pour représenter l’entrée dans une grotte), certaines images ou choix de théâtralisation ne fonctionnent pas aussi bien : une course en rond autour du plateau ou des mouvements d’art martial sur la chanson Quizas ?… semblent moins faire sens. D’autres encore apparaissent parfois trop simples ou illustratives, quand d’autres enfin sont trop peu exploitées (ce grand brasier qui ne revient qu’à la toute fin…). On ne peut manquer alors de penser que si Manières d’être vivant (l’essai) est un livre qui exalte les puissances du corps comme toutes les traces de la vie en nous – qui, par les sensations, le visage, les cris, les émotions, ou encore les gestes, architecture notre relation au monde –, Manières d’être vivant (le spectacle) demeure un peu sage dans sa traduction scénique, là où cette exaltation pouvait précisément apparaître, dans ce medium dont les corps vivants au plateau sont la matière première. La simplicité d’approche qui traverse le travail de Clara Hédouin et dont nous soulignions la grande force à l’occasion de son Prélude de Pan de Giono, mis en scène sans artifice dans les champs et les forêts, semble ici la retenir : en restant trop proche du texte même de Morizot, la pièce donne ainsi l’impression d’être un peu inhibée dans le jeu, le corps et les images.

La tâche d’adaptation philosophico-théâtrale est ardue, et il faut néanmoins reconnaître à Clara Hédouin et son équipe de comédien·nes de s’y être appliqués avec une grande rigueur, d’avoir su se frotter et prendre à bras le corps un grand nombre des concepts de Baptiste Morizot, pour tenter d’en transmettre la teneur, d’en restituer la poésie et l’intelligence, d’en faire une matière ludique – tentative toujours louable de faire entendre la philosophie, de la sortir de ses cloisons de papiers.
Manières d’être vivant propose une belle et joyeuse traversée de cette pensée, traversée qui, si elle ne va pas toujours assez loin dans son ambition, ne manquera sans doute pas d’éveiller, là un désir de lecture, un intérêt pour l’œuvre de Baptiste Morizot et les pensées du vivant en général, là une envie redécouverte d’aller à la rencontre des êtres autres qu’humains, de les pister, de les comprendre – d’explorer en somme, l’animal en nous et hors de nous.

Manières d’être vivant

Texte – Baptiste Morizot
Mise en scène, conception, écriture – Clara Hédouin
Co-écriture et dramaturgie – Romain de Becdelièvre
Avec Loup Balthazar, Clara Hédouin, Baptiste Drouillac, Adrien Guiraud, Manon Hugny, Maxime Le Gac-Olanié
Assistanat à la mise en scène – Jaomin Vasseur
Collaboration plateau et dramaturgie – Estelle Zhong Mengual
Collaboration plateau – Eric Didry
Création lumière – Elsa Revol
Création son – Manuel Coursin
Scénographie – Arthur Guespin
Costumes – Clara Hubert
Régie générale – André Neri

Vu le 9 avril 2026 à la MC93 (Bobigny).

Prochaines dates
5 et 6 juin – Scène Nationale de Narbonne (en extérieur)
9 juin – Scène Nationale de Foix et de l’Ariège (en extérieur)
19 et 20 juin – Channel, Scène Nationale de Calais, co-accueil avec La Barcarolle (Saint-Omer) (en extérieur)
3 et 4 juillet – Châteauvallon-Liberté, scène nationale (en extérieur)

Voir notre critique de Prélude de Pan, de Clara Hédouin.

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