C’est une expérience singulière que propose la MC93 avec ce spectacle hors normes au nom d’enluminures médiévales : Symphonia Harmoniae Caelestium Revelationum, programmé par le Festival d’Automne à l’occasion du portrait consacré à François Chaignaud. On nous dit que ce n’est ni un concert de musique d’Hildegarde von Bingen, ni une reconstitution historique stricte, et c’est vrai que c’est encore autre chose, un vrai mystère.
On rentre dans la salle modulable Christian Bourgeois complètement réaménagée pour l’occasion, avec des petits fauteuils souples à même le sol, des coussins, une pénombre douce. Avec Yannaï, on se dit que ça ressemble à une sieste musicale. Les deux artistes nous attendent dans un coin, les cheveux tressés et remontés sur la tête en petites cathédrales, habillés de costumes légers qui laissent voir beaucoup de chair, tatoués des pieds à la tête d’enluminures et de neumes, comme des livres ambulants. Ils pourraient être les adeptes d’un culte secret, ou des extraterrestres venus délivrer le message d’un autre monde – en même temps, Hildegarde von Bingen affirmait recevoir sa musique des anges dans des visions d’extase, elle a même inventé une langue inconnue à côté de son latin habituel. C’est une histoire cosmique. Marie-Pierre Brébant et François Chaignaud sont calmes et graves, quelque chose va se produire, c’est sûr. On se prépare toustes à 2h30 de plongée dans ces manuscrits médiévaux, sans savoir trop ce qui va nous arriver.
Pour cause, c’est assez difficile à décrire.
François Chaignaud s’engage dans ce sentier avec tranquillité et ferveur, comme un moine.
Pendant 2h30, j’ai flotté, dans un état de semi-conscience où le temps passait différemment. A un moment Yannaï m’a dit qu’il ne restait plus qu’une heure, m’a demandé si ça allait, si je voulais partir, comme quelques personnes l’avaient déjà fait. J’ai répondu : « je me sens bien », et je ne vois pas comment mieux décrire mon état. Ces heures sont passées dans une sorte de transe douce, baignée dans les lumières sublimes qui changeaient si imperceptiblement, en éclairant parfois les artistes de manière indirecte, par réflexion. La salle prend des airs de cathédrale mais c’est parfois aussi un tout petit endroit chaud, avec deux corps qui s’enlacent. La musique médiévale de Hildegarde tisse sa toile autour de nous, avec des quintes et des quartes comme des grands piliers d’église et son écriture modale par-dessus, qui est parfois lumineuse comme un soleil de midi et parfois trouble comme une aube grise. Il n’y a pas les mêmes caractéristiques que dans notre musique occidentale majeure, mineure, ici il y a les piliers de la terre qui font vibrer les harmoniques au-dessus d’eux, quelque part, et des mélismes acrobatiques qui s’y mêlent avec sensualité, avec patience et délicatesse. François Chaignaud les parcourt en variant d’une voix de basse ronde à un contre-ténor pointu, voilé, qui perce le cœur. Comme le dit si bien Léo Henry dans sa belle introduction littéraire offerte en feuille de salle, « la monodie est un passage étroit, une trajectoire humble », et François Chaignaud s’engage dans ce sentier avec tranquillité et ferveur, comme un moine.
C’est une affaire à la fois corporelle et spirituelle, ou en tout cas il faut que le corps soit impliqué pour comprendre ce qui se joue ici.
Parfois des mouvements de danse se dessinent d’un coup, au milieu de ce désert hanté, d’un seul coup une rythmique se fait jour, comme un petit relief. François Chaignaud la laisse parcourir son corps, elle nous électrise un petit temps avant de retourner à l’obscurité de la méditation. Il se prend même à naviguer dans le public et on sent sa vitalité toute proche de nous, on entre dans le champ de son aura densifiée par les heures de concentration. J’imagine qu’il y a quelque chose de l’ordre de la transe, d’un état de présence modifié lorsqu’on se laisse traverser par cette longue monodie, quand on respire au rythme de ces grandes phrases. Le corps du danseur négocie tout autant que la voix avec les circonvolutions compliquées de la musique, c’est une affaire à la fois corporelle et spirituelle, ou en tout cas il faut que le corps soit impliqué pour comprendre ce qui se joue ici – celui du danseur/chanteur, celui de la musicienne mais aussi le nôtre, pris dans cette expérience sensorielle unique, lentement extirpé de ses pensées quotidiennes. Parfois le danseur reste de longs moments dans l’immobilité d’une position incongrue, où j’ai cru voir le fantôme des postures de pénitence. Cette musique toute intellectuelle, qui tente de saisir quelque chose de l’ineffable, de l’invisible, est portée par des corps humains que l’on voit obstinément et imperturbablement à la poursuite quelque chose qui les dépasse, et qui pourrait avoir à faire avec la contemplation, l’extase, la révélation, la célébration. C’est assez bouleversant de vivre ça, et difficile à décrire.

Tous les deux, seul·es, dans la nuit de l’abbaye, aux prises avec le mystère, shooté·es à la vibration.
Il y a aussi tant de sensualité dans ce rapport des deux artistes. Marie-Pierre Brébant accompagne les évolutions de François Chaignaud avec sa bandura, un très vieil instrument ukrainien entre le luth et la cithare. Il est posé sur ses genoux et elle semble plongée dans un dialogue avec lui tout autant qu’avec son partenaire, à qui elle montre la voie de chaque nouveau mouvement musical. Les transitions sont aussi douces que celles de la lumière, il n’y a pas de pause dans cette musique, pas question d’applaudir entre les séquences. Tout s’enchaîne de manière organique, culminant ponctuellement dans les trois nœuds qui ponctuent le spectacle, et où les artistes se retrouvent enfin : à trois reprises, Marie-Pierre Brébant sort de son silence et se met aussi à chanter, les bourdons de voix s’échangent, ils semblent se glisser dans la vibration de l’autre. En les voyant tous deux pris dans cette discussion grave, les souffles mêlés, les corps vibrants tout proches, j’ai pensé voir furtivement les fantômes d’Hildegarde et Volmar, son grand ami scribe à qui elle dicte ses visions et sa musique. Est-ce que tu m’as comprise, mon ami ? M’as-tu entendue ?
Tous les deux, seul·es, dans la nuit de l’abbaye, aux prises avec des mystères plus grands que nos vies humaines, shooté·es à la vibration – tout comme nous, public émerveillé de la MC93 – tentant de saisir quelque chose de ce qui nous dépasse et que peut-être nos corps comprennent avant nous. Je suis ressortie tellement émue de ce dialogue têtu, de ce temps que nous prenions toustes pour nous plonger dans la tête d’Hildegarde, et tenter d’apercevoir un bout de cosmos.
Symphonia Harmoniae Caelestium Revelationum
Conception et interprétation · Marie-Pierre Brébant & François Chaignaud
D’après l’oeuvre musicale de Hildegarde von Bingen
Chant et danse · François Chaignaud
Adaptation musicale · Marie-Pierre Brébant
Scénographie · Arthur Hoffner
Création lumière · Philippe Gladieux, Anthony Merlaud
Création et mise en espace sonore · Christophe Hauser
Collaboration artistique · Sarah Chaumette
Costumes · Cédrick Debeuf & Loïs Heckendorn
Création tatouages · Loïs Heckendorn
Impression · Micka Arasco
Régie générale · Anthony Merlaud
Prosodie latine · Angela Cossu
Administration/ production · Chloé Pérol, Jeanne Lefèvre, Emma Forster
Production déléguée et Diffusion nationale · mandorle productions
Diffusion internationale · Line Rousseau, Marion Gauvent (A PROPIC)
Pour en apprendre plus sur Hildegarde von Bingen, c’est par ici.
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