Le jardin de la Vierge du lycée St Joseph accueille cette année encore au festival d’Avignon les trois séries de « Vive le sujet ! », des formes courtes qui se présentent sous la forme de « Tentatives ». Ce jour-là, Pleins Feux a découvert Revenir au monde de Juliette Navis, et dear de Johana Malédon, deux propositions très différentes qui mettent en scène, chacune à leur manière, des dialogues de femmes.
Revenir au monde
Ne raconte-t-on pas les choses les plus intimes lorsqu’on fait quelque chose ensemble, quand on marche, quand on coud, quand on cuisine ?
Dans cette petite forme tendre et profonde, Juliette Navis nous convie dans la cuisine d’un restaurant, où deux femmes discutent à bâtons rompus en malaxant leur pâte. La metteure en scène cite comme inspiration pour ce spectacle My dinner with André, film culte de la période américaine de Louis Malle, qu’on désigne parfois comme l’ancêtre du podcast : lors d’un dîner au restaurant, deux hommes discutent de la vie et de la mort, du rôle de l’art, de l’amour. Le film met en scène uniquement cette longue discussion, de manière mi-écrite mi-improvisée. En contrechamp de ce dîner mythique, comme de l’autre côté du décor, c’est ici à deux femmes que revient la parole. Occupées à cuisiner un repas pour quelqu’un d’autre, que l’on ne verra pas, elles ouvrent les vannes de sujets profonds que contredit – ou, justement, permet ? – la légèreté du contexte ; car ne raconte-t-on pas les choses les plus intimes lorsqu’on fait quelque chose ensemble, quand on marche, quand on coud, quand on cuisine ? Cet espace de discussion ouvert par la tâche partagée m’a fait écho à tout un tas d’autres espaces où des femmes se retrouvent pour se parler.

Comment exister vraiment ? Comment agir dans le monde ? Comment habiter son corps et ses actions ?
Et c’est d’ailleurs de ça que part la discussion entre les deux protagonistes, Margot Alexandre et Céline Maguet : comment exister vraiment ? Comment agir dans le monde ? Comment habiter son corps et ses actions ? « Comment vous faites avec vos rôles ? » demande la comédienne Margot Alexandre en ouverture, épongeant la sueur sur son front, bien réelle encore dans l’après-midi avignonnais. Avec Céline Maguet, ça a l’air beaucoup plus simple : elle est cheffe, et ne vient pas pour autre chose. Elle se présente franchement au public, précise qu’elle « n’est pas comédienne », qu’elle vient seulement pour cuisiner, et parler avec Margot. Je cuisine, tu joues, on discute. Alors que Margot Alexandre évoque une sorte de crise dans laquelle elle se trouve – « je ne sais pas si je peux encore jouer dans une pièce de théâtre », confesse-t-elle entre deux malaxages de pâte – Céline Maguet lui répond avec une sorte de force tranquille, concrète. Peut-être que c’est cet espace qui rouvre justement des possibilités : ce n’est pas vraiment une pièce de théâtre et en même temps si, c’est une espèce d’entre-deux qui donne à voir l’arrière-salle, la coulisse. Margot Alexandre s’inquiète : « Peut-être qu’on est morts, et que rien de ce qu’on pourrait faire sur scène ne pourrait nous réveiller ». Il ne s’agit pas alors de frapper un grand coup sur la table, de proposer une œuvre renversante, de briser les codes : ici on fait quelque chose de vrai sur scène, on y assume son rôle avec simplicité, dans une perméabilité lumineuse avec la vie.
La nourriture, miroir de nos états d’âme, nous console en même temps de nos errements métaphysiques.
Juliette Navis nous donne à voir cette chose précieuse, la complicité de deux femmes qui font quelque chose ensemble, une action qui donne à la parole une raison d’être, un cadre, en s’ancrant dans la matière : c’est du temps long, de la patience, le plaisir de fabriquer ce qu’on va manger, de nourrir ce temps partagé. « Ça va, toi ? » demande Céline ; « comme la sauce, un peu cramée », répond Margot. La nourriture, miroir de nos états d’âme, nous console en même temps de nos errements métaphysiques, elle nous permet tout doucement de « revenir au monde ».

dear
Chacune semble laisser à l’autre le dispositif posé là, silencieux comme une énigme : à toi de jouer !
La proposition qui suit se base sur un échange de lettres entre deux femmes (« dear… »), une chorégraphe-danseuse (Johana Malédon) et une scénographe-performeuse (Felicia Riegel). Il s’agit donc encore de discussion entre deux femmes, d’une autre manière de chercher comment se parler vraiment, profondément. Mais de ces lettres, nous n’aurons pas le contenu, ou seulement sous forme abstraite, symbolique : chacune construit sur scène une proposition matérialisée par des parpaings, que l’autre vient déconstruire, réagencer, bousculer. J’y ai deviné des villes en béton qu’on remodèle sans cesse, des maquettes, des tours percées de trous qui semblent, par paréidolie, des bouches hurlantes. C’est comme un jeu d’enfant – je renverse tes kaplas – mais aussi un dialogue étrange. Alors que la scénographe Felicia Riegel propose des agencements, Johana Malédon s’y perche dans des positions à la limite du vertige et de la chute. Chacune semble laisser à l’autre le dispositif posé là, silencieux comme une énigme : à toi de jouer !


La proposition progresse de plus en plus vite, au rythme des allées et venues des deux femmes, et de la création sonore entêtante de Rodrig De Sa, qui m’a semblé intégrer une prise de son en direct : les tentatives de Johana Malédon pour escalader ces formes impossibles avaient l’air de se répercuter en longs échos, en réverbérations terribles qui accentuaient la drôle d’impression de voir une géante se percher sur une ville en démolition. Les parpaings sont énormes et violents, on craint pour la danseuse qui pourrait s’égratigner aux arêtes dures des grosses masses en béton. Mais les deux performeuses maintiennent leur air buté et leur détermination, sans ralentir leurs gestes. Il faut faire bouger cette matière hostile, la maîtriser coûte que coûte, quitte à la briser à coups de masse ou à la dompter par des cordes comme un animal récalcitrant. Un vent de catastrophe s’est levé dans la cour du jardin au moment où Johana Malédon se met à tirer les ruines des parpaings derrière elle. Comment faire bouger les ruines de l’ancien monde ?
Il faut être deux pour remodeler les contours d’une ville, pour apprivoiser le béton.
Il faut être deux pour remodeler les contours d’une ville, pour apprivoiser le béton. Une joie brute éclate lorsqu’enfin, les deux femmes se rejoignent pour mettre leur construction en branle. Leur énergie électrise le plateau, leurs sourires sauvages m’ont donné la chair de poule. Après avoir suivi avec une curiosité parfois circonspecte ce dialogue mi-conceptuel, mi-physique, je me suis laissée emporter par ce lien si évident, et l’impression d’avoir construit/déconstruit ensemble, mystérieusement, un monde.
Revenir au monde
Une proposition de Juliette Navis
Avec Margot Alexandre, Juliette Navis et Céline Maguet
Collaboration artistique – Jan Peters et Douglas Grauwels
Scénographie – Jane Joyet
Conseil dramaturgique – Simon Hatab
Régie générale – Pierre Routin
Production – Kelly Angevine
Diffusion – Anouk Peytavin
Un projet porté par la compagnie Regen Mensen
dear
Une proposition de Johana Malédon
Avec Johana Malédon et Felicia Riegel
Chorégraphie – Johana Malédon
Création musicale et régie son – Rodrig De Sa
Scénographie – Felicia Riegel
Costumes – Johana Malédon et Felicia Riegel
Conseil dramaturgique – Simon Hatab
Développement, production – Claire Sanmarty
Administration – Camille Aumont
Production – Cie MÂLE
Les propositions de Vive le sujet ! Tentatives sont le fruit de commandes, et sont coproduites par la SACD et le festival d’Avignon.
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