Révélations Circusnext 2026

Nous sommes accueilli·es sur la large dalle de la Maison des Arts de Créteil par la vision insolite d’un cavalier en costume-cravate qui nous accompagne, juché sur son cheval, jusque dans le hall du théâtre. Il ne s’agit pas là d’une des maquettes des révélations Circusnext 2026 mais d’un aperçu du spectacle de cirque équestre Plusieurs, de Bertrand Bossard, présenté à la MAC le 1er octobre. La preuve par l’image que Julie Sanerot, directrice de la MAC depuis un an, compte bien laisser au nouveau cirque une place de choix dans sa programmation, comme elle nous l’annonce dans son discours d’ouverture de la soirée. Entre les présentations, le public a l’occasion de traverser le hall de la MAC pour y découvrir l’exposition photographique 200Lux Expo, présentée jusqu’au 19 décembre 2026.

Holding on to everything I’ve got : paysages intimes

Joyeux phénomène d’écho : les portraits de vaches qui composent la série All ladies de la photographe allemande Ursula Böhmer, exposés à l’entrée de la petite salle, semblent presque un clin d’œil aux paysages de la campagne autrichienne et à ses élevages bovins, vidéoprojetés dans la performance Holding on to everything I’ve got de Verena Schneider.

© Christophe Raynaud

La circassienne et danseuse nous raconte dans ce conte visuel et sonore l’histoire des « paysages d’où elle vient », ravagés par l’omniprésence du plastique. En réponse à ce témoignage, projeté en allemand et français, à la façon de cartons du cinéma muet, la jongleuse manie une enfilade de petits pots en plastique noirs, qui deviennent entre ses mains tour à tour serpentin, accordéon, coiffe ou boa, avant de s’éparpiller au sol en une pluie sombre d’étoiles. Se dessine un univers en noir et blanc, emprunt de nostalgie en même temps que d’un désespoir rageur. La figure de la performeuse, parfois dressée en équilibre, les pieds vers le ciel, forme un écho fragile aux arbres solitaires que l’on voit défiler sur les paysages de sa campagne désertée.

Empruntant au registre de l’art contemporain autant qu’à celui du cirque, la performance est accompagnée par la création sonore en direct de Lukas Bamesreiter, et joue de distorsion de sons captés au plateau, pour créer une ambiance tellurique et presque apocalyptique.

Les choix tremblants / cirkus nevkus : clown d’hiver

© Christophe Raynaud

Cette atmosphère froide et désertique se poursuit avec la présentation des Choix tremblants / cirkus nevkus de Daniel Kvašňovský. Ce ne sont pas les vaches cette fois, mais les moutons de Slovaquie dont les grelots lointains se font entendre sur le plateau. Le performeur apparaît, emmitouflé dans un costume de fourrure blanche, contre un projecteur aux lueurs orangées de coucher de soleil. Il semble découvrir, un peu désarmé, la présence du public, et se lance dans une interprétation vigoureuse et presque comique de danse folklorique, faisant tinter les clochettes qui ornent son costume. Tout au long de la performance, il s’évertue à nous faire rire, semblant nous demander de ses yeux implorants : « est-ce bien cela que vous voulez voir ? »

Ce clown triste, que l’on imagine se produire devant un public muet de bêtes des alpages, est aussi touchant que drôle. Il semble fatigué de jouer ce rôle, mais redouble d’efforts et d’effets : à la danse folklorique succède une performance aux hula hoops dorés, qui se prennent inévitablement dans les bandes rouges de son costume, puis une piste étoilée apparaît au sol, au milieu de laquelle trône une corde lisse. La préparation de l’ascension, sur fond de ritournelle du cirque traditionnel, fait autant partie du spectacle que le numéro de corde lisse lui-même. Dans une lumière froide, le circassien époussette consciencieusement son costume, dont tombe à chaque mouvement une pluie de confettis. Peu à peu, il finit par se défaire de ses apparats, jusqu’à sa perruque de pierrot chauve, semblant enfin, au bout de son ascension, vouloir se présenter à nous tel qu’il est, sans faux semblant ni autodérision.

Sola : journal d’un corps

Se livrer, se découvrir : c’est aussi l’exercice que semble poursuivre la contorsionniste italienne Aurora Dini dans son solo pudiquement intitulé Sola. Assise au sol dans une posture enfantine, elle gribouille aux feutres de couleurs en jetant des regards espiègles au public qui s’installe dans les gradins.

Peu à peu, et sans qu’elle semble y prêter la moindre attention, son corps au sol se courbe dans des postures improbables, tandis qu’elle prend la parole pour réciter ce qui ressemble à un journal intime d’enfant. Les dates se succèdent, toujours suivies de l’âge exact de la petite fille, qui devient peu à peu adolescente, jeune fille, sans suivre pour autant un ordre exactement chronologique.

Au fil des souvenirs racontés, se dévoile peu à peu le journal d’un corps, depuis les exercices éprouvants de son parcours de gymnaste professionnelle, jusqu’aux premiers émois amoureux, en passant par les blessures lors de vacances en famille. En même temps qu’elle se raconte, le corps de la performeuse semble se mouvoir de sa propre volonté, d’abord au sol puis dans les airs, suspendu à un cerceau. Captivé·es par son récit, on oublie presque de la regarder faire, les figures impressionnantes ou dérangeantes prises par son corps se fondent dans un mouvement continu, au rythme de sa voix qui nous berce. La contorsionniste parvient, presque par magie, à désarmer le regard d’admiration généralement réservé aux performances sportives. L’effort, omniprésent dans le récit, disparaît de l’action. Il y a quelque chose d’unique et profondément dérangeant à regarder un corps se tordre dans tous les sens pour nos regards, tout en écoutant le récit des sévices qu’il a subi pour pouvoir performer ainsi, et à tout de même trouver ça beau.

© Christophe Raynaud

Don Baltha : conte pour enfant pas sage

La soirée se conclut par une présentation de Don Baltha de Christian Padilla. Ayant déjà assisté à la version en extérieur du spectacle, j’étais particulièrement curieuse de voir comment ce dernier s’adaptait à la salle.

Assurément, Christian Padilla importe à l’intérieur du théâtre un rapport très direct au public, hérité d’une expérience des arts de la rue. Il commence sa présentation assis dans les gradins, escalade périlleusement les rangs pour distribuer à chacun·e une balle de jonglage, avant d’inviter les spectateur·ices à les lancer sur scène, les attrapant adroitement dans un seau posé en équilibre sur sa tête. Dans un décor de salle de classe, le jongleur nous raconte comment, enfant, il se voyait toujours attribué le rôle du roi Balthazar dans la crèche de Noël de son école catholique, dont il était le seul élève noir. 

Le personnage enfantin campé par le performeur, et sa joie malicieuse à inventer des histoires avec tous les objets qu’il rencontre, s’exprime avec plus de force encore par la transgression des codes de l’espace scénique. Une scène en particulier a retenu mon attention : celle où Christian Padilla, sortant un seau cette fois rempli d’eau, s’évertue à se laver la peau, avant de se livrer à un numéro de jonglage avec un savon. Comique, l’image est aussi une parabole forte d’un rapport à la couleur de peau forgé dans la honte. La façon dont l’ « enfant pas sage » joué par Christian Padilla répand peu à peu de l’eau sur toute la scène, la transformant en véritable ventriglisse est d’autant plus jouissive à observer dans l’enceinte théâtrale. C’est bien de subversion qu’il est question ici : subvertir les attentes, les assignations racistes, jouer avec le malaise du public autant qu’avec sa complicité et son rire. 

© Gaby Merz

Tous nos articles Cirque
Lire notre article sur les Lauréats circusnext 2025