Le Dernier Jour de Pierre : mise en abyme

Création totale

Baptiste Zsilina, le metteur en scène de l’œuvre, nous accueille au Pôle Culturel Jean Ferrat de Sauveterre – un lieu hors les murs du théâtre du Train Bleu. Il nous distribue, avant d’entrer en salle des jumelles, le bout de ses doigts couverts de sang. Est-ce les finitions de peinture appliquées en dernière minute, est-ce pour nous dire que ce projet est le fruit d’un labeur douloureux, ou bien pour nous informer d’emblée que l’histoire ne sera pas joyeuse ? Nous entrons en salle la tête lourde de questions. Baptiste Zsilina prend ensuite brièvement la parole avant le début de la pièce. Il nous annonce que ce que nous allons voir est une « création totale », le fruit de 2 ans de travail. L’entièreté des marionnettes, mécanismes, décors, costumes, musiques, créations sonores, tout ce que nous verrons, entendrons, ressentirons, a été fabriqué par la compagnie. Le metteur en scène finit par lire un préambule poétique. L’annonce a quelque chose d’une mise en garde, comme des mots inscrits sur la couverture d’un vieux grimoire de sortilèges, courageux·euses sont celles·eux qui liront la suite.

Le spectacle commence, apparaît le castelet : une grande structure en bois comme un orgue ou une armoire magique. On devine une machinerie très impressionnante, on comprend un système de poulies pour changer les tableaux rapidement. Ce n’est pas moins de 2,5 tonnes de structures qui sont installées sur scène. Le petit rideau du castelet s’ouvre sur un monde médiéval aux teintes rocailleuses et sépia. La profondeur et la perspective du décor trompent merveilleusement notre œil. Aidé·es de nos jumelles, nous pouvons épier les détails. Nous scrutons tout : les boutons de la chemise de Pierre, les ficelles et leurs actions sur le corps des personnages, les rainures de la porte jusqu’aux flocons de neige. Nous tenons nos jumelles fermement, elles nous entraînent au cœur de ces scènes de vie, légères et chaleureuses. Pierre déambule dans un village où les habitants le reçoivent chez elles·eux, jouent un impromptu de violon, préparent la fête du hameau.

Les tableaux défilent sous nos yeux, faisant évoluer le personnage dans de nombreux univers visuels et sonores. Le Dernier Jour de Pierre est comme un storyboard mouvant. Parfois Pierre est minuscule dans une nature vaste, parfois nous regardons un très gros plan de son visage au point de voir ses larmes rouler le long de ses joues. En quelques tours de mécanismes, les changements d’échelles se succèdent et nous imprègnent plus encore du mouvement. L’œuvre est totale et va jusqu’à diffuser dans la salle une odeur boisée. Ces scènes de vie, bien que contemplatives restent vivantes, elles attisent notre curiosité et mettent tous nos sens en éveil.

© Serge Gutwirth

Loin des mots, près du cœur

Le Dernier Jour de Pierre est une œuvre sans parole. Les marionnettes communiquent en gromelot, sans que cela ne nous empêche de comprendre les situations. Au vu de la finesse, de la richesse des détails et des éléments scéniques, le choix de ce spectacle sans mots se comprend tout à fait. L’ajout de parole aurait surchargé ce dispositif méticuleusement monté.

Mais nous ne sommes pas pour autant jeté·es dans le spectacle sans explication. Au contraire, la compagnie nous annonce tout ce que nous verrons dans le petit programme de salle. Le sous texte du titre est très explicite : Le Dernier Jour de Pierre est une « fresque envoûtante, cinématographique et surréaliste du désespoir ponctuée de brèches noires horrifiques. » Nous avons des bribes de la note d’intention diluées dans le texte : « un grand écart entre traumatisme et consolation » et des descriptions des effets de mise en scène : « Les brèches noires seront de plus en plus régulières et se passent en avant-scène. » Si l’œuvre en soi n’est pas chargée de mots, elle est encadrée par un castelet d’intention technique et poétique. Pourtant, nous expliquer très précisément ce que nous allons voir n’enlève rien au mystère.

Les spectateur·ices sont comme les marionnettes : suspendu·es. Notre jugement est suspendu, notre imaginaire aussi, nous sommes capté·es par le temps qui se déplie sous nos yeux, tout bonnement incapables de prédire quelle pourra être la suite. Ces « brèches horrifiques » comme des pensées noires qui dévorent les moments de tendresse pastorale sont déconcertantes et terrifiantes. Elles nous poussent à rebrousser le chemin de l’anticipation et à rester au temps de l’instant. Le présent devient sublime, fourmillant de vie et de trouvailles, insaisissable de joie. Cette menace morbide et cauchemardesque nous rend perméable à la contemplation. Les espaces de vie simples deviennent un lieu réconfortant et salvateur. Sans prononcer un mot, la pièce nous émeut profondément et nous lie au destin de Pierre.

© Serge Gutwirth

Sur un fil

La pièce fait fleurir en nous un bouquet d’émotions. Nous naviguons entre une empathie profonde, une terreur non feinte, un apaisement fébrile et une stupeur sourde. Pierre semble porter sur ses maigres épaules, les flocons de neige d’une vie absurde où la violence et la candeur sont les deux faces d’une même pièce.

Il n’y a pas un visage humain, et pourtant ce miroir de bois semble refléter notre humanité dans sa plus grande intimité. Déjà, lorsque nous voyons les mécanismes, les changements de décors, les subterfuges grandioses, nous imaginons les humain·es qui les actionnent. En se dérobant à nous, nous les cherchons partout. À une époque où l’Intelligence Artificielle peut en quelques secondes écrire une œuvre de fiction, sentir un savoir-faire manuel, fait de texture, de palpable, de travail et de temps, nous fait renouer avec le réel. Et même les images horrifiantes qui nous conduisent à nos peurs, à nos angoisses et à nos cauchemars d’enfant sont presque des cadeaux (c’est si rare d’avoir vraiment peur au théâtre). C’est dans ces moments putrides et glaçants, qui nous font battre un peu plus fort notre cœur, que nous sentons le fil délicat du vivant. Ce fil, tel celui d’une marionnette, qui peut être coupé à tout moment.

L’histoire que l’on se raconte dans cette alternance de scène contemplative et de moment cauchemardesque est propre a chacun·e. Est-ce que Pierre est un monstre sanguinaire ? Est-ce qu’il est dévoré par ses démons ? Est un conte qui nous rappelle que le mal n’est jamais loin de nous ? Il n’y a pas de bonne explication. Ce qui importe c’est comment le spectacle nous fait basculer le réel dans une mise en abyme troublante. Nous éprouvons notre humanité dans ces marionnettes. Comme Pierre, nous partons dans une errance, pour un voyage intérieur vertigineux.

© Serge Gutwirth

Le Dernier Jour de Pierre est au cœur du vivant. L’artisanat de la pièce est une prouesse technique rare. La compagnie parvient à nous emmener au-delà du visible. Si nous pouvons plonger dans le réel jusqu’au moindre détail, nous sommes aussi englouti·es dans un monde emprunté. Le spectacle, avec sa narration épisodique, morcelée et surréelle, dialogue avec nos peurs. La pièce nous répare ou nous déchire. Le Dernier Jour de Pierre est un cœur battant d’espoir ou de peur, de peur ou d’espoir.

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