Au Théâtre de la Cité Internationale, dans le cadre du festival Transforme, Thibaud Croisy met en scène La Maison de Bernarda Alba, célèbre pièce de Federico Garcia Lorca, dont il exploite toute la folie sous-jacente. Le spectacle montre comment la tyrannie détraque les corps et les âmes avec brio, même si la compassion ressentie pour les filles de Bernarda Alba, cloîtrées par convention et condamnées à finir vieilles filles, en est un peu amoindrie.
Dans une cour étroite, ceinturée de hautes colonnes, résonnent les cloches de l’église voisine au passage d’un cortège funèbre. Soudain, un immense éclat de rire les recouvre, mettant fin à la gravité lugubre du moment. Le long rire de la servante souligne dès le début de la mise en scène de Thibaud Croisy l’absurdité de la réclusion qui commence dans la maison andalouse de Bernarda Alba, celle d’un deuil de huit ans imposé à ses cinq filles après la mort de son époux. La pièce, célébrissime et régulièrement mise en scène, est souvent interprétée comme une dénonciation du machisme et du franquisme dont sera victime son auteur Federico Garcia Lorca, homosexuel et républicain, peu après l’avoir finie. Plutôt qu’à la dénonciation plus convenue de la condition féminine, mise en exergue par le sous-titre de la pièce (« Drama de mujeres en los pueblos de España »), c’est à l’extravagance de la tyrannie et à la folie qu’elle engendre que Thibaud Croisy et ses acteur·ice·s choisissent de donner corps.
Une mécanique plaquée sur des (mortes) vivantes
Ce qui m’intéresse au théâtre, ce sont les rapports entre le corps et la langue. La manière dont la langue met le corps en mots ou échoue au contraire à dire ce que nous sentons.
Thibaud Croisy, postface de L’Homosexuel ou la difficulté de s’exprimer de Copi
À la mantille noire uniforme, façon couleur locale, que seule la granitique Bernarda (excellente Charlotte Clamens) portera quasiment toute la pièce, le metteur en scène substitue la diversité de ses actrices dont l’âge mûr et la démarche entravée à toute heure du jour par des talons plus ou moins vertigineux, symbole par excellence d’asservissement genré, disent mieux la condition pathétique de femmes condamnées à voir faner leur jeunesse. Plus terrible pourtant que leur désespoir sourd ou leur résignation, est le fol espoir qui va dévaster trois d’entre elles. Angustias, Martirio et Adela s’éprennent en effet du beau Pepe el Romano promis à Angustias mais bientôt amant d’Adela sous l’œil jaloux de Martirio. Cet amour impossible déchaîne aussi bien les esprits que les corps dans la mise en scène de Thibaud Croisy. Au rythme de la musique (très bien choisie, on n’en dira pas plus) ou du silence qui scandent les actes, ils sont agités de tics, piétinent, effectuent de grandes enjambées transversales sans but dans la maison cadenassée, ou de véritables parades de toréadors et d’escrimeuses. « Ce qui m’intéresse au théâtre, ce sont les rapports entre le corps et la langue. La manière dont la langue met le corps en mots ou échoue au contraire à dire ce que nous sentons. » déclare Thibaud Croisy dans sa postface dans L’Homosexuel de Copi. Et effectivement, si la folie ne s’est pas encore emparée des jeunes femmes comme de leur grand-mère, Maria Josefa, qui exige de se marier et allaite une brebis qu’elle prend pour son nourrisson, elle est tapie dans tous les gestes et les piques que se lancent ces femmes rendues haineuses par le malheur, et qu’une nouvelle traduction de Thibaud Croicy et Laurey Braguier rend plus acérées encore, mais aussi plus drôles.

Drama del pueblo ?
Plutôt que le drame de la condition féminine, Thibaud Croisy choisit de développer la farce du pouvoir.
Comme annoncé dès le début de la pièce, plutôt que le drame de la condition féminine, Thibaud Croisy choisit en effet de développer la farce du pouvoir. Les colonnes du décor qui faisaient faussement signe vers la tragédie antique se révèlent aussi creuses et poussiéreuses que la tyrannie de la mère, finalement plus fragile qu’elle n’y paraît, et persuadée de maîtriser la situation malgré les avertissements de sa servante, la fidèle Poncia. Or celle-ci est incarnée par le comédien Frédéric Leidgens (tour à tour truculent et fielleux à souhait) sans doute pour mieux universaliser le propos de Garcia Lorca qui avait fait de la condition féminine dans l’Espagne des années 30 un symbole de toutes les oppressions, celle des queer compris. C’est par ce personnage que la dimension politique du théâtre de Garcia Lorca semble revenir au centre du jeu. Dévorée elle-même par sa rancœur envers cette mère geôlière dont elle est pourtant la fidèle espionne, elle reçoit les confidences et attise les haines entre ces jeunes filles qui la méprisent autant qu’elles ont besoin d’elle, de ses ragots sur l’extérieur et ses allusions salaces. Si elle peut sortir de la maison, la Poncia est tout autant enfermée que les jeunes filles dans sa classe sociale et sa sujétion économique (elle sert Bernarda depuis trente ans et ses fils travaillent sur ses terres). Ne lui reste que ce rôle de confidente burlesque et désabusée de ces riches désaxées tournant à vide sur des valeurs chrétiennes dévitalisées (excellente parodie de la Cène) mais qui lui permet de résister à sa manière…
Si l’on peut regretter que cette relecture originale et inventive de l’œuvre de Garcia Lorca n’ait pas abouti à un renouvellement des personnages de Magdalena et Amelia, toujours effacées malgré l’excellent jeu d’Elsa Bouchain et Céline Fuhrer, ou de Pepe el Romano lui-même, et que le comique laisse parfois moins de place à l’effroi et à la compassion pour les emmurées, le spectacle vaut néanmoins franchement le détour par sa puissante revitalisation du texte dont elle ne caricature ni n’épuise jamais le sens, intemporel :
La Maison de Bernarda Alba est presque une pièce décadente dans sa manière de décrire la corruption des rapports sociaux. Mais elle est tellement monstrueuse qu’elle peut nous faire rire et le rire est toujours une manifestation des forces vitales, donc une manière de reprendre le dessus. Bernarda ne doit pas nous décourager. Elle est aussi une profonde révolte contre l’idée de destin.
Thibaud Croisy, entretien avec Thomas Clerc
La Maison de Bernarda Alba
Texte – Federico García Lorca
Nouvelle traduction – Thibaud Croisy et Laurey Braguier
Mise en scène – Thibaud Croisy
Avec Elsa Bouchain, Charlotte Clamens, Céline Fuhrer, Michèle Gurtner, Emmanuelle Lafon, Helena de Laurens, Frédéric Leidgens, Lucie Rouxel, Laurence Roy, Hélène Schwaller
Scénographie – Sallahdyn Khatir
Lumières – Caty Olive
Costumes – Angèle Micaux
Son – Manuel Coursin
Collaboration artistique – Élise Simonet
Régie générale – Thomas Cany ou Raphaël de Rosa
Régie son – Romain Vuillet ou Tom Balay
Régie Plateau – Maureen Cléret
Production et diffusion – Le Bureau des Écritures Contemporaines (Claire Nollez et Romain Courault)
Du 13 au 17 octobre 2026 – Théâtre de la Cité internationale, dans le cadre du Festival Transforme/Fondation d’entreprise Hermès
Prochaines dates
18 et 19 novembre 2026 – Le Quai, Centre dramatique national d’Angers
13 et 14 janvier 2027 – La Comédie de Clermont-Ferrand, scène nationale, dans le cadre du Festival Transforme/Fondation d’entreprise Hermès
Du 20 au 22 janvier 2027 – Comédie de Béthune, centre dramatique national
27 janvier 2027 – Bords de Scènes, Grand-Orly Seine Bièvre (Juvisy)
24 et 25 mars 2027 – Le Phénix, scène nationale de Valenciennes
Durée : 2h
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