Martine au viol © Milton Chaos

Martine au viol : l’appel aux armes

Martine a un couteau et sait s’en servir

91% des victimes de violences sexuelles enregistrées sont des femmes… bla bla bla… 277 000 femmes déclarent avoir été victimes de (tentatives de) viols et agressions sexuelles en 2023 soit 1 femme toutes les 2 minutes… bla bla bla… 95% des auteurs de viol sont des hommes… bla bla bla… seuls 2% des plaintes pour viols sont suivis de condamnations… bla bla bla… et encore, ces chiffres sont à revoir à la baisse, ça n’est que la partie émergée de l’iceberg, car il y a un écart significatif entre les agressions déclarées et celles qu’on garde pour soi… bla bla bla… Les statistiques, on les connaît. Et elles sont accablantes. Tiens, depuis que vous avez cliqué sur le lien de cet article, parcouru l’en-tête, regardé les images, lu ce début de paragraphe, environ deux minutes se sont écoulées : 1 femme a été victime d’un viol, d’une agression sexuelle, ou d’une tentative. C’est flippant, on est d’accord ? Ça fait peur, ça fait mal. Et pourtant, rien ne bouge. Comme si le viol, au-delà de la réalité de l’acte, longtemps après son accomplissement, laissait sans voix et sans pouvoir.

© Milton Chaos

Mais il y a tout de même une poignée d’irréductibles qui a décidé de partir au combat, parce que si le viol est une guerre contre les femmes, alors c’est l’attaque — armé·es jusqu’aux dents — qui devient la meilleure défense. Le Rire d’Ariane, « compagnie méchante qui fait des spectacles », crée Martine au viol en 2024, pièce représentée aujourd’hui au Théâtre de la Reine Blanche à Paris après être passée (entre autres) aux Festivals d’Avignon et d’Aurillac. Parce que pour Célia Jaillet et ses interprètes, le théâtre reste un espace de lutte et (pourquoi pas) de révolution, elles ont décidé d’utiliser le plateau comme une scène de combat pour régler leur compte au viol et aux violeurs. Spectacle interactif et ravageur, Martine au viol utilise toutes les armes disponibles, en se réappropriant celles qu’on lui interdit et en en inventant d’autres qu’on croyait impossibles : le masque, la marionnette, le cirque, des marqueurs noirs (toi aussi écris le nom de ton·tes agresseur·s), le vote à main levée, la vidéo, le verbatim, le témoignage direct, la harangue, l’humour (« Que dit un violeur après avoir joué une symphonie dans la mauvaise tonalité ? »), la joie, un lance-flamme rose et bleu, des échasses pour bien marcher sur et écraser le patriarcat, les gifles, les « baisers volés », et toute une panoplie d’armes blanches pour faire un bon gros trou dans la culture du viol et dans le ventre des violeurs. 

C’est drôle, festif, foutraque, c’est tout le contraire de ce qu’on nous propose habituellement quand on nous parle du viol, sujet extrêmement touchy qui en général suscite des prises de paroles ou des œuvres policées, bourrées de références statistiques et sociologiques (au mieux) ou psychologiques (au pire), dans lesquelles chaque propos est avancé avec moult pincettes et moult précautions. Après un traumavertissement de rigueur (« on va parler de viol, si ça vous fait vous sentir mal, vous pouvez quitter la pièce), les deux actrices s’en donnent à cœur joie et font feu de tout bois : elles vont parler de leur viol à elles, et de ceux de leurs copines, elles vont vous prendre à parti et vous demander votre avis, elles vont avancer l’idée d’une milice de violeurs qui iraient trucider d’autres violeurs, elles vont faire entendre les voix de femmes agressées, violées, incestées, de femmes qui ont peur, qui en ont marre, qui ont la rage, elles vont se contorsionner, défiler, crier, pleurer, être pleines de contradictions, mortes à l’intérieur ou encore déchaînées, le but étant : faire péter les barreaux de la cage — et les utiliser pour casser des gueules.

© Milton Chaos

Martine te donne son couteau et t’apprend à t’en servir

Parce que soyons honnêtes quand tu te fais agresser-violer c’est la punition à tous les étages : tu as mal parce que l’acte en lui-même est douloureux, tu as le seum parce que tu étais tranquillement en train de faire ta vie en tant que femme et maintenant tu devras la faire en tant que victime, tu es circonspecte parce que tu ne te reconnais pas dans la définition de victime, tu es déboussolée parce que tu ne comprends pas très bien ce qui t’est arrivé, ni pourquoi, ni comment tu vas t’en sortir, tu te sens coupable parce que peut-être que quelque part c’était ta faute, tu es hyper lonely parce que tu n’arrives à en parler à personne et tu as l’impression que personne ne te comprend… Où que tu regardes, il n’y a pas de porte de sortie, pas d’échappatoire, pas de respiration. Martine au viol propose un nouveau souffle, vital et salvateur : le viol t’as brisée ? On va briser le viol. Très réfléchi et en même temps toujours ouvert à l’improvisation et aux débordements, le spectacle de la Compagnie le Rire d’Ariane dure entre 1 heure et 1 heure 20, fait régulièrement appel au public, ainsi qu’à tout un tas de formes de spectacles (théâtre, cirque, masque, marionnettes, vidéo…) et est toujours précédé d’un trigger-warning et suivi d’un bord-plateau. C’est efficace et émouvant, bref mais intense, et surtout ça ne fait jamais l’économie de la violence : « rire de la violence ne revient pas à tendre l’autre joue mais à casser la gueule » est le sous-titre de la pièce, et la pièce le porte très bien.

Martine au viol va te donner du baume au cœur et un souffle nouveau, ça va aussi te faire penser très fort à tes violences à toi, celles que tu as subies, celles que tu as fait subir. Je ne me souvenais pas du nom de l’homme qui m’a agressée quand j’avais 16 ans, alors je ne me suis pas emparée du marqueur noir pour l’écrire aux côtés de tous les autres noms de tous les autres agresseurs recensés sur cette planche que les actrices utilisent comme une balançoire. En revanche, je me souviens très bien avoir abusé de mon pouvoir, de ma domination de femme blanche cis et bourgeoise, dont je ne me suis même pas rendu compte sur le moment, privilège aveuglant justement parce que je suis une femme blanche cis et bourgeoise. À toi que j’ai heurtée, que j’ai blessée, que j’ai violentée : je te présente mes excuses. Je suis désolée de t’avoir mise dans une position qui t’a obligée à dissocier la dernière fois qu’on s’est vues. Je n’ai pas su lire les signes, je n’ai pas su entendre ce que tu me disais. Je suis désolée de ne pas avoir écouté ton désir, ton non-désir. 

Je suis partie très vite après la représentation de Martine au viol ce vendredi soir au Théâtre de la Reine Blanche — parce que je travaillais juste après. Mais je trouve l’excuse un peu légère. En réalité, j’aurais voulu rester, discuter, échanger, entendre ce que mes co-spectateur·ices avaient à dire, ce que l’équipe de création avait à ajouter. Je suis partie par peur, par lâcheté. Je suis partie avec l’envie de revenir, pour entendre de nouveau la voix et la force de ces formidables actrices (Mélodie Fourmeaux et Fiona Julien, vous êtes les plus belles toutes les deux), pour recréer encore une fois l’émotion d’appartenir à un mouvement plus grand, plus vaste que mon corps, un mouvement d’entraide et de reconnaissance et de puissance formé par tout un tas de Martines apeurées, énervées, enragées. Mais aussi pour me retrouver face à moi-même, mes courages et mes faiblesses, mon cœur et ma chair, mes vérités et mes mensonges.

© Milton Chaos

C’est réjouissant de rire de la violence. C’est d’autant plus réjouissant quand ce rire libère de la peur, de la lâcheté, de la sidération. Quand il nous rend notre force, notre puissance, notre courage. Allez voir et revoir Martine au viol, applaudissez le travail juste et audacieux de la Compagnie le Rire d’Ariane, parlez-en autour de vous : maintenant vous saurez que quand les violées vous tendront un couteau, il faudra le prendre.

Martine au viol
Texte & mise en scène — Mélodie Fourmeaux & Célia Jaillet
Avec — Mélodie Fourmeaux, Célia Jaillet, Fiona Julien & Paul Labourgade
Scénographie — Ghil Meynard & Clément Morel
Création lumières, son & vidéo — Léo Giai-Checa & Elsa Faure
Musique — Adri·e Pineaud & Nerea Dezac
Costumes — Valentine Durand, Marilou Fourmeaux, Benjamin Gournay, Elsa Faure, Benjamin Jeannot & Ella Khalilzad

Au Théâtre de la Reine Blanche (Paris) jusqu’au 15 novembre 2026.
Spectacle recommandé à partir de 16 ans.
Durée 1h20.


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