Prendre soin, le nouveau spectacle d’Alexandre Zeldin qui se donne en ce moment au Théâtre de la Ville — Les Abbesses à Paris nous donne rendez-nous au cœur de la nuit avec six agent·es de ménage d’une usine de saucisses. Philippe, Nassim, Susanne, Louisa, Esther et Mahir lavent, balaient, aspirent, frottent, récurent, et se rencontrent, discutent, s’aiment, se haïssent. Et rêvent. Un portrait juste des ultras-précaires des temps modernes, inabouti et imparfait, mais troublant de vérité et de violence.
Les invisibles
Alexander Zeldin est le dramaturge des invisibles : après Une mort dans la famille créé en 2022 et repris en 2023 aux Ateliers Berthier (Théâtre de l’Odéon, Paris) où l’on voyait des vieux et des vieilles, et notamment des vieux et des vieilles aux corps nus, mourants, morts, des corps d’habitude dissimulés, il met aujourd’hui en scène des « technicien·nes de surface » dans son adaptation en français de son propre texte Beyond Caring. Prendre soin donne à voir le personnel de nettoyage qui fait du propre dans nos villes et nos vies. On voit donc des hommes et des femmes de ménage, profession que l’on ne représente jamais sur un plateau de théâtre ; et comme ses emplois sont exercés par des personnes minorisées, nous voyons en même temps des femmes et des hommes âgé·es, des femmes et des hommes racisé·es, des hommes gros, une femme en situation de handicap, femmes et hommes très peu visibles sur nos scènes contemporaines. Et aussi dans nos vies de manière générale.

Qui dit bonjour, qui regarde, qui même voit la personne en charge du nettoyage des parties communes de son immeuble ? Qui connaît les prénoms des employé·es qui s’occupent du ménage de son lieu de travail ? Qui saurait reconnaître le visage de « sa » femme de ménage dans la rue ? Bien évidemment, ces personnes ne sont pas transparentes, elles ne sont pas, par magie de la nature, invisibles ; elles sont, par miracle du capitalisme, invisibilisées. On nous a appris à ne pas les voir, à ne pas les regarder, à ne pas les considérer. Il faut avoir soi-même exercé ces métiers, ou bien descendre de mères et de grands-mères ayant occupé ces places pour être sensibilisé·e à ces questions. Mais la majorité d’entre nous, trop habituée à évoluer dans des environnement propres, de jour, où tout est confortablement net et sans odeur, oublie que la nuit travaillent des petites mains affairées à son bien-être. Alexander Zeldin, en mettant la lumière sur ces visages oubliés, ces corps déconsidérés, refuse cet état de fait : il met sur le devant de la scène ces existences de second plan, il rend vie à ces fantômes de nos sociétés.
La pièce montre des êtres humains, avec leurs nuances, leurs failles, leurs contradictions, leur petitesse mais aussi leur humour, leur grandeur et leur lumière.
Dans un décor plus vrai que nature — une pièce impersonnelle et sans charme qui sert à la fois de salle de réunion, de salle de repos et de salle de nettoyage, les murs sont glaciaux, le sol est dur, les chaises inconfortables, la machine à café défaillante, enfin, la salle du théâtre est climatisée à fond, on a l’impression d’entrer dans une chambre froide — les jours des travailleur·euses se déploient lentement et abruptement, du même coup, selon le rythme répétitif et en même temps urgent des tâches à effectuer. Les interprétations des acteurs·ices sont justes et touchantes, notamment celles de Charline Paul (une fragile et superbe Susanne de 48 ans qui en paraît au moins 20 de plus), de Patrick d’Assumçao (que l’on a toujours beaucoup de plaisir à voir et à entendre, que ce soit au cinéma ou au théâtre) et même de Bilal Slimani (dans une apparition éclair qu’on aurait voulu durer plus longtemps). Des interprètes au cordeau donc, qui ne proposent jamais des personnages monolithiques ou parfaits : le spectacle n’est ni misérabiliste ni simpliste ni glamourisant. Prendre soin montre des êtres humains, avec leurs nuances, leurs failles, leurs contradictions, leur petitesse mais aussi leur humour, leur grandeur et leur lumière.

Ce que peut le théâtre
Je te parle à toi mon public, comme distant de cette réalité, parce que je sais que toi qui me lis tu n’es pas un·e technicien·ne de surface. Si tu as le temps, l’énergie, la patience, la disponibilité physique et mentale de me lire, c’est que tu n’es pas pris·e dans un quotidien harassant qui te pilonne le corps et l’esprit, qui te décale de la vie sociale par un travail de nuit qui t’isole — et qui, et c’est bien accessoire, ne te permets pas d’aller au théâtre. Alors, que peut le théâtre dans sa représentation de ces minorités invisibles ? Que peut une pièce qui met en scène des êtres précaires, aux vies dévaluées, méprisées, remisées au sous-sol d’une société capitaliste qui avilit toujours plus ces corps fragiles mais nécessaires, face un public de blanc·hes privilégié·es ? Je le concède, nous n’étions pas toustes blanc·hes ce soir-là, et je suis sûre que le public des Abbesses n’est pas fait que de gens riches. Néanmoins, je peux mettre ma main à couper qu’aucun·e homme ou femme de ménage de ne se trouvait dans la salle aujourd’hui. Iels étaient sur scène, incarné·es par des acteur·ices, regardé·es par des spectateur·ices bien sages, bien assis·es, bien applaudissant·es. Des dominant·es qui ont payé leur place, regardant des dominé·es au travail.
Les corps sont à plein, ils suent, ils crient, ils sont en tension, ils pleurent, ils se flétrissent, vieillissent, souffrent à vue d’œil.
Alors, je le répète : que peut le théâtre ? Mettre en lumière, mettre un coup de projecteur sur des êtres de l’ombre, rendre visibles des invisibles, rendre palpable une réalité inconnue, rendre audibles des paroles silenciées : Prendre soin réussit tout cela. Avec quelques écueils : un texte parfois aride, des interprétations quelques fois un peu forcées, le spectacle a des défauts. Mais le plus grand, me semble-t-il, est la désincarnation de l’atmosphère : alors même que les corps sont à plein, qu’ils suent, qu’ils crient, qu’ils sont en tension, qu’ils pleurent, qu’ils se flétrissent, vieillissent, souffrent à vue d’œil, alors même que les personnages évoluent dans l’arrière-salle d’une usine de saucisses et qu’ils sont amenés à nettoyer des machines pleines de viandes mortes avec des produits abrasifs, le spectacle n’a pas d’odeur. On ne sent ni les détergents aux odeurs froides et piquantes, ni les corps d’animaux déchiquetés et stagnants sur les plaques en inox, ni les eaux usées et souillées du sang des bêtes. Par là, par cette absence d’odeur de mort(s), le spectacle manque (un peu) sa cible : il ne prend pas à la gorge, et c’est dommage.
Car il se termine sur l’une des images les plus fortes qu’il m’ait été données de voir ces derniers temps au théâtre : les agent·es de ménage, au bord du craquage, de la rupture des os, des muscles, du cerveau, de la parole, ahanant sur leurs machines recouvertes de tripes mortes, se mettent à faire les gestes du métier frénétiquement. Les morceaux de viande se décomposent, les mains se recouvrent de sang, les eaux débordent de rouge, la scène se recouvrent de sang toujours plus de sang tout ce sang dans ces corps, dans une espèce de tableau vivant type Jérôme Bosch qui aurait été mangé par le Goya du Saturne dévorant un de ses fils. Là est la force du spectacle : une nique à l’ordre capitaliste. Vous voulez du propre, du scintillant, du nickel chrome ? Des corps dociles, muets, épuisés, se tuant à la tâche, se tuant, inclinés, à genoux, à frotter cette tache indélébile qui leur résiste ? Ces êtres ont décidé de se rebeller : iels vous donneront du sale, du débordant, des taches s’ajoutant aux taches, taches dont jamais vous ne viendrez à bout, tache de leur sueur et de leur sang. L’image est belle, saisissante, troublante ; ajoutez-y l’odeur, et vous aurez le portrait de la révolution à son début.

Prendre soin n’est pas une totale réussite, mais le spectacle parvient pourtant à imprimer la rétine et même si la pièce laisse un goût d’inachevé, elle donne aussi à voir une certaine vie sur terre — comme Philippe qui aime à regarder les documentaires animaliers à la télévision : cette vie sur terre qui fascine et émeut, ces agent·es de ménage l’incarnent avec beaucoup d’émotion. Prendre soin nous fait entrevoir qu’un autre monde est possible : un monde où les machines se dérègleront, où les humain·es se retrouveront ensemble dans une danse endiablée et où le sang de la mort se transformera en sang de la vie.
Prendre soin
D’après Beyond Caring d’Alexander Zeldin
Texte & mise en scène — Alexander Zeldin
Collaboration à la mise en scène — Kenza Berrada
Scénographie & costumes — Natasha Jenkins
Lumières — Marc Williams
Son — Josh Grigg
Mouvement — Marcin Rudy
Coach vocal — Hippolyte Broud
Coordinatrice d’intimité — Claire Chauchat
Avec — Nabil Berrehil, Patrick d’Assumçao, Charline Paul, Lamya Regragui-Muzio, Bilal Slimani & Juliette Speck
Au Théâtre de la Ville — Les Abbesses (Paris) jusqu’au 12 juin 2026.
Durée 1h35.
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