Mon frère : tueur de dragon

Un geste fraternel

Dans les sièges molletonnés et inclinables de la Chartreuse, nous découvrons une scène entièrement nue. Un tapis de danse blanc et rien d’autre. Arrive au plateau Christian Gremaud et François Gremaud, qui se ressemblent comme deux gouttes d’eau. L’un s’installe bien au centre de la scène, l’autre à jardin, hors du tapis de danse, de profil, tourné vers son frère. Christian signe, François nous traduit à voix haute. La langue des Signes n’est plus cantonnée dans un petit carré en bas à droite de l’écran, mais bien au centre, en pleine lumière. Voilà le procédé. Ils nous annoncent très vite qu’il ne faut pas compter sur de nombreux effets techniques, si ce n’est une chanson pour clôturer le spectacle. L’idée qui ne plait d’ailleurs pas à Christian puisqu’il ne l’entendra pas. Afin de connecter avec nous, Christian demande à ce qu’on allume la salle pour pouvoir voir nos réactions. Nous sommes au plus simple de l’adresse.

Christian, qui n’est pas comédien – il nous l’expliquera plusieurs fois dans la pièce – incarne son frère François, qui est lui metteur en scène et auteur. François a écrit le spectacle à la première personne, pour raconter l’histoire de son frère Christian, sourd de naissance. Christian signe donc son histoire écrite par François. L’un parle, l’autre signe. Ce trouble entre les interprètes et la confusion de qui raconte l’histoire de qui, nous permet paradoxalement de mieux recevoir le récit. Les propos, leur échos dans l’autre, nos visages éclairés… Immédiatement on saisit que le témoignage sera plus universel qu’attendu.

Les deux hommes nous adressent cette histoire née de la honte de François de ne pas avoir pu mieux aider, comprendre et accompagner son frère dans une société façonnée pour les entendant·es. C’est un geste de réparation, qui va au-delà de cette relation fraternelle. Nous sommes nous aussi vite pris·es à partie comme les entendant·es avec nos réactions « typiques » et notre obsession pour les oreilles des sourds.

Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Réaliser son privilège

L’écriture de François Gremaud est très pédagogique. On se souvient de sa trilogie consacrée à trois grandes figures féminines tragiques des arts vivants classiques : Phèdre (théâtre), Giselle (ballet) et Carmen (opéra). L’écriture est précise, exhaustive et a le sens de la mise en perspective et des définitions. Ici on retrouve ce goût pour la transmission, et dans un premier temps nous en apprenons sur l’histoire de la Langue des Signes Française. En quoi elle porte en elle un pouvoir émancipateur, car uniquement basée sur le corps, le geste et le visuel plutôt que les méthodes orales qui sont plus confortables pour les entendant·es mais profondément humiliantes et absurdes pour les sourds. On cherche à réparer les sourds, leur fixer des implants cochléaires, on cherche à « greffer des ailes sur un dauphin ».

Christian se mouille le maillot pour dessiner sous nos yeux cette histoire, et l’on apprend « le Réveil Sourd », « l’Abbé de l’Epée », « Frédéric Peyson »… Puis l’on quitte le récit scientifique pour plonger dans l’histoire personnelle de Christian. Il nous fait la liste de ses emplois et de toutes les situations plus ubuesques les unes que les autres. L’ironie des situations est grinçante. Mais le coup de génie de ce spectacle, c’est de gentiment nous faire ravaler notre pitié. François explique qu’il a souhaité faire ce spectacle le jour où il dansait dans sa chambre sur une musique de Bach. Il a été rejoint par son frère qui s’est mis à danser avec lui, même s’il n’entend pas la musique. François pleure à l’idée que son frère ne puisse jamais entendre ce morceau. Et, lorsqu’on écoute cette histoire, nous aussi avons la gorge nouée. Nous entendant·es, on a de la peine, on aimerait que ces frères unis, aimants, complices puissent aussi partager la passion de la musique. Mais cette pitié empêche Christian de danser joyeusement avec son frère qui fond en larmes. Christian nous toise, nos automatismes misérabilistes d’entendant·es, c’est « zéro, c’est nul ». Alors on regarde, on apprend, on se tait, on se met nous aussi en marge pour laisser la place à Christian.

Jamais on ne se sent traqué·es ou accusé·es, il dégage des deux hommes une profonde gentillesse, une chaleur humaine, quelque chose d’englobant, de humble, de réconfortant. Même si la pièce nous met le nez face aux violences que nous, les entendant·es, perpétuons – consciemment ou non- nous restons dans une réception totale. Mon frère génère en nous, par l’adresse simple, le jeu franc et sincère, une profonde envie d’apprendre et de devenir plus intelligent·es. Le spectacle est inclusif dans sa forme, son fond et nous ouvre ainsi grand les bras à nous aussi.

Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

Résister – Possible

Pendant cette deuxième partie du spectacle où Christian se raconte. Il signe toutes les fois où il est tombé, puis est remonté. Il exprime aussi comment signer son prénom, Christian : deux doigts sur la joue, car deux fossettes se creusent lorsqu’il sourit. Il raconte comment il est fier de sa « vivacité » qui le caractérise. Il nous joue les ressources personnelles mobilisées, les moyens collectifs mis en place pour qu’il puisse être scolarisé dans un lycée, la réussite, l’article dans le journal local titré « sourdoué ». Et joyeusement, humblement, Christian nous dresse un portrait de Superman, où pour vivre comme personne sourde dans cette société il y a une injonction à la résilience. Cette fois-ci on pourrait bien pleurer de honte plutôt que de pitié.

Puis, les frères Gremaud nous expliquent combien cette différence peut être un cadeau. Puisque notre monde connu s’effondre et que nous serons amené·es nous aussi, les privilégiés à nous adapter, nous pourrons alors demander conseils à celle·eux qui résistent depuis la naissance. Celleux qui pour vivre dignement ont dû apprendre à tuer des dragons.

Notre regard semble être devenu « kaleidoscopique », déjà par les larmes qui perlent souvent nos yeux et qui diffractent la lumière, mais aussi parce que nous travaillons activement notre intelligence émotionnelle. On revoit le monde au travers d’un prisme qui inverse les attentes, revoit les normes et ouvre les possibles. Le plateau n’est plus nu mais rempli des gestes de Christian. Dans le mouvement, plus que dans la voix, la révolte semble déjà plus proche de nous, plus tangible.

Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon

On ressort du spectacle avec quelques mots en Langue des Signes, encore emprunt de cet optimisme univoque et de cet amour pudique mais éclatant. Sonné·es de la simplicité et de l’efficacité d’un dispositif qui met tout à voir : ses mécanismes et même sa fin. Mais l’on a été déraciné·es, emporté·es dans une histoire universelle d’amour et entraîné·es dans un vertige de possible réjouissant.
S’il fallait signer le spectacle Mon frère, il faudrait serrer ses mains – pour rappeler l’étreinte rayonnante des deux frères et témoigner un geste de gratitude de nous avoir autant apporté.

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