Avec ce projet porté par le Théâtre du Préau à Vire, dont elle vient de prendre la direction, Charlotte Lagrange propose un spectacle sensible et politique. Mêlant archives, travail de terrain, récit personnel et ligne fantastique très discrète, elle y crée une « fiction documentée » qui remue des sujets cruciaux.
Cowboys en Louboutin
Nul n’est exempt de reproches ou d’empathie dans ce jeu qui mélange les histoires personnelles et les logiques de marché, l’intime et l’argent.
Les protagonistes de Quand la ville se lève nous accueillent dans un quadrifrontal qui évoque tout de suite une assemblée, et pour cause : symboliquement convoqué·es, comme les autres agriculteur·ices, à une réunion d’information sur les futurs projets du plateau de Saclay, nous assistons impuissant·es aux rouages d’une machine bien trop grande pour nous. Dans cette consultation qui n’en est pas une, il s’agit de convaincre les agriculteur·ices du bien-fondé d’un nouveau grand projet d’envergure : transformer le plateau et ses champs en un grand complexe qui mêle villes nouvelles, établissements de recherche et entreprises. Une expropriation qui ne va pas sans une coquette somme d’argent, bien sûr, mais une expropriation quand même, puisqu’il s’agit d’expulser de leurs terres des gens avec leur histoire, des paysan·nes travaillant encore l’héritage de leurs parents. Sur scène, une architecte en talons Louboutin piétine une maquette 2D immaculée en verre, avec des champs découpés en parcelles qui vont bientôt disparaître. Les talons claquent sur le sol parfait, délimitent le territoire du pouvoir et de l’argent. Mais il suffit d’un mot d’une agricultrice – « une vieille Squaw devant un cow-boy », comme le formule l’un des responsables du projet – pour faire vaciller les talons et l’assurance de la jeune femme ambitieuse. Dans la résistance bornée de l’agricultrice, un fantôme a surgi : sa mère Betty, victime d’une expulsion jumelle vingt ans plus tôt, alors qu’elles habitaient dans un immeuble de Paris 18e promis à la démolition.

La mauvaise herbe
C’est bien la grande qualité de ce spectacle, toujours à la lisière du fantastique et de la poésie sans jamais s’y abîmer franchement : il donne corps à des espoirs de forêt qui envahit tout
Dès lors, la pièce ouvre le jeu d’un emboîtement de temporalités très fin, porté par une dramaturgie impeccable. Le quadrifrontal, rendant les corps nerveux et observés de tous côtés, permet aussi un échange symbolique constant des points de vue : nul n’est exempt de reproches ou d’empathie dans ce jeu qui mélange les histoires personnelles et les logiques de marché, l’intime et l’argent. Au sujet de l’expropriation des terres agricoles s’ajoute alors celui de la gentrification, l’exode forcé des foyers précaires hors de l’enceinte de Paris, dans des banlieues toutes neuves où l’on sera étrangement les bourgeois locaux après avoir été les pauvres de l’intra-muros. Betty, mère célibataire avec une jeune fille à charge, refuse les offres alléchantes et les chantages de l’agence qui gère les relogements. C’est son logement, son immeuble, son quartier, sa ville. Très vite, son entêtement attire les foudres de l’agence, mais Betty elle aussi est une vieille Squaw. On la dit folle, sorcière, hystérique ? Ainsi soit-il. Dans le parquet du couple qui gère l’agence, l’herbe se met à pousser – le bois coupé peut-il renaître ? Et au travers du toit percé, une lune rouge s’entête à diffuser ses ondes étranges, une lune bonne pour les plantes. « Elle va faire pousser les champs », assure Betty.
C’est bien la grande qualité de ce spectacle, toujours à la lisière du fantastique et de la poésie sans jamais s’y abîmer franchement : il donne corps à des espoirs de forêt qui envahit tout, de champs qui repoussent, de ville nouvelle envahie par les mauvaises herbes sauvages et libres. L’opposition farouche de Betty (impressionnante Cécile Coustillac) face à la grande machine capitaliste nous apparaît alors infiniment précieuse et digne, malgré les risques, et malgré le feu qui sans cesse rôde aux abords de la fable, comme une sentence qui viendrait emporter d’un coup tous les projets, bons comme mauvais.

Quand la ville se lève
Texte et mise en scène – Charlotte Lagrange
Avec Mathias Bentahar, Cécile Coustillac, Olive Malleville, Chloé Ploton, Jean-Baptiste Verquin
Collaboratrice artistique – Johanne Débat
Scénographie – Salomé Bathany
Création costumes – Aude Désiguaux
Collaboration à l’écriture physique – Guillaume le Pape
Composition musicale – Julien Lemonnier
Création son et régie son/plateau – Paul Bertrand
Création lumière et régie générale – Edith Biscaro, en binôme avec Clément Balcon
À découvrir au 11·Avignon à 10h jusqu’au 23 juillet
Prochaines dates
19 au 21 novembre – Théâtre du Préau (Vire)
2 au 4 décembre – Théâtre de l’Union (Limoges)
10 et 11 décembre – Théâtre Joliette (Marseille)
19 janvier 2027 – Théâtre au Fil de l’Eau (Pantin)
31 mars 2027 – Salmanazar (Epernay), et le 14 mai à l’Espace 110 (Illzach).
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