Opéra Punk : memento vivo

Maîtrise parfaite

Nous sommes acceuilli·es en musique par la joyeuse bande composée de quatre artistes. Iels sont déjà à jouer de leurs instruments (trompettes, batterie) et s’enthousiasment de notre arrivée. Sur scène, deux trompettes, une batterie, un portant chargé de nombreux costumes colorés. Juste avant de démarrer, un performeur (Florian Vuille) s’absente en prétextant avoir oublié quelque chose. Le spectacle commence par le chant harmonieux de Paola Di Bella et Irene Occhiato accompagnées à la batterie par Luigi Bisogno. La magie opère bien vite, sans aucune amplification, les chanteuses emplissent l’espace de notes puissantes. Puis réapparaît sur le plateau Florian Vuille, qui tombe littéralement sur scène dans un fracas de batterie. Dès que le batteur joue, le danseur gesticule dans tous les sens, comme possédé par ces rythmes. Mais lorsqu’il doit effectuer un changement de costumes, ces contorsions compliquent grandement le processus. En à peine dix minutes de spectacle, nous avons déjà été ému·es, surpris,·es, amusé·es… La pièce, très brève – 50 minutes – est une démonstration pure et efficace du brio des interprètes.

Iels semblent capables de tout. Iels sont tour à tour, chanteur·euses d’opéra lyrique, de rap, de variété ; musicien·nes; danseur·euses – de danse classique, contemporaine, tango, waacking ; clown… Iels excellent partout. Leur corps, leur voix sont des instruments que l’on sait forgés par le travail, les répétitions, l’exigence. Mais iels en sont arrivé·es à un stade où la maîtrise est telle que maintenant la finalité n’est plus de réussir. Il faut pousser l’expérience jusqu’à un point de rupture. Maîtriser au point de rater (sans jamais rater d’ailleurs). Prendre des risques tout en sachant que la discipline, la mémoire du corps, la technique sont le tremplin vers la créativité débridée de toute contrainte. Iels nous emmènent plus loin que la perfection et reconnectent avec quelque chose de plus vibrant encore : le plaisir gourmand, décomplexé, généreux, enfantin du jeu.

© Arnaud Beelen

Jouer, Jouer, Jouer

Tout est prétexte pour jouer. Iels jouent entre elleux, avec une complicité merveilleuse, s’amusent à passer d’un genre à un autre. Le spectacle devient une compilation, sans aucune prétention, de moments qu’iels ont plaisir à incarner. Parfois nous avons le challenge d’un battle de danse, puis nous passons à un chant polyphonique italien beau à pleurer, pour revenir sur une démonstration de sauts, acrobaties, catalogue des prouesses et pour finir par une procession de clown aux allures d’agents secrets du dimanche. On passe de merveilles en merveilles, tout est réussi, joyeux, libre.

Iels jouent aussi de la forme de la pièce même, en se mettant à saluer au milieu du spectacle, en acclamant le public sans raison apparente, en rangeant les costumes en plein spectacle avec les railleries et les petites remarques « de si chacun·e prenait soin de ses affaires ce serait plus facile. » La forme est chaotique, et s’enfonce dans ce bazar joyeux qui rappelle une chambre d’enfant remplie de jouets et d’histoires.

Et pourtant, si tout semble sans dessus dessous, la maîtrise parfaite du rythme nous fait embarquer à chaque bifurcation de styles. On se laisse aveuglement conduire dans chacun de ces tableaux, sans chercher à créer du sens mais en vivant pleinement dans l’instant présent. Nous jouons avec eux, nous cherchons des yeux dans quelle prochaine aventure virtuose express nous allons être embarqué·es.

© Arnaud Beelen

Jubilatoire 

Et peu à peu, résonne une joie profonde. Une joie si jubilatoire qu’elle se meut en gratitude. Nous sommes reconnaissant·es d’avoir renoué, si vite qui plus est, avec un émerveillement intense. Nous avons été happé·e par un tourbillon de beauté généreuse, espiègle, rayonnante. Sans que cela ne soit dénué de danger, car le tourbillon peut se transformer en tempête et la scène étroite manque bien souvent de se dérober sous le pied des interprètes. Iels sont tellement adonné·es a cette fièvre créative, le cadre a tellement volé en éclats, que la scène semble trop étroite. On oublie tellement les règles du possible, que si l’un·e d’entre elles·eux se mettait à s’envoler, cela nous surprendrait plus.

Opéra punk est punk par son anarchie totale, ce chaos créateur où jaillit un instant présent qui nous engloutit. Ce n’est plus le punk « No Futur », mais plutôt celui qui chante, danse, clame « present only ». On retrouve et renoue avec le temps présent : sa vitalité, sa fébrilité, son éphémère. Sublimé par les interprètes, ce temps retrouvé a la saveur d’une envie de possibles. On sent qu’il y a quelque chose de profondément puissant dans cette effervescence jubilatoire. Et on termine le spectacle avec l’envie d’y goûter encore et encore.

© Arnaud Beelen

Opéra Punk est une bourrasque de brio et de liberté. Ce quatuor punk nous offre un shot de vitalité pure. En allant à rebours des attentes esthétiques et sociales, la pièce nous fait le cadeau d’un « memento vivo ».

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