Bang Bang : apprivoiser l’effort

Dépassement de soi

Contrairement aux photographies qui illustrent cet article, la chorégraphie était dansée par une danseuse (Raphaëlle Renucci) et un danseur (Nils Levazeux). Les interprètes arrivent sur scène en sortant directement des coulisses par une porte. Le plateau est entièrement nu, on voit les pendrillons, des morceaux de décors des autres pièces qui jouent en alternance. Un bruit de percussion bat la mesure, comme des coups réguliers frappés sur un bidon vide. La pulsation marque le début de la pièce. Les artistes, côte à côte, face au public, se plient suivant le rythme des battements. Le mouvement est d’abord imperceptible, puis s’agrandit. Iels finissent par faire de larges grands pliés, où à chaque contraction apparaissent, saillants, les muscles de leurs cuisses. Ces gestes répétitifs, leurs costumes short, baskets, nous transportent dans un univers sportif. Bang Bang, sans trancher le débat de la danse est-il un art ou un sport, se positionne sur une envie de challenge, de dépassement de soi. La contrainte chorégraphique : sauter pendant une heure a quelque chose d’un workshop dépourvu d’imagination. Mais c’est tout l’inverse de la chorégraphie qui saura s’immiscer dans tous les interstices de la créativité pour sublimer cette contrainte.

Toujours en mouvement et happé·es par ce rebond perpétuel, les danseur·euses commencent par effectuer les mêmes gestes en même temps. Leur synchronisation est parfaite. L’espace est joliment exploré, avec notamment de belles traversées de part et d’autre de la scène. Cette qualité de bounce ajoutée aux déplacements crée une chorégraphie sinusoïdale, comme un électrocardiogramme. L’image est amplifiée par les sons réguliers des battements. La chorégraphie est au cœur de l’organique.

Il y a peu de musique – si ce n’est à un moment – on entend une nappe sonore qui complète les percussions, le bruit des chaussures des danseur·euses sur le sol, leur souffle de plus en plus présent. On écoute le rythme vivant des corps qui s’élancent dans un challenge éprouvant. Cette quasi absence d’accompagnement musical rajoute une difficulté supplémentaire de mémoire chorégraphique. Il n’y a pas de mélodie ou de « top » sonore pour savoir quand commencer un mouvement, seulement l’écoute des corps et de l’effort grandissant. Progressivement, les costumes s’imbibent de sueurs. Les dessins de montagne floqués sur les T-shirts, deviennent flous, couverts d’une brume de transpiration. Sous nos yeux, les danseur·euses s’élancent pour escalader une montagne.

© Juraj Zilincar

Musique intérieure

Il semble y avoir tous les ingrédients pour une œuvre emprunte de sensationnalisme. Pourtant, l’approche de Bang Bang met en exergue d’autres qualités comme le soin, l’écoute intérieure, la confiance. Entendons-nous bien, la performance des danseur·euses reste exceptionnelle, mais le dispositif scénique, chorégraphique et musical montre les ficelles de la danse. La forme dans laquelle s’expriment les interprètes est saine et accompagne leur état de fatigue. Par exemple, la pièce ouvre sur ces mouvements répétitifs de flexions des jambes, qui évoquent un échauffement. Puis après des passages très intenses, des temps de récupération sont inclus dans la chorégraphie, où les danseur·euses, toujours parcouru·es de cet imperceptible rebond, ferment les yeux et se recentrent. La pièce ne souligne pas l’effort, elle compose avec, tout comme les danseur·euses doivent le faire en temps réel. En cela, nous sommes invité·es à être au plus près de la création, à voir les rouages de l’œuvre.

Nous sommes très proches également des artistes qui nous donnent leur regard concentré, tourné parfois vers nous, parfois vers leur intériorité quand l’effort est trop intense. On voit aussi ce moment où iels se rassemblent, où leurs corps anticipent un moment de la danse qui leur tient particulièrement à cœur. Alors on saisit, cette étincelle malicieuse dans les yeux, ce plaisir de savoir que bientôt il y aura un enchaînement qui échappe à la logique de la fatigue et n’est que du plaisir de la danse. Bang Bang compose aussi avec l’erreur, qui arrive parfois; on aperçoit le léger vertige et la prouesse pour rattraper la suite du mouvement. On voit le sourire aussi des danseur·euses qui, sans être désarçonné·es, passent vite à autre chose. Les failles font partie de ce tout, si elles fêlent la pièce, ce n’est pas pour la fragiliser, au contraire, c’est pour y laisser s’y engouffrer encore plus de lumière.

© Juraj Zilincar

Tenir ensemble

La force de l’œuvre tient également dans ce duo. Les deux corps appréhendent les gestes différemment. Parfois iels se glissent l’un·e derrière l’autre, comme si celle·eux en première ligne fend l’air, habille le risque, est plus affublée du regard des spectateur·ices. Puis la prise de risque s’inverse. Ces présences sont complémentaires, solidaires, complices. Le duo n’est pas uniquement dans une recherche d’esthétisme mais se soutient, s’épaule, s’accompagne dans cette aventure dansée.

Le public aussi partage ce moment et se joint à l’effort, à son niveau évidemment. Il comprend les passages plus épuisants, les moments plus délicats, la mémoire corporelle. On évolue dans ces hauts et bas. Lorsque la musique grimpe en intensité, les danseur·euses, contre toute attente, ralentissent le mouvement : le calme avant la tempête. Les artistes dansent une dernière explosion chorégraphique brève, comme le sprint final. Avant de marcher en rond, de s’arrêter et de quitter la scène par la porte du fond. Leur mission s’achève simplement, sans éclat, sans médaille, simplement comme la fin d’une promesse. L’œuvre se pose une dernière fois au sol mais continue de vibrer et de bondir dans l’imaginaire des spectateur·ices.

© Julie Artacho

Bang Bang est une aventure chorégraphique d’une grande finesse. Sans tomber dans du sensationnalisme et de l’étalage technique, Bang Bang apprivoise l’effort. Nous sommes témoins de la prouesse physique des danseur·euses, mais aussi complices du souffle artistique, partenaires d’aventure, spectateur·ices d’une chorégraphie intelligente et organique.

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