Psychodrame, de Lisa Guez

Psychodrame : Thérapie collective

Le pouvoir du jeu

Le psychodrame, c’est quoi ? Contrairement à l’usage courant du mot, il s’agit d’un véritable terme thérapeutique dans le domaine de la santé mentale. On propose aux patient·es de diriger une improvisation collective avec une équipe de soignant·es, afin de revivre des scènes traumatiques et de leur trouver une issue. C’est un processus complexe, cadré par un·e meneur·se de jeu, qui oriente le/la patient·e pour ne pas la plonger dans des situations trop perturbantes, et déconstruire petit à petit les mécanismes qui l’obsèdent. Le choix est toujours laissé aux patient·es : la scène peut être en apparence anodine, ce peut être un rêve, ou un moment réel de sa vie, ou une scène imaginaire qu’on aimerait vivre. Le/la patient·e choisit la distribution de sa scène parmi l’équipe des soignant·es et le rôle qu’il/elle va y interpréter, et il/elle peut arrêter à tout moment l’improvisation.

Lisa Guez et sa bande ont fait le choix du réalisme dans le traitement de cette pratique : nous sommes dans un espace d’hôpital, une salle polyvalente qui accueille tant les cours de salsa que les cercles de parole et, ici, le psychodrame. L’écriture collective les a orientées vers un traitement classique mais très efficace pour introduire le sujet : une nouvelle soignante arrive dans l’équipe, fille d’un grand psychanalyste, elle vient en stage d’observation pour découvrir le psychodrame. C’est via ses yeux que nous découvrons ce traitement inhabituel et en apprenons le fonctionnement. Ces femmes ont des vies personnelles hors de l’espace de l’hôpital, des enfants insupportables, des situations sentimentales compliquées, des problèmes à régler ; l’hôpital lui-même menace de fermer leur service, la lente déroute du service public se poursuit en bruit de fond, en venant heurter parfois les portes vitrées de cet espace préservé.
Mais au fond, si ces à-côtés nous aident à recevoir le propos de la pièce, c’est le cœur brûlant du psychodrame qui en occupera la majeure partie, et qui en forme le véritable sujet passionnant, étonnant, bouleversant.

Psychodrame, de Lisa Guez
© Jean-Louis Fernandez

Théâtrothérapie

C’est d’abord un plaisir de théâtreux et d’amoureux des planches : qu’est-ce qui se passe lors d’une improvisation ? Qu’est-ce qui, mystérieusement, ressort de cette mise en danger, ce saut dans le vide auquel il faut consentir pour jouer avec l’autre ? Et aussi, qu’est-ce que l’improvisation dit de nous, alors que nous puisons dans nos souvenirs, nos images, nos propres blocages, pour nourrir les personnages imaginaires de ces drôles de scènes ? « C’était sportif, on aime ça ! », commente l’une des soignantes après le premier psychodrame où Jordane, la nouvelle venue, s’est retrouvée à jouer « la femme qui rampe derrière le papier peint » avec une ferveur inattendue. On sent que les comédiennes se sont prêtées au jeu, qu’elles se sont mises en situation collective réelle d’improvisation pour comprendre le processus thérapeutique et l’incarner. C’est terriblement émouvant et drôle, et ça m’a remplie d’un amour immense pour ces femmes si courageuses de la vraie vie – patientes et soignantes – qui tentent par tant de moyens différents de contourner les blocages de l’esprit, en se racontant des histoires.

Jouer le psychodrame, c’est littéralement une manière d’être en empathie, de voir par les yeux de l’autre. Certaines tentent d’influencer le jeu pour guider la patiente vers un message, certaines se laissent porter sans réfléchir, il n’y a pas une seule méthode si ce n’est faire confiance à l’imagination. C’est une déclaration d’amour si tendre et totale au théâtre, où ce n’est pas parce qu’on fait semblant que ce n’est pas pour de vrai. Le psychodrame nous amène de situations cocasses où on joue le buisson ou le papier peint à des moments de beauté qui vous écrabouillent le cœur, là ou l’amour est « infini comme la mer ». « Ça va très loin aujourd’hui Mme Bellonne, c’est de la poésie », commente Marie, l’une des patientes.
Et c’est précisément dans les espaces moches des préfabriqués éclairés au néon que les miracles se passent. C’est vrai pour l’école comme pour l’hôpital. Ce sont les espaces importants. On rêve d’y faire pousser des plantes sauvages et que le lierre envahisse les murs : la défection du service public aura peut-être définitivement fermé les portes du service, ou alors on aura réalisé le rêve d’aller jouer le psychodrame en plein air, dans la forêt.

Psychodrame de Lisa Guez
© Jean-Louis Fernandez

Soignantes et soignées

« Je ne suis jamais sortie du divan, j’analyse mes conneries avant de les faire », se plaint Jordane, en pleine lutte contre l’ombre de son père psychanalyste. Qui soigne les soignant·es ? Les femmes campées par cette belle bande de comédiennes ont aussi leurs addictions et leurs coins d’ombre, jamais appuyés par l’écriture, toujours suggérés. Une envie d’évasion, un père étouffant, un désir d’enfant non comblé, des addictions. Et pourtant elles sont là tous les matins, prêtes à s’exposer aussi et à jouer avec leurs propres failles, impliquées corps et âme dans le processus de guérison. Nul doute que la thérapie a aussi un effet de rebond. L’une des patientes, Jessica, le résume d’une phrase : « Tout le monde a besoin d’aide, on est là pour vous aussi ».

C’est un échange subtil qui passe entre toutes ces femmes, une sororité discrète, qui explose parfois en danse, en rage. Les comédiennes se jettent avec autant de fougue dans le jeu que leurs personnages dans ces séances étranges, en interprétant de manière très fluide tantôt les soignantes tantôt les patientes. Celles-ci sont particulièrement bien écrites, en évitant avec adresse les clichés, et en nous prenant au dépourvu la plupart du temps. Elles sont toutes là pour différentes raisons, mais toutes trouvent dans le psychodrame un lieu où elles sont écoutées au point que leur parole prend littéralement vie. Le soin s’échange entre patientes et soignantes, mais aussi entre personnages et comédiennes, de manière très fine, et j’en suis ressortie remplie d’un espoir fou. Une grande réussite d’un théâtre généreux, nourri par le terrain, l’écoute et une vraie empathie, sans naïveté, sans compromis, une empathie révolutionnaire.

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