Une pédagogie du conflit : jouer à mourir

Un grand carré gris, délimité par deux micros, deux enceintes, et deux cubes de bois à cour et jardin : deux hommes entrent dans cet espace neutre, et tentent de prendre la parole. Aucun mot ne sort de leurs bouches ouvertes, malgré leurs tentatives répétées. C’est une voix narratrice qui prend le contrôle de l’histoire : « Dans le règne animal, le jeu est d’une importance capitale ». Commence alors un documentaire animalier bien singulier, dont le sujet serait l’être humain – ou plus précisément les êtres humains, en tant que membres d’une espèce relationnelle. Mathieu Desseigne-Ravel et Lucien Reynès y jouent des joueurs, toujours l’un en quête de l’autre, dans un acrobatique équilibre indissociable entre tendresse et conflit.

© Laure Néron

La certitude du déséquilibre

Face à l’isolement, le seul salut des êtres humains est la pratique de la relation. Animal social, sa survie même dépend des autres, et des liens tissés à travers la méfiance et le soupçon. Une fois conscients de la présence de l’autre, les deux danseurs-acrobates vont pouvoir s’adonner à cette chorégraphie de l’apprivoisement mutuel, dans une première séquence particulièrement drôle : marchant le plus loin possible l’un de l’autre, de petits pas fragmentés les rapprochent. Puis une main tendue, qu’une autre n’arrive pas à serrer. Comme nous le décrit toujours la voix omnisciente, les deux êtres humains développent une série de « stratégies d’approche raffinées et complexes » : on rit beaucoup de ces gestes qui échouent, se heurtent, se répètent, et de la candeur avec laquelle les deux personnages muets semblent découvrir le monde social.

Alors que le contact s’instaure, il se gangrène tout de suite : chaque geste comporte lui un potentiel de violence. Les deux danseurs parviennent avec une grande justesse à activer devant nous ces états de corps duels, ces endroits précis de bascule entre le jeu et le conflit. Sans jamais forcer le trait, la double lecture s’impose : c’est notre regard qui va presque « décider » du caractère agressif ou bien accidentel d’un contact physique entre eux. Pour déployer ce langage physique, Mathieu Desseigne-Ravel et Lucien Reynès se sont appuyés sur l’acrobatie ainsi que le jiu-jitsu brésilien, deux pratiques qui s’appuient autant sur une dimension de contrainte et de lutte que sur celle d’un lâcher-prise et d’un besoin de rapprochement. Et toujours à l’horizon la chute, inévitable, qui prend une dimension presque cruelle quand elle est causée voire recherchée volontairement par l’autre.

© Laure Néron

Dans une scène particulièrement bouleversante, épaissie d’une création sonore dense au rythme vibrant des battements d’un coeur, l’un des deux hommes est à terre, tandis que l’autre tente de le réanimer. De son poing fermé, il frappe la poitrine de l’homme inerte, dans des gestes dont la lente et brutale répétition saisit le coeur. Mais à mesure que le massage cardiaque s’intensifie, celui-ci se transforme en agression : le geste du secours devient celui de l’attaque. Cette dichotomie se répète à nouveau dans une étreinte qui devient vectrice de rejet et de dégoût, et d’autres gestes encore qui, à mesure qu’ils se répètent et s’intensifient, se chargent d’une violence insoupçonnée.

La voix et l’élan

Une fois relevés, les deux hommes semblent condamnés à construire ensemble cette cohabitation de la tendresse et de la cruauté : leur relation et leurs emboîtements deviennent de plus en plus inextricables. La voix off, qui a quitté sa neutralité documentaire, leur adresse une question : « autre chose ? ». Mais les deux interprètes sont complètement noués l’un à l’autre, ils ne peuvent aller chercher aucune « autre chose » en dehors de leur intrication. Le changement de modalité de cette voix, troisième entité invisible, est très intéressant : distancée durant toute la première partie par sa fonction de narratrice, elle laisse parfois la place à du discours poétique et adressé (« Son départ est une éventualité que je ne veux pas envisager ».) Mathieu Desseigne-Ravel et Lucien Reynès ont travaillé avec l’auteur Guillaume Cayet pour l’écriture de ce texte discret mais présent, qui accompagne les corps sans jamais les écraser de longues et lourdes sentences.

© Fred Lataste

C’est même le jeu inverse qui est proposé lors d’une scène malicieuse, dans laquelle les deux interprètes tentent à nouveau de s’exprimer au micro. C’est finalement en se donnant des coups avec qu’ils vont faire émerger des mots (« égoïste », « bâtard », « cruel », « parasite », « assisté », « féroce », « barbare »…) Étiquettes sommaires et trop étroites, insultes désincarnées ou bien abus de langage médiatique, qui se répètent tellement qu’elles se défont de tout leur sens. Mais une semi-parole retrouvée, pour ces deux humains en quête de qualificatifs qui finissent par utiliser les fils des micros pour s’intriquer encore davantage.

« Ils ne mourront pas de jouer, ils joueront à mourir » : la voix nous le rappelle, et les corps des deux danseurs aussi. Le fil du micro devenu lasso, les deux danseurs retrouvent pleinement ce jeu d’enfants avec lequel ils valsent depuis le début, dans une scène très touchante qui se métamorphose en un gracieux et ample final. Pris dans leur mouvement rotatif, ils se portent et s’envolent dans un contrejour de plus en plus marqué, les projecteurs du fond de scène éclairant désormais la direction du public (et le reste de cette humanité contradictoire). On ne distingue bientôt plus que leurs ombres, qui disparaissent en laissant pourtant la trace de leur tendre conflit.

En faisant du conflit non plus le symptôme d’un échec de la relation mais la condition de son apparition, en miroir de l’attachement qui la constitue également, Une pédagogie du conflit (ou comment bien jouer à la bagarre) décale notre regard sur la violence. Celle-ci n’est jamais spectaculaire ou démonstrative, elle se glisse dans les interstices des gestes les plus ordinaires, où l’étreinte peut appeler le rejet, le secours se muer en agression. Sans chercher à résoudre cette contradiction, Mathieu Desseigne-Ravel et Lucien Reynès en font le moteur d’une écriture chorégraphie et acrobatique d’une grande sensibilité.

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