Houle : la poudre aux yeux

Tour et détour par le conte

Houle, c’est Ulrike Meinhof, révolutionnaire allemande et activiste politique des années 60 qui a été condamnée et jugée comme terroriste pour ses actes militants radicaux. Si leur précédente et première création, Beretta 68, interrogeait déjà la question de la violence et de sa légitimité, c’est à travers une forme toute différente que les artistes du collectif FASP appréhendent cette fois-ci cette question.  « A partir de maintenant, on ne dit plus la vérité. A partir de maintenant, on ment. », déclare l’une des actrices en prologue du spectacle. Le contrat est posé, sans équivoque : il s’agira, pour parler de la vérité, d’inventer une fiction ; il s’agira, pour réfléchir au réel, de traverser un conte.

Pour ce conte, deux conteuses : l’une fera les sons, l’autre les mots. Mais en réalité, elles font tout, les conteuses : elles accueillent le public, lui servent de la grenadine, narrent, chantent à gorge plus ou moins déployée, incarnent des personnages fantasques, font de la musique et des bruitages à l’aide de loopers et d’objets-instruments, manipulent diverses petites sources de lumière. Le plateau de théâtre, ainsi mué en repaire de bricoleuses-chapardeuses, déborde de verres de cristal, de vieilles radios, d’outils de jardinerie, de napperons et de bijoux suspendus. Dans cette élémentaire fabrique à fantasmagories, Manon Xardel et Léa Bonhomme s’affairent à raconter l’histoire merveilleuse de Houle, dont la narration – loin d’être exemplaire – procède par reprise, scories, erreurs et autres dérapages. C’est qu’elles tâtonnent, les conteuses, questionnant et explorant les moyens du récit comme Houle le fait avec les moyens de la lutte.

© Jean-Louis Fernandez

Houle L’Inquiète.

Houle grandit dans un verger fabuleux, sorte de kósmos mirifique où les créatures naissent des arbres, où le genre n’est pas présupposé et où les mots ont du pouvoir sur la réalité, sous le joug bienveillant de grand-mère Grenade. Jusque-là, tout va bien pour Houle dans le meilleur des mondes possibles. Mais lors d’un rêve, des grenouilles oraculaires lui apparaissent – sorcières shakespeariennes à grande bouche – et lui révèlent l’existence d’un monde extérieur, lui intimant d’aller à sa rencontre. Sauf que dans l’autre monde, il n’est ni harmonie des sens, ni équilibre magique entre les êtres, mais seulement explosions, violences et tremblements, car un tyran nommé Usa fait régner la terreur. Et dans les souterrains, le peuple gronde et les plus hardi·e·s se préparent à la révolte. Houle est immédiatement confrontée à un petit monde des profondeurs en colère et prêt à l’exprimer, cette colère, et à la mettre en forme.

A la manière des récits d’apprentissage, le conte est structuré par épisodes, par stations symboliques, qui doivent permettre à Houle – à travers une épreuve ou une interaction – d’avancer dans sa réflexion et d’évoluer ; dans son cas, de s’engager donc. La jeune femme, qui n’avait eu jusqu’alors que sa bonne fée comme interlocutrice, rencontrera ainsi plusieurs protagonistes allégoriques qui mettront en branle sa pensée et ses certitudes.

© Jean-Louis Fernandez

Les procédés de mise en scène du conte sont d’une poésie folle : une lampe posée sur un tourne disque devient un gyrophare ; le doute est un ballon que l’on gonfle à la bouche ; les crapules qu’Houle rencontre dans le tunnel – avatars des protagonistes de la fameuse Bande à Baader – prennent vie à travers d’étranges et surréalistes masques faits de pages de journaux et de vieilles cassettes radio. Les artistes du collectif FASP jouent avec les époques et les signes, convoquant des archives réelles (vidéos, photos), tout en travaillant à faire émerger des images nouvelles. Et sur scène, la merveilleuse Manon Xardel incarne toutes ces figures chimériques et leurs contradictions avec une virtuosité qui force l’admiration.

Mais, pour Houle, de quel apprentissage est-il question ? Celui de l’autonomie dans sa pensée, ses choix, ses désirs ? Celui du courage actif ? De la colère ? Celui de l’engagement ? Le conte ne le dit pas de manière claire – il y a sans doute un peu de tout cela – mais suggère en tout cas qu’il s’agit d’un apprentissage en cours, à la courbe sinusoïdale plutôt que linéaire. Au récit d’initiation triomphant (traditionnel), les artistes du collectif opposent un récit plus complexe et indéterminé, qui refuse la morale stricte et laisse la réflexion en gestation, en mouvement. En même temps, il ne peut être question que de mouvement pour un personnage au tel nom : Houle L’Empathique, devenue Houle la Curieuse, se destine à devenir Houle L’Inquiète, c’est-à-dire la jamais quiète, la jamais indifférente, la toujours sensible et concernée. Le conte magnifiquement écrit par Léa Bonhomme n’est donc pas un conte de fées. Ou bien alors, elles sont féroces, les fées, comme les actrices : elles ont le courage au ventre, la colère en poupe et le feu au cœur.

© Jean-Louis Fernandez

La lutte à tâtons

La lutte, comme l’histoire qu’on essaie de raconter, comme les formes d’art qu’on essaie de créer, se fait à tâtons – c’est ce que nous transmettent le conte et sa forme. L’avenir est trouble, la route à emprunter est cabossée, la lumière à suivre est cahotée, comme celle du vélo-dynamo que conduit Houle dans les souterrains.

Houle – au fil de son parcours – se trouve confrontée à des situations qui font poindre toutes sortes de questions morales et politiques, sous forme de cailloux dans sa chaussure, et qui l’obligent à se positionner. Quelles formes peuvent prendre l’engagement et la résistance ? Jusqu’où est-elle prête à aller ? Qu’est-elle encline à risquer ou sacrifier au nom de sa lutte ? Est-on vraiment en mesure de résister quand on a la peur au ventre ? Doit-on utiliser les mêmes armes pour résister que celles que les puissants utilisent pour réprimer ? Existe-t-il une bonne et juste violence ? Qui est en mesure de le juger ? Les artistes du collectif FASP, en choisissant de ne rien élucider, ouvrent ainsi le dialogue et créent des espaces de pensée et d’imaginaire à investir. Il est beaucoup d’humilité et de justesse dans le choix de mettre en scène le tâtonnement, de faire le récit du doute. C’est avec beaucoup d’humour et de malice, sans jamais faire preuve d’autorité ou de prescription dans le discours, qu’elles réfléchissent – et nous avec elles – aux armes et moyens de la révolte.

© Jean-Louis Fernandez

Pamina de Coulon, jeune artiste suisse, confie dans son récent spectacle Maledizione l’angoisse de ne pas savoir comment parler efficacement et intelligemment de politique aux personnes de son entourage qu’elle aime et qui voudraient voter à l’extrême droite. Elle affirme croire intimement que l’on peut s’entraîner à parler, et que l’on devrait collectivement s’y atteler – en particulier à l’approche des prochaines présidentielles. Il me semble que les artistes du Collectif FASP s’inscrivent dans cette lignée, en postulant que l’on peut s’entraîner à lutter, à résister.

Je souhaite longue vie à Houle, au collectif FASP, et à toutes celles et ceux qui, en faisant profession de foi pour la fiction, l’invention et l’imaginaire actifs, défendent l’art des subterfuges. Pour lancer des bombes dans la réalité, entraînons nous d’abord à jeter de la poudre aux yeux !

Houle

Ecriture et mise en scène collective – Loïse Beauseigneur, Léa Bonhomme, Jeanne Daniel-Nguyen, Valentine Lê, Charlotte Moussié, Manon Poirier, Manon Xardel
Idée originale – Léa Bonhomme, Manon Xardel
Écriture originale du conte – Léa Bonhomme
Administration et production – Le Collectif FASP

Spectacle à voir au Théâtre du Chariot (Paris) jusqu’au 26 avril 2026

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