Terces : géométrie des chimères

Au centre de la piste, un homme respire vers le ciel. Une feuille blanche en tombe, et se métamorphose par un savant pliage en avion de papier. Le dompteur l’apprivoise, le fait voler d’une main à l’autre, puis se poser sur son épaule. Mais l’arme mimée par ses doigts qu’il cache derrière son dos finit par être dégainée : des coups sont tirés, le petit planeur est mort, braconné par un fusil imaginaire. Johann Le Guillerm en ramasse la dépouille et la présente à notre regard, comme une première mise à l’épreuve de l’irréductible fragilité des choses.

Chevauchements

Dans son laboratoire, l’observateur-constructeur part en quête d’un « ordre minimal » : se déploie sur la piste une succession de courts tableaux mettant en scène des structures et objets inconnus, dont on reconnaît les textures matérielles (bois, métal, papier, sable, eau…) mais qui éblouissent par leur autonomie de mouvement. La plus légère impulsion donnée par l’interprète permet à ces intelligents systèmes non-technologiques de s’élancer et tracer leur passage. Nous observons, ébahi·es, les traversées de ces matières à repenser le monde. Certains de ces dispositifs ne font « que passer », nous accordant tout de même de les attraper du regard au milieu de leur course, tandis que d’autres collaborent activement à la construction d’autres phénomènes, comme ce drôle de petit chariot oscillant qui apporte à son créateur, deux par deux, les briques de papier nécessaires à la construction d’un pont d’équilibriste.

© Christophe Raynaud de Lage

Dans ce bestiaire matériel, certaines structures se jouent également de notre regard par leur potentiel de métamorphose infini. Des matières rigides, Johann Le Guillerm tire une souplesse insoupçonnée, comme avec cet origami de plastique, habilement éclairé par les manches mêmes de son manipulateur, qui passe comme par magie d’un état anguleux à un état courbé. D’autres deviennent quant à elles la scène d’un micro-théâtre d’ombres : d’une grande structure métallique (aux airs de roue allemande), d’une toile de parapluie, d’un grand éventail et de deux bougies, Johann Le Guillerm fait un cinéma de fortune, projetant l’ombre dédoublée d’une petite silhouette qui semble très encline à l’emboîtement. Sur l’air de Parlez-moi d’amour de Lucienne Boyer, le duo danse au rythme des oscillations de l’architexture, dans une scène d’une extrême tendresse qui rappelle que « La vie est parfois trop amère si l’on ne croit pas aux chimères ».

Le cirque de Johann Le Guillerm est un équilibre recherché entre la stabilité et la robustesse de mécanismes naturels et la grande fragilité intrinsèque qui les compose. Il se prête d’ailleurs lui-même au jeu de la juste balance, escaladant certaines de ses créations pour trouver le parfait point de stabilité. Son corps humain étant, en soi, une structure d’assemblage, il peut dialoguer physiquement avec ses objets oniriques, comme variante de chair d’un même univers structurel. Juché sur sa structure de bois spiraliforme, tenant fermement les rênes, il parvient à faire avancer sa monture imaginaire. On se surprend à l’imaginer devenu minuscule, chevauchant un escargot au milieu des herbes hautes, ou bien héros mythologique conduisant son gastéropode de bois par les portes de Troie.

© Christophe Raynaud de Lage

Sémantique de la matière

Terces est un laboratoire de phénomènes en apparence insaisissables, une quête de la nature des choses et de leur beauté dévoilées par l’accumulation des points de vue. Johann Le Guillerm met à l’épreuve cette fertile question de la perspective par la création d’un langage mystérieux à décrypter littéralement. Sur un canevas noir posé au sol, le chercheur de formes se munit d’un feutre blanc, et dessine une série d’entrelacs, des lignes courbes enlacées qui se traversent et se répondent. Ce que l’on prenait pour des formes abstraites sorties du hasard répondent en fait à une logique interne et un motif préexistant, au sein duquel se dévoilent, après l’effacement du superflu, une suite de chiffres de 1 à 9. Au creux de l’abstraction se cache donc toujours une logique originelle, une cohérence qui unit l’existence de toute chose, symbolisée par ces neuf chiffres sur lesquels toute la nature repose.

Tout coïncide dans cette exploration scientifico-poétique du sens du monde : de ce titre mystérieux d’abord, on tire le sens du verbe « tercer » (qui signifie labourer la terre pour la troisième fois) mais aussi un anagramme, celui du mot « secret ». La pratique artistique elle-même de Johann Le Guillerm est investie d’une logique anagrammatique : depuis presque vint-cinq ans, il reconstruit ce spectacle – d’abord nommé Secret, puis Secret (Temps 2) – qui présente avec Terces sa troisième mutation. « À chaque fois que je le reprends, la moitié du spectacle se renouvelle, un quart reste et un quart revient d’une précédente mutation » précise-t-il, comme le symptôme d’une métamorphose toujours en cours et d’une quête d’absolu. Cette forme spectaculaire n’est d’ailleurs qu’une des nombreuses dimensions du travail artistique que Johann Le Guillerm mène depuis des années avec le projet Attraction, « un tracé aux frontières infinies révélant chaque fois un peu plus un aspect du réel que nous ne voyions pas encore. » Comprendre le monde à travers de multiples chantiers, à l’échelle d’un théâtre, d’un chapiteau, d’un musée ou d’une ville, pour cartographier les territoires de sens qui composent notre réalité.

© Christophe Raynaud de Lage

Terces fait partie d’une constellation poétique à la rigueur scientifique, dans laquelle sont mises en scène les expériences de métamorphose de la matière. Johann Le Guillerm y revient à une simplicité et un dépouillement, jusqu’au point de rupture. En collaboration avec deux régisseuses, tout l’espace de la piste finit par être investi pour la construction de grandes structures utopiques à l’aide de dizaines de carrelets de bois. Par un savant assemblage manuel, sans aucun clou ni lien, ces grandes canopées ligneuses sont érigées, temples d’un nouvel état du monde. Pourtant, malgré la solidarité structurelle méthodiquement mise en place, ces structures cèdent parfois sous leur propre poids. Qu’à cela ne tienne, les trois bâtisseur·euses reprennent leur rythme effréné pour recommencer, reconstruire sur les ruines, et faire de la chute la promesse de nouvelles architectures que l’on n’avait pas encore imaginées.


À rebours d’un monde qui cherche sans cesse le classement et la détermination, l’univers de Johann Le Guillerm se déploie dans l’observation et le recommencement. Dans cet espace où la mécanique rencontre le merveilleux, chaque mutation appelle à déplacer davantage son regard. À l’image de son titre qui nous invite à le déchiffrer dans différents sens, la piste du chapiteau nous permet d’ouvrir nos points de vue pour saisir quelque chose du volume du monde.

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