Parce que les majorettes finissent toutes sous un tas de bûches ou dans une bétonneuse : poème radiophonique

On est accueilli·es à quelques centaines de mètres de l’espace Paul B, à Massy, sur une petite esplanade qui ressemble à un parking. Pendant qu’on attend les retardataires, la performeuse nous prévient. On va pouvoir s’installer où l’on veut sur les assises en gradins, installées en bi-frontal, mais quoi qu’on fasse il ne faudra surtout, surtout pas poser le pied dans l’étroite bande de scène au milieu. En Afrique de l’Ouest, on raconte que si l’on pose ses pieds dans l’espace du grillot, on le charge de ses propres ancêtres. « Et j’ai bien assez à faire avec les miens », conclut Pina Wood.

Jeu de face à face

On s’assoit petit à petit, un rassemblement de personnes qui viennent d’ici ou d’un peu plus loin, qui se regardent en coin. Aux balcons à côté, une deuxième rangée de public sort timidement sa tête. Dans les enceintes qui nous entourent en quadriphonie, le bruit d’une radio qui zappe entre actualités locales, enregistrements d’archives et grésillement des ondes.

Lorsqu’elle prend la parole à son micro sur pied, campée à un bout de la scène, c’est bien sous l’identité d’une speakerine que s’adresse à nous la performeuse. « Il est 21h10, vous pénétrez les ondes de radio silence, la radio où les jingles …chuchotent. » A l’autre bout de la scène un batteur, Thomas Lippens, fait doucement monter la tension. Très vite, l’émission de radio se mue en poème, non pas un monologue mais un duo musical, où Pina Wood offre une performance vocale qui éclate les registres, à laquelle répond la virtuosité des rythmes de la batterie.

La speakerine harangue, alpague, elle tonne et susurre dans nos oreilles, parfois créature, parfois « Fipette », nous tenant toujours sur le qui-vive. Nous sommes ses complices, les témoins d’un rituel d’un genre nouveau, celui d’un monde sur le point de s’embraser. « Laissez-nous un message si vous connaissez la date de la fin du monde ou si vous l’avez déjà vécue. » Un rituel qui a pour but de nous relier, dans la douceur comme la colère. Face à ce ping-pong effréné de la poétesse et du batteur, les regards du public oscillent. Devant nous, Pina Wood fait entendre les confessions intimes et la rage collective. Elle nous questionne : « Et toi, t’es plutôt petit amour qui dure longtemps ou grand amour qui dure très peu ? T’es plutôt petite ville ou grand village ? »

© Vanessa Torjani

Mi-comiques, mi-philosophiques, ses questions ne sont jamais rhétoriques. Deux micros circulent dans le public et Pina guide la danse, entre en conversation, rebondit, interroge à nouveau. La performeuse réussit cette tentative folle de recréer, avec une petite cinquantaine ou des centaines de spectateur·ices, l’intimité fragile des conversations chuchotées sur l’oreiller. Elle tire de nous des réponses qui sonnent toujours étonnamment juste, jamais banales, parfois drôles ou émouvantes. Trois moments d’échanges, entrecoupés de la poésie sonore et des mots de Pina, qui viennent rythmer le spectacle. Ses questions font résonner nos souvenirs, tout ce qui nous touche et fait de nous ce que nous sommes : des êtres singuliers et pourtant reliés par tant de fils imaginaires.

Un poème d’amour et de rage

L’écoute qui se crée entre les deux rangées de gradins devient peu à peu épaisse, comme un abri au milieu de la ville, dont nous ne sommes pourtant jamais séparé·es. Des spectateur·ices à trottinette s’arrêtent et finissent par ne jamais repartir, le ballet des riverain·es continue à se jouer aux fenêtres. On parle de Massy, ce grand village devenu petite ville, de Bourg-La-Reine ou Bourg-Liberté, au nom évocateur.

Peu à peu on apprend à se connaître, les un·es et les autres, à se voir comme un petit échantillon d’humanité de tous les âges, un grand réservoir d’histoires que la performeuse décortique précieusement, avec l’attention par laquelle on apprend à connaître l’être aimé. Car c’est bien d’amour que parle ce poème.

De l’amour parfois difficile qu’on porte à un homme quand on est une femme – « faut-il en conclure », ironise la performeuse, prenant ici la voix d’un libidineux présentateur radio, « que toutes les femmes sont soit soumises soit lesbiennes ? » -, de celui impérieux qu’elle porte à ses amies, aux « éclats de métal » qui résonnent dans leur voix, d’adelphité et de toutes ces relations qui explosent joyeusement le modèle de la famille nucléaire.

© Vanessa Torjani

Un poème qui parle surtout d’engagement, de la façon dont on lutte ensemble – « et toi tu es plutôt get up stand up, ou on s’assoit et on parle ? plutôt on se lève et on se casse ? » – de la rage et des cris, de Théo Luhaka, pénétré par une matraque, de ce spectacle écrit par des blanc·hes, joué par des blanc·hes, vu par des blanc·hes, qui raconte l’histoire des noir·es.

Un poème qui s’écrit ici avec nous, que la speakerine clame autant qu’elle chante, qu’elle porte haut et fort comme un manifeste, une révolte adressée à celles·eux qui voudraient faire de nous autre chose que cette toile complexe de liens et d’identités, de pensées et d’attachements. Ce qui se dit ici ne se dira qu’une fois, ne se dira nulle part ailleurs. Les accidents et les cadeaux créés par notre présence ensemble, les vérités que les questions de la performeuse viennent révéler en nous, sont presque aussi forts que ses mots, la « jaculation » de sa voix. C’est d’ailleurs à un·e spectateur·ice courageux·se qu’est confié le soin de conclure l’émission radio, accompagné·e par les rythmes du batteur, avant que la speakerine ne reprenne le micro pour un dernier message.

Parce que les majorettes finissent toutes sous un tas de bûches ou dans une bétonneuse secoue et embrase, nous donne envie de débattre avec la ville entière ou de rester plus longtemps assis·es avec nos voisin·es sur les gradins pour construire la riposte.

À l’issue de cette traversée, me reviennent en mémoire les mots de conclusion offerts par un spectateur dont j’ai depuis oublié le nom mais pas le visage, lors d’une représentation au festival Chalon Dans la Rue en 2024. Je me souviens de l’avoir écouté raconter, simplement, l’expérience que nous avions traversé ensemble, son regard, parfois inattentif, toujours amusé. Peu à peu, il écrit son poème du spectacle, composé des mots de Pina et de tous·tes les autres. Et de conclure : « tu as parlé, parlé, parlé … et moi j’ai regardé les gens. » C’est aussi beau et simple que ça, ce que fait ce spectacle. Nous apprendre à enfin vraiment nous regarder.

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