Le projet Barthes : juste avant l’écriture

Au Théâtre du Train Bleu, le metteur en scène Sylvain Maurice se propose avec Le Projet Barthes d’adapter une série de conférences données par Roland Barthes au Collège de France à la fin des années 70 : intitulées La Préparation du roman, elles naviguent entre cours théorique, digressions et confidences personnelles, et nous invitent dans une intimité émouvante avec le penseur.

En classe avec Roland Barthes

Sylvain Maurice se donne là un ambitieux projet : habitué à se saisir de textes littéraires contemporains pour les adapter sous forme de seul-en-scène, le metteur en scène aborde un nouveau territoire. Ici, il ne s’agit pas d’un texte fictionnel comme dans les précédentes créations de la compagnie (Réparer les vivants de Maylis de Kerangal, ou Un jour, je reviendrai de Jean-Luc Lagarce) mais de conférences théoriques sur le roman. La forme de la conférence est donc théâtrale dès l’écriture : c’est une parole adressée, et nous jouons le rôle d’étudiants et de passionnés rassemblés pour entendre la parole du maître. L’excellent comédien Vincent Dissez porte cette parole avec simplicité, émotion, de manière très concrète et absolument pas pédante. On y retrouve la luminosité de la figure de Barthes, son côté « grand public » qui l’a fait dépasser le cercle des intellectuels germanopratins : Barthes s’intéresse à tout, sans hiérarchie ni mépris, comme en témoignent ses Mythologies qui considèrent comme objet de pensée la photo Harcourt, le catch ou le steak-frites. Même si dans cette conférence plus personnelle, il aimerait justement s’éloigner de l’aura des Mythologies pour retourner vers ce qui constitue son épine dorsale, sa boussole de penseur – la littérature, encore et toujours.

J’ai été très émue par la figure de ce Barthes vulnérable, qui mélange à son cours des éléments personnels dans une forme constamment digressive, et nous convie à une heure de réflexion qui ouvre des territoires de possibilité et de rêverie. On y progresse à tâtons, d’anecdote en exemple, et tout s’y emboîte de manière fluide et douce. C’est un sacré tour de force pour Sylvain Maurice d’avoir rendu l’adaptation des 700 pages de La Préparation du Roman si évidente et facile à suivre. Je me suis beaucoup réfugiée chez Barthes pendant mes études littéraires, y trouvant là une langue claire et sensible dont j’avais besoin. Sur la scène du Train Bleu, j’ai eu l’impression troublante de le rencontrer enfin sous les traits de Vincent Dissez – élégant, nonchalant, plein d’un charisme naturel qui habite le plateau tranquillement et sans en faire trop.

Le Projet Barthes, de Sylvain Maurice
© Christophe Raynaud de Lage

Voir l’écriture

Debout sur une page blanche, le comédien évoque l’angoisse de l’œuvre à venir : notre Barthes propose de se mettre en situation de commencer à écrire, « comme si j’allais faire un roman ». Et le spectacle tente de nous donner à voir cette chose impossible : un écrivain en train d’écrire – nous assisterons à plusieurs amorces de ce geste dans la pièce, dérisoires et timides, et pourtant qui contiennent tant d’exaltation – ou sur le point d’écrire, juste avant, dans l’élan avant de se jeter à l’eau. C’est la grande force du spectacle de nous amener à désirer voir cette chose si anti-théâtrale : un homme qui écrit… Mais voir ne nous apporterait pas grand-chose, puisque tout se passe sur les grandes plaines vierges de l’imagination. Le comédien s’est entouré d’objets-signes, des mythologies à eux seuls : papier, stylo, tasse de café, pastilles pour la gorge, cigarettes, verre d’eau, petite poubelle pour les papiers froissés. C’est presque comme des talismans qu’il faudrait rassembler pour que le rituel de mise à l’écriture puisse avoir lieu, loin de nos regards. Le spectacle reste toujours sur cette brèche, ce point obscur qui ne peut être montré sur une scène de théâtre : on ne peut que nous emmener au bord, contempler la « forêt obscure » devant nous. Barthes commence d’ailleurs sa conférence par une évocation du début de la Divine Comédie de Dante : « au milieu du chemin de notre vie, je me retrouvai dans une forêt obscure, où la voix droite était perdue ». Ça commence toujours comme ça, les contes, les histoires, alors pourquoi pas l’histoire de quelqu’un qui commence à raconter une histoire…

La vie nouvelle

Le Projet Barthes
© Christophe Raynaud de Lage

Mais Barthes nous apprend que ce « milieu de notre vie » n’est pas de nature mathématique : c’est seulement le moment où on décide de changer de direction dans la « selva oscura », la forêt obscure de la vie. En parlant de ce moment de mise à l’écriture, Barthes évoque la mue, le changement : il faut entretenir un certain fantasme de la rupture, ne plus vouloir simplement continuer, mais opposer une résistance stricte face au flux de la vie. L’écriture, ce scandale, cette honte. Comment assumer alors de se retirer de la vie normale pour pratiquer cette activité bizarre ? En étant un original, en vivant la nuit, vêtu comme un clown ; en criant dans sa maison ses phrases, marinant des heures sur son lit et refusant toute vie sociale, comme Flaubert ; en embrassant le statut de la maladie, comme Proust, étrange clé de liberté qui oppose une excuse pratique aux exigences mondaines, au « chantage de l’actualité ».

Bien sûr, il faut s’intéresser un peu à ces sujets-là pour goûter le charme de cette fausse conférence. Et pourtant, derrière cette réflexion a priori purement littéraire, quelque chose d’autre vient nous toucher au cœur. Le désir de cette « vie nouvelle » n’est pas qu’un fantasme d’écrivain, ou plutôt, tout un chacun peut ressentir ce besoin de rupture franche, de changer de chemin dans la forêt. Derrière le désir de l’écriture il y a aussi l’envie de se ramasser en soi-même, d’assumer la coupure et de la vivre pleinement, dans la radicalité de la retraite. Changer de vie, devenir autre, assumer le vertige de l’autre côté. L’écriture devient une nouvelle aventure, dont ce Barthes mélancolique, drôle et lumineux nous laisse deviner l’orée.

Le projet Barthes
D’après La Préparation du roman de Roland Barthes, publié aux Éditions
du Seuil
Version scénique et mise en scène Sylvain Maurice
Interprétation Vincent Dissez
Lumière et régie Rodolphe Martin
Son Jean De Almeida
Administration de production Delphine Teypaz
Communication Yolaine Flament
Production Compagnie [Titre Provisoire] en co-réalisation avec L’Échangeur – Bagnolet

A voir au festival d’Avignon, Théâtre du Train Bleu, à 11h05 jusqu’au 23 juillet 2026.

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